LOGINLEON
L’hôtel semble avoir changé d’atmosphère pendant la nuit. L’air conditionné a un goût de poussière, les tapis roses dégagent une odeur de renfermé. Mes bagages sont faits, posés près de la porte. Un vol dans trois heures. Une vie à reprendre, comme si de rien n’était.
Je n’ai pas dormi. Mon corps est un champ de bataille sourd. Les cicatrices de l’accident palpitent d’une douleur familière, mais c’est une autre marque, plus récente, qui m’obsède. L’empreinte de ses ongles sur mes épaules, la sensation fantôme de ses cuisses autour de ma taille, le goût de sa peau salée encore sur ma langue. J’ai pris une douche brûlante, je me suis frotté jusqu’au rouge, mais son odeur , un mélange de son parfum, de ma sueur et de nous , semble imprégnée dans mes propres pores.
Je descends. Mes doigts hésitent sur le bouton de l’ascenseur. Le métal est froid. La panne est réparée, évidemment. La vie est une machine bien huilée qui efface les incidents. Je pousse un son rauque, un rire sans humour, et j’appuie.
Le ding résonne comme un glas.
Les portes coulissent. L’ascenseur est vide. Immaculé. Le miroir a été nettoyé, il brille d’un éclat impersonnel. On a même vaporisé un désodorisant floral, fade et agressif, qui tente en vain de masquer… de masquer quoi ? Rien. Il n’y a plus rien.
Je marche à l’intérieur. Je me tourne face aux portes. Le souvenir m’assaille, violent, sensoriel. Le poids d’elle contre le miroir là, à ma droite. La chaleur. Le son étouffé de nos respirations. L’obscurité rouge. Mes mains se ferment en poings. Mes cicatrices tirent.
Les portes commencent à se refermer.
Une main, fine, aux ongles encore parfaitement vernis d’un rouge profond, se glisse dans l’interstice.
Mon cœur s’arrête. Puis explose contre mes côtes.
Les portes s’ouvrent à nouveau.
Elle est là.
EMMA
Je n’avais pas prévu de le revoir. Je m’étais promis de prendre les escaliers, dix étages, peu importe. Mais mes talons, le cartable à la main, la réunion dans trente minutes… L’ascenseur était une nécessité pratique. Une concession à la vie d’avant.
Mes doigts ont agi avant que mon cerveau ne donne l’ordre. Ils se sont glissés entre les portes qui se refermaient. Comme si une force plus forte que ma volonté les guidait.
Et le voilà.
Debout au centre de la cabine. Il porte un costume sombre cette fois, taillé sur mesure, qui souligne la largeur de ses épaules, la minceur de sa taille. L’homme sauvage de la nuit dernière a été recouvert d’une couche de civilisation impeccable. Mais ses yeux… Ses yeux gris n’ont pas changé. Ils me frappent de plein fouet, et tout mon corps se souvient. Instantanément. Violemment.
Je reste pétrifiée sur le seuil. L’air entre nous est chargé d’une électricité si palpable que j’ai l’impression que mes cheveux pourraient se dresser sur ma tête. Le désodorisant floral tournoie, impuissant, incapable de couvrir le souvenir de notre odeur à nous.
Il ne dit rien. Il me dévisage. Son regard balaie mon tailleur anthracite, ma chemise blanche fermée jusqu’au col, mes cheveux tirés en un chignon strict. Il voit la femme d’affaires. Mais je sais qu’il voit à travers. Il voit les marques cachées sous la soie. Il voit la femme du miroir, aux lèvres tuméfiées, à la robe déchirée.
Je fais un pas. Puis un autre. L’ascenseur me semble plus exigu que jamais. Je me place à l’opposé, face aux portes, comme lui. Je fixe mon reflet dans l’acier poli des parois. Je suis pâle. Mes yeux sont cernés. J’ai l’air de ce que je suis : une femme qui n’a pas dormi, hantée.
Les portes se referment. L’ascenseur descend, avec une fluidité sinistre.
Le silence est un troisième occupant. Étouffant. Chargé de tout ce qui a été fait et de tout ce qui n’a pas été dit.
LEON
Elle sent le savon coûteux et le café. Rien de la nuit dernière. Elle s’est lavée, elle aussi. Elle a essayé d’effacer. Mais je vois la tension dans sa nuque, la façon dont ses doigts se crispent sur la poignée de son cuir. Je vois le léger tremblement de son genou quand elle croise les jambes.
Le miroir nous renvoie nos images parallèles, deux étrangers élégants et tendus à l’extrême. Deux fantômes.
Nous passons le 8ème étage. Le 7ème.
La pression dans ma poitrine devient intolérable. Cette femme m’a possédé. Elle m’a arraché des sons que je ne me connaissais pas. Elle a vu l’animal en moi et ne s’est pas enfuie. Elle l’a provoqué. Et maintenant, nous faisons semblant de ne pas nous connaître ?
Je me tourne lentement vers elle. Elle fixe toujours le miroir, mais je vois le pouls battre à la base de sa gorge.
— C’était insensé, hier, je dis, ma voix plus rauque que d’habitude.
Elle tressaille. Ses yeux se ferment une seconde. Elle avale avec difficulté.
— Oui.
— Merci. Merci de m'avoir sauvé. Merci de ne pas avoir fui. Merci d'avoir vu au-delà du monstre. Merci d'avoir aimé Lorenzo, l'homme, pas Cavalieri, le chef de clan. Merci d'être restée quand tout était sombre, quand j'étais blessé, quand j'étais brisé, quand je n'étais plus rien.— Tu n'as jamais été rien. Même au pire, même dans la haine et la violence, tu étais quelqu'un. Un père. Un fils. Un homme capable de changer.— Grâce à toi. Uniquement grâce à toi.Il lâche mes mains, il caresse mes joues du bout des doigts, il repousse une mèche de cheveux derrière mon oreille. La lune éclaire son visage, je vois ses yeux briller, je vois sa cicatrice sur sa lèvre, je vois cette fossette qu'il a quand il sourit.— Madame Lorenzini, murmure-t-il.
Elle m'embrasse encore, un baiser rapide, volé, un baiser de jeune mariée qui ne veut pas s'éloigner de son époux. Puis elle reprend ma main, et nous retournons vers les invités, vers la musique, vers les rires, vers la fête qui commence.Et tout au long de l'après-midi, tout au long des discours et des toasts et des danses maladroites sur la terrasse, je garde sa main dans la mienne. Je la regarde rire, je la regarde parler, je la regarde être heureuse. Et je me répète, en boucle, comme une litanie, comme une prière, comme une incantation :Elle est ma femme. Je suis son mari. Et nous avons toute la vie devant nous.---AudeLa fête s'étire, douce et joyeuse, comme un crépuscule d'été qui n'en finit pas de mourir.Les invités dansent sur la terrasse, les femmes ont retiré leurs chaussures, le
LorenzoLe jardin est transfiguré.Sous la glycine centenaire qui croule de fleurs mauves et blanches, les chaises ont été disposées en demi-cercle, leurs dossiers de bois ornés de rubans ivoire. Une allée d'herbe fraîchement tondue mène à l'autel de fortune, une simple table recouverte d'un drap blanc, sur laquelle sont posés deux cierges et un bouquet de lavande. Le prêtre attend, debout, les mains croisées sur son missel. C'est un vieil ami de la famille, le père Giuseppe, qui m'a baptisé il y a quarante ans, qui a enterré ma grand-mère, qui a béni le corps d'Isabella avant la fermeture du cercueil. Il a connu toutes les étapes de ma vie, les lumineuses et les sombres, et il a accepté de célébrer ce mariage sans poser de questions, sans exiger de confession préalable, sans me juger.— Tu es
La coiffeuse arrive, une jeune femme souriante avec une valise pleine de brosses et de pinces. Elle m'installe devant le miroir, elle commence à travailler mes cheveux, à les brosser, à les lisser, à les relever en un chignon souple d'où s'échappent quelques mèches folles. Ma mère tourne autour de nous, inutile et affairée, me tendant une épingle, me conseillant un peu plus de volume sur le côté. Sofia s'est assise sur le lit, elle regarde, elle sourit.— Tu es nerveuse ? demande-t-elle.— Non. Pas du tout. C'est étrange, non ?— Très étrange. La plupart des mariées sont terrifiées. Elles tremblent, elles pleurent, elles ont envie de vomir.— Je ne suis pas la plupart des mariées. J'ai déjà survécu à un enlèvement, une fusillade, un incendie, et deux nuits en garde à
Je me glisse hors du lit avec des précautions infinies, centimètre par centimètre, pour ne pas le réveiller. Le plancher grince sous mes pieds nus, la fraîcheur du carrelage dans le couloir me fait frissonner. La maison est encore silencieuse, mais je sais que dans moins d'une heure, elle s'éveillera dans un tourbillon d'agitation, de robes à enfiler, de fleurs à disposer, de derniers préparatifs fébriles. Pour l'instant, je profite de ce calme, de cette solitude, de cette parenthèse avant le grand saut.Je descends à la cuisine, je me prépare un café, je m'assois sur le tabouret près de la fenêtre. Le jardin baigne dans la lumière rasante du matin, les rosées brillent sur l'herbe comme des diamants, les oiseaux chantent dans les cyprès. Je bois mon café à petites gorgées, je regarde le soleil monter lentem
Il se penche, il pose ses lèvres sur les miennes. Un baiser léger, presque chaste, un baiser d'avant le mariage, un baiser de promesse. Ses lèvres goûtent le vin que nous avons bu au dîner, un Chianti rouge et fruité, et le désir, ce désir toujours présent entre nous, ce désir qui ne s'éteint jamais.— Alors promettons-nous, dit-il en s'écartant légèrement. Pas les vœux officiels, pas ceux que nous prononcerons devant le prêtre demain. Des vœux juste pour nous. Des vœux de la veille. Des vœux secrets.— Des vœux secrets ? Comme des enfants qui font un pacte sous la lune ?— Exactement. Comme des enfants. Comme deux enfants qui ne veulent pas dormir et qui se racontent des histoires sous la couverture.Il s'assied dans le lit, le dos calé contre les oreillers, et je me blottis contre lui, ma tête
LEONLe déclic sourd du mécanisme qui s’arrête est le premier son. Puis le silence. Un silence épais, étouffant, qui s’abat d’un coup dans cette boîte métallique suspendue. La lumière vacille, pâlit, et se stabilise dans une lueur jaunâtre et malade. Je relève la tête du sol où je fixais mes mains.
Léon Un seul mot, tout aussi rauque.Le 5ème étage. Le temps presse.Je prends une inspiration, un semblant de courage absurde dans cette situation. Je fais un demi-tour complet pour lui faire face.— On a oublié les présentations, hier. Dans la confusion, dis-je, essayant un ton détaché qui sonne
EmmaNous ne nous embrassons plus. Nous haletons bouche à bouche, échangeant l’air vicié, le goût de l’autre. La sueur coule en ruisseaux, mélange nos odeurs en un parfum unique, animal, indécent. Je vois défiler dans ses yeux gris chaque pensée interdite, chaque fêlure, chaque dévoration. Il voit
LEONLe goût de sa bouche est une addiction instantanée. Un mélange de baume fruité et de sel, d’urgence et de consentement muet. Mes mains sur ses hanches la soulèvent comme si elle ne pesait rien, et le choc de son corps contre le miroir fait vibrer toute la cage. Le reflet dans la lumière rougeâ







