تسجيل الدخولChapitre 9
Alméa
La chambre d'Elio est plongée dans une pénombre douce, à peine troublée par la lueur bleutée de la veilleuse en forme de lune accrochée au mur, et je suis assise au bord de son lit, mes doigts caressant machinalement ses cheveux bruns emmêlés par le sommeil, quand sa petite voix s'élève dans le silence, une voix encore ensommeillée mais déjà lucide, déjà perçante, déjà capable de transpercer toutes mes défenses sans même le savoir.
— Maman, pourquoi t'es triste ?
La question tombe dans la pénombre comme une pierre dans un lac, et je sens mes doigts se figer sur son front, mon souffle se suspendre, mon cœur rater un battement avant de repartir, plus fort, plus lourd. Il a cinq ans, il ne sait rien du monde, rien de la cruauté des adultes, rien des mensonges qui protègent et qui détruisent, et pourtant il lit déjà dans mes silences, il déchiffre mes regards perdus, il devine mes nuits agitées et mes réveils en sursaut, il voit tout, absolument tout, avec cette acuité des enfants qui n'ont pas encore appris à douter de leur intuition.
J'ai souri. Le sourire mécanique, le sourire de façade, ce sourire que j'ai fabriqué au fil des années et qui ne trompe personne sauf ceux qui veulent être trompés. Mes lèvres se sont étirées, mes joues se sont plissées, mais mes yeux sont restés secs et vides, deux miroirs qui ne reflètent rien, deux fenêtres aux volets clos.
— Je ne suis pas triste, mon cœur. Maman est juste un peu fatiguée, c'est tout.
J'ai menti. Le mensonge a glissé de mes lèvres avec une aisance qui m'a fait horreur, une aisance acquise par des années de pratique, par des centaines de petits mensonges accumulés, un édifice de faussetés bâti pour le protéger, pour protéger son innocence, pour lui épargner la vérité qui détruit tout. Je mens à mon fils, je mens à l'enfant que j'ai porté, que j'ai mis au monde seule dans une chambre d'hôpital froide, que j'ai nourri, veillé, consolé, et ce mensonge est le plus lourd de tous, le plus terrible, le plus nécessaire.
Il a cinq ans et il lit déjà dans mes silences. Ses yeux, ses grands yeux en amande qui s'écarquillent dans la pénombre, me fixent avec une intensité grave, une attention qui n'appartient pas à l'enfance, et je vois qu'il ne me croit pas, qu'il ne me croira pas, qu'il sait déjà que les adultes mentent et que sa mère ment plus que les autres. Il ne dit rien, il hoche doucement la tête, il se blottit contre son oreiller en serrant ce vieux doudou usé qu'il traîne partout depuis qu'il est bébé, mais son regard ne me lâche pas, et dans ce regard, mon Dieu, dans ce regard, je vois Léandre.
Il a ses yeux. Ceux de son père. Exactement les mêmes, cette nuance de brun profond mordoré de vert quand la lumière les frappe, cette forme légèrement étirée vers les tempes, cette façon de plisser les paupières quand il réfléchit, quand il doute, quand il s'apprête à dire quelque chose de grave. Et ce soir, dans la pénombre de sa chambre, avec sa petite main posée sur la mienne et sa question qui résonne encore entre les murs, il est le portrait vivant de l'homme que j'ai fui, de l'homme que j'ai aimé, de l'homme que j'aime peut-être encore malgré tout, malgré la peur, malgré la haine, malgré Florence.
Chaque fois qu'il me regarde, je vois Léandre. Chaque fois qu'il sourit, je vois le fantôme de ce que nous avons été, de ce que nous aurions pu être, de ce que nous ne serons jamais. Chaque fois qu'il penche la tête, chaque fois qu'il fronce les sourcils, chaque fois qu'il éclate de rire, c'est Léandre qui m'est rendu et qui m'est arraché en même temps, c'est une joie immense et une torture sans nom, c'est ma plus grande joie et ma pire condamnation.
Ma plus grande joie, parce qu'il est là, vivant, chaud, réel, ce petit être que j'ai créé, que j'ai protégé, que j'ai sauvé du monde Valcourt et de ses poisons. Il est mon trésor, ma raison de vivre, la preuve que quelque chose de beau est né de cette tragédie, et chaque regard qu'il pose sur moi est une bénédiction, une grâce, un miracle quotidien.
Ma pire condamnation, parce qu'il est aussi le souvenir permanent de ce que j'ai perdu, de ce que j'ai fui, de ce que je ne peux pas retrouver. Il est la chaîne invisible qui me rattache à Léandre, à cette ville, à ce passé que je voudrais effacer mais qui revient chaque jour dans ses yeux, dans son sourire, dans ses gestes. Il est la preuve vivante de mon mensonge, le secret que je porte comme une croix, et chaque fois qu'il me demande pourquoi je suis triste, chaque fois qu'il cherche son père sans le savoir, je meurs un peu plus.
— Bonne nuit, mon ange, je murmure en me penchant pour déposer un baiser sur son front.
— Bonne nuit, maman. Fais de beaux rêves.
Je sors de la chambre sur la pointe des pieds, je referme la porte sans bruit, et je reste debout dans le couloir obscur, le front appuyé contre le mur, les poings serrés, les yeux brûlants de larmes que je ne verse pas. Il a cinq ans, il a les yeux de son père, et il lit dans mes silences. Un jour, bientôt peut-être, les silences ne suffiront plus. Un jour, il voudra la vérité. Et ce jour-là, je ne sais pas si j'aurai la force de continuer à mentir.
Chapitre 77LéandreSa main dans la mienne, je sens sa chaleur, sa douceur, sa présence, et je me dis que c'est peut-être l'incendie le plus doux de ma vie, le plus beau, le plus nécessaire, parce qu'il a tout brûlé, tout détruit, tout réduit en cendres, mais il a aussi tout révélé, tout mis à nu, tout éclairé, et dans la lumière de ces flammes, j'ai vu enfin ce que je refusais de voir, j'ai compris enfin ce que je refusais de comprendre, et je sais maintenant que chaque brûlure, chaque douleur, chaque seconde de ce supplice, valait la peine d'être vécue si elle me conduisait à cet instant, à cette chambre, à cette main qui ne se retire pas.Elle ne l'a pas retirée, c'est la première chose que je remarque en reprenant conscience, avant même d'ouvrir les yeux, a
Chapitre 76AlméaIl est resté trois jours entre la vie et la mort, trois jours interminables, trois nuits sans fin, où je n'ai pas quitté son chevet, où je n'ai pas fermé l'œil, où je me suis nourrie uniquement de cette peur qui me tenaillait le ventre et de cet espoir fou qui refusait de mourir, trois jours à écouter le bip régulier des machines, à regarder son visage pâle sur l'oreiller blanc, à guetter le moindre mouvement, le moindre battement de cils, le moindre signe qu'il allait revenir, qu'il allait me revenir.— Madame Castelli, vous devriez vous reposer, m'a dit une infirmière, en posant une main douce sur mon épaule. Vous êtes épuisée, et il aura besoin de vous quand il se réveillera.— Je ne peux pas le laisser se
Chapitre 75LéandreJe les ai trouvés, enfin, après une éternité à avancer dans ce brasier, à hurler leurs noms dans la fumée, à repousser les flammes qui me léchaient le visage, et je les vois, là, recroquevillés dans l'arrière-boutique, Sofia serrant Elio contre elle, mon fils, les yeux fermés, le visage barbouillé de suie, et il tousse, il tousse à s'en arracher les poumons, et je me jette vers eux, je les attrape, je les secoue doucement pour les sortir de leur torpeur.— Sofia ! Elio ! Levez-vous ! Il faut sortir ! Maintenant !Sofia ouvre les yeux, ses yeux rougis par la fumée, et elle me regarde, hébétée, comme si elle ne me reconnaissait pas, comme si j'étais un fantôme sorti des flammes, et elle murmure, d'une voix rauque :&nbs
Chapitre 74AlméaLe téléphone sonne, et je décroche sans méfiance, sans pressentiment, sans savoir que ma vie va basculer une seconde plus tard, et c'est Sofia, c'est sa voix, une voix que je ne lui ai jamais entendue, une voix aiguë, brisée, terrifiée, une voix qui hurle dans mon oreille :— Alméa ! Alméa, la galerie brûle ! Elio est avec moi ! On est coincés à l'arrière ! Il y a de la fumée partout ! Alméa, il faut...Et la communication s'interrompt, coupe, laisse place à un silence pire qu'un cri, et je reste là, le téléphone à la main, le cœur qui explose, les jambes qui se dérobent, et je hurle, je hurle dans le vide, je hurle son nom, le nom de mon fils, et puis je cours, je cours sans réfléchir, sans manteau, sans cha
Chapitre 73LéandreJe l'ai fait, j'ai tué le dragon, j'ai détruit Florence Valcourt devant ses pairs, devant ses victimes, devant le monde entier, et j'ai senti, l'espace d'un instant, ce frisson de victoire, cette satisfaction féroce qui monte quand on abat enfin l'ennemi qu'on pourchasse depuis trop longtemps. Mais la princesse ne m'a pas ouvert ses bras, elle ne s'est pas jetée à mon cou, elle ne m'a pas remercié, elle ne m'a pas offert ce regard de gratitude et d'amour que j'espérais, que j'attendais, que je méritais peut-être, et au lieu de cela, elle me regarde toujours avec cette distance, cette prudence, cette méfiance qui ne la quitte jamais, qui ne me quitte jamais, et je sens le sol se dérober sous mes pieds, parce que j'ai tout sacrifié, absolument tout, pour une femme qui continue à me tenir à l'écart comme un é
Chapitre 72AlméaC'est fait, m'a dit Léandre au téléphone, et sa voix vibrait d'un triomphe que je ne lui connaissais pas, d'une satisfaction féroce, presque sauvage, qui m'a glacée plus sûrement que toutes les menaces de Florence. C'est fini, Alméa, elle est tombée, je l'ai détruite devant le conseil, devant les actionnaires, devant les journalistes, elle n'est plus rien, tu m'entends, plus rien, elle ne pourra plus jamais nous faire de mal.Je devrais être soulagée, je devrais être vengée, je devrais ressentir cette joie amère de celle qui a attendu six ans pour voir son bourreau s'effondrer, et pourtant, dans le silence de mon salon, le téléphone serré contre mon oreille, je ne ressens qu'une peur sourde, une peur ancienne, une peur qui me tord le ventre et me glace le sang, une peur que je croya







