Se connecterChapitre 40
Léandre
J'ai retrouvé le piano, un vieux Steinway oublié dans un coin du salon, coincé entre une bibliothèque croulante et un chevalet recouvert de toiles poussiéreuses, et je suis resté pétrifié devant lui, les doigts suspendus au-dessus du clavier jauni, le cœur battant, la gorge sèche, parce que ce piano était le même que celui sur lequel j'avais co
Chapitre 41AlméaCe morceau, notre morceau, cette valse lente qu'il avait composée pour moi un soir d'hiver, dans son petit appartement d'étudiant, avec les doigts gourds et le souffle court, en riant de ses propres fausses notes, en jurant qu'il la retravaillerait, qu'il la perfectionnerait, qu'il me l'offrirait pour de bon le jour où il saurait la jouer sans trembler. Il l'a jouée, là, dans mon salon, sur le vieux Steinway de mon père, et pendant trois minutes exactement, trois minutes que j'ai comptées malgré moi, trois minutes qui ont duré une éternité, je suis retournée six ans en arrière, aspirée par les notes comme par un vortex, transportée dans ce passé que j'avais verrouillé au fond de moi et qui s'ouvrait comme une brèche sous la pression de la musique.Ses doigts sur les touche
Chapitre 40LéandreJ'ai retrouvé le piano, un vieux Steinway oublié dans un coin du salon, coincé entre une bibliothèque croulante et un chevalet recouvert de toiles poussiéreuses, et je suis resté pétrifié devant lui, les doigts suspendus au-dessus du clavier jauni, le cœur battant, la gorge sèche, parce que ce piano était le même que celui sur lequel j'avais composé autrefois, il y a une éternité, dans cet appartement d'étudiant que j'habitais avec Alméa, quand la vie était simple et que l'amour était une évidence. Un Steinway, un vrai, que son père avait dû acheter à une époque plus faste, avant les dettes, avant la ruine, avant la trahison, et qui dormait là, sous une couche de poussière, comme un fantôme attendant qu'on le réveille.
Chapitre 39AlméaIl est patient avec Elio, et c'est insupportable, c'est intolérable, c'est une torture que je n'avais pas anticipée, que je n'avais pas imaginée, que je ne sais pas comment affronter. Il s'assoit à la table de la cuisine, il sort cet échiquier en bois qu'il a apporté la semaine dernière, il installe les pièces une à une avec une lenteur presque cérémonieuse, et il explique les règles à mon fils avec une patience que je ne lui ai jamais connue, une patience qui m'arrache le cœur parce qu'elle est douce, elle est vraie, elle est tout ce que j'aurais voulu pour Elio et tout ce que je n'ai pas eu pour moi.Doux, il est doux avec lui, sa voix grave s'adoucit quand il s'adresse à mon fils, ses gestes sont mesurés, attentifs, précautionneux, et ses yeux, ces yeux sombres qui me fixaient
Chapitre 38ElioPapa, non, Léandre, il faut que j'arrête de l'appeler papa dans ma tête, maman m'a dit que c'était un ami, juste un ami, un vieil ami de la famille, mais ce n'est pas facile de se souvenir de ça quand il est assis en face de moi, de l'autre côté de la table de la cuisine, avec ses grands yeux sombres qui ressemblent tellement aux miens que c'est comme si je me regardais dans un miroir magique qui me montrerait en adulte. Aujourd'hui il m'a appris à jouer aux échecs, il a sorti un échiquier de son sac, un vrai, en bois, avec des pièces lourdes qui font un bruit grave quand on les pose sur les cases, et il a tout installé, les pions, les tours, les cavaliers, les fous, la reine et le roi, et il m'a dit, avec sa voix douce qui ressemble à un roulement de tambour lointain :— Tu vois, Elio, chaque pièce a sa
Chapitre 37LéandreUne heure, cent vingt minutes, sept mille deux cents secondes, et chaque seconde est une respiration, une bouffée d'oxygène dans l'asphyxie de ma vie d'avant, chaque seconde est un battement de cœur, un sursaut, une preuve que je suis encore vivant, que tout n'est pas perdu, que quelque part dans cette ville il y a un petit garçon qui m'attend sans le savoir et qui m'offre, sans le vouloir, la seule chose qui compte vraiment.J'arrive en avance, toujours en avance, je me gare au coin de la rue, je reste assis dans la voiture, les mains sur le volant, le cœur battant, en attendant que l'horloge du tableau de bord affiche l'heure exacte, l'heure sacrée, l'heure à laquelle j'ai le droit de sonner à sa porte. Je ne veux pas risquer une minute de moins, je ne veux pas risquer de la froisser, de la braquer, de lui donner une raison d
Chapitre 36AlméaIl m'a proposé un chèque, un vrai chèque, signé, daté, avec un chiffre tellement indécent que j'ai dû le relire trois fois pour être sûre de ne pas halluciner, un chiffre qui aurait payé l'appartement, les études d'Elio, l'atelier de mon père, et tout le reste, et encore il en serait resté assez pour ne jamais travailler de ma vie. Il l'a posé sur la table basse, entre la tasse de café et le dessin de dinosaure qu'Elio avait laissé là ce matin, et il m'a regardée avec cet air sérieux, cet air d'homme d'affaires qui négocie un contrat, comme si mon fils était une société à racheter, une part de marché à conquérir, un actif à intégrer dans son bilan comptable.— C'est pour vous, a-t-il dit, et sa







