LOGINJEANNE
C’était lundi et j’étais assise sur le beau mais inconfortable canapé en cuir devant le bureau de Louis, m’efforçant de ne pas m’agiter. Mon cœur cognait contre ma cage thoracique et une sueur nerveuse humectait ma peau. L’assistant de Louis, un jeune homme qui s’était présenté comme Paul, me dévisageait de l’autre côté de l’espace, et je me demandais s’il pouvait deviner à quel point j’étais nerveuse.
Il décrocha son téléphone, me jeta un regard, dit quelque chose, puis raccrocha.
« Vous pouvez entrer, Mademoiselle Marchand. »Je lui adressai un sourire de remerciement, puis me levai en lissant ma jupe crayon grise. Avec l’aide de Manon, je l’avais associée à un chemisier crème sans manches parsemé de délicats petits boutons sur le devant. Des escarpins noirs à brides achevaient la tenue. Comme l’avait dit Manon, la tenue était élégante tout en mettant superbement mes courbes en valeur.
Professionnelle avec une pointe de sensualité. Parfaite pour me donner la confiance nécessaire face à cette situation inconfortable.Paul me lança un regard légèrement inquiet, et je réalisai que je m’étais immobilisée, figée devant le mur de verre dépoli qui entourait la porte du bureau de Louis. Secouant ma paralysie temporaire, je franchis les derniers mètres et frappai.
« Entrez. »
Son ton sec raidit ma colonne vertébrale. Quel que fût son problème, je n’avais rien fait dont j’aurais dû avoir honte. Je refusais de le laisser m’intimider davantage qu’il ne le faisait déjà.La porte d’onyx s’ouvrit sans effort sous ma main et je pénétrai dans l’immense bureau, balayant la pièce du regard pour retarder le moment où je devrais regarder l’homme assis derrière le grand bureau en acajou.
C’était un bureau d’angle : les vastes fenêtres occupaient presque entièrement deux pans de mur, et je fus immédiatement frappée par la vue splendide de la skyline de la ville. Deux canapés jumeaux se faisaient face de part et d’autre d’une table basse à l’autre extrémité du bureau, avec un bar et un coin café à côté. Quelques tirages artistiques en noir et blanc ornaient le mur du fond, et une seconde porte menait probablement à une salle de bain privée.
N’ayant plus d’excuses, je posai enfin les yeux sur Louis.
Dieu. Il était toujours aussi beau. Même s’il ressemblait bien davantage au sévère homme d’affaires qu’il était qu’à l’homme de la nuit où nous nous étions rencontrés. Sa veste de costume épousait parfaitement ses larges épaules, et lorsqu’il se leva, mon regard glissa le long des lignes parfaitement coupées qui ne faisaient qu’accentuer sa stature.Je ramenai mon attention sur son visage, mes lèvres s’étirant en un sourire nerveux.
Il ne le lui rendit pas. Il contourna simplement son bureau et s’y appuya, les bras croisés, son regard froid me parcourant de la tête aux pieds.Après avoir pris une profonde inspiration, je m’avançai vers lui et lui tendis la main.
« Enchantée de vous rencontrer… euh, à nouveau, euh, Monsieur Chevalier. » Mes joues s’échauffèrent tandis que les souvenirs de cette nuit s’imposaient dans mon esprit.Il hésita une seconde, et mon estomac se noua. Il n’allait tout de même pas me laisser en plan.
Il n’en fit rien. Il s’avança et enserrá ma main dans sa grande poigne chaude. Ma paume picota.« Vraiment ? » dit-il.
Mes sourcils se haussèrent, et dès qu’il relâcha ma main, je la retirai.
« Euh… » Dieu, c’était embarrassant. J’étais une professionnelle, pour l’amour du ciel. La situation était horriblement gênante, mais j’aurais au moins dû être capable d’aligner une phrase cohérente. « Bien sûr. Je suis très enthousiaste à l’idée de travailler avec le groupe Chevalier. » Voilà qui sonnait professionnel et positif.Ses yeux se plissèrent tandis qu’il m’étudiait.
« Depuis combien de temps travaillez-vous sur cette proposition ? »Je décalai mon poids d’un pied sur l’autre et regardai les profondes chaises en cuir devant son bureau, me demandant si j’étais censée rester debout pendant tout l’entretien. Louis remarqua mon regard mais ne m’invita pas à m’asseoir.
Je retins un soupir.
« Nous y travaillons depuis environ deux mois. »Il hocha la tête, passant la main sur sa mâchoire. Une soudaine mémoire me traversa : cette même mâchoire, râpeuse de barbe de cinq heures, frottant délicieusement la peau sensible de l’intérieur de mes cuisses. Mes tétons se durcirent et j’espérai que ma réaction n’était pas visible.
« Donc vous saviez qui j’étais quand vous vous êtes assise à côté de moi au bar ? »
Quoi ? Je secouai la tête. « Non, je ne savais pas qui vous étiez. »Un sourcil sombre se leva.
« Vous affirmez que vous vous êtes assise à côté de l’un de vos clients potentiels les plus lucratifs, habillée pour tuer et avec une histoire toute prête sur votre cœur brisé, et que ce n’était pas intentionnel ? » Sa voix ne trahissait rien — il parlait comme si la réponse lui était indifférente —, mais l’angle dur de sa mâchoire démentait son indifférence.« Qu’est-ce que vous me demandez exactement ? »
« Je vous demande si vous avez planifié tout ça. Quelles sont les chances que vous vous retrouviez à côté de moi au bar ce soir-là, que vous finissiez dans mon lit, puis que vous entriez dans mon bureau la semaine dernière ? »
LOUISJeanne se remue sur sa chaise, puis atteint son verre de vin.« Je ne me laisse pas distraire », dis-je, ignorant ce qui ressemble étrangement à un reniflement étouffé de Remy. « Et d’ailleurs, les gens qui travaillent pour nous sont les meilleurs. Je n’ai aucune inquiétude quant à leur capacité à tenir le coup. » Mes yeux croisent ceux de Jeanne, et elle me sourit.L’arrivée du déjeuner brise la tension. Une troupe de domestiques apparaît, portant des assiettes qu’ils déposent devant chacun de nous. Comme d’habitude, la nourriture est exquise. Quelques minutes de silence s’écoulent pendant que nous savons. Malheureusement, cela ne dure pas.« Quand as-tu parlé à ton père pour la dernière fois ? » demande maman.Je partage un regard avec Remy et Michel. C’est Michel qui répond.« Il y a quelques semaines. Ils discutent encore d’un accord de plaidoyer, mais il résiste.— Il est têtu », renifle maman.« Tu ne pensais quand
LOUISÀ ce stade, Jeanne se demande probablement pourquoi je l’ai invitée. Je ne dresse pas exactement un portrait attrayant de ma famille. Mais je ne peux pas non plus lui mentir. Ce ne sera pas un joyeux déjeuner en famille. Peut-être est-ce pour ça que je l’ai invitée. Pas parce que j’ai particulièrement envie de l’exposer à ma famille, mais parce que je ne suis pas prêt à abandonner la chaleur de sa présence en échange d’une autre rencontre glaciale avec eux.Jeanne semble sentir mon hésitation.« Tout va bien ? »Je marque une pause, puis décide de lui dire la vérité.« Ces déjeuners ne sont pas exactement agréables. C’est juste quelque chose que nous faisons pour maintenir les apparences et remplir nos obligations sociales. Ma mère aime dire à ses amies qu’elle passe du temps de qualité avec ses fils, et nous jouons le jeu parce que c’est bon pour les affaires de maintenir une façade d’unité familiale. Les investisseurs et les actionnaires ai
LOUISJe m’éveille avec quelque chose de chaud pressé contre mon flanc. Mes yeux s’ouvrent brusquement et se posent immédiatement sur la femme recroquevillée à mes côtés. Sa masse de cheveux sombres est drapée sur mon bras, le reste lui cache partiellement le visage. Ses longs cils noirs frémissent contre ses joues tandis qu’elle rêve.Je ne suis pas certain de ce qui m’a pris la nuit dernière quand je lui ai demandé de rester. Non. Ce n’est pas vrai. Je sais exactement à quoi je pensais. J’aimais qu’elle ait cuisiné pour moi. J’aimais qu’elle ait ri avec moi. J’aimais vraiment ce qu’elle m’avait laissé lui faire ensuite. L’avoir près de moi après une longue et putain de semaine de travail m’avait fait du bien. Plus que du bien. Je n’avais pas voulu que cette sensation disparaisse.Je n’avais pas voulu qu’elle parte. Et je ne sais pas ce que diable je dois faire de ça.Je me glisse loin d’elle et sors du lit. Elle pousse un petit gémissement et se recroqu
JEANNEJe ne peux retenir mon sourire. Je bois une gorgée.« Maintenant que tu sais faire, tu pourras t’en préparer un dès que tu en auras envie.— Je vais plutôt appeler mon restaurant préféré, leur expliquer la recette et me le faire livrer. »Je le fixe, bouche ouverte. Son visage est impassible. Puis il sourit et rit.Je ris aussi.« Wow. Ce sens de l’humour encore…— Il sort de temps en temps. »Je termine mon sandwich et, avec un petit bruit de contentement, lèche le dernier residual de graisse sur mes doigts.Je relève la tête à temps pour voir le regard de Louis fixé sur ma bouche. Ses yeux se sont assombris. Il pose le reste de son sandwich, pousse l’assiette, accroche mon tabouret avec son pied et me tire vers lui. Un cri m’échappe.« Louis, je…— Chut. »Il secoue la tête, saisit la bouteille, boit directement au goulot, puis la tend vers moi.« Bois. »Le Louis détendu a dis
JEANNE« Viens. Voyons ce que tu peux inventer avec ce qui traîne dans mon frigo. »Il enfile son boxer. Nous allons ensemble devant le grand frigo à double porte. Il a raison : il n’y a presque rien. Quelques fromages chers, du beurre, des condiments, une bouteille de vin blanc, des eaux en abondance.« Tu as dit que tu avais du pain ? »Il ouvre un placard qui se révèle être un walk-in pantry immense… et presque vide. Il en sort un sac en papier brun. Une demi-miche de pain blanc un peu rassis. Parfait pour ce que j’ai en tête.Je lui demande une planche et un couteau. Il les trouve dans des compartiments cachés de sa cuisine immense.« Je peux t’aider ? » demande-t-il pendant que je découpe quatre tranches.Je range une mèche derrière mon oreille et lui souris.« Tu peux me passer le vin et un pot de moutarde. »Il s’exécute.« Qu’est-ce que tu prépares ? Un croque-monsieur ?— Une variante. Tu aimes le
JEANNEJe suis en pyjama, ce vendredi soir, assise face à la télévision, un verre de vin à la main et ma tablette sur les genoux. Manon m’a invitée à sortir avec elle et ses amies, mais j’ai décliné. J’avais encore du travail à terminer.Cela fait une semaine que Louis s’est excusé dans son bureau, et nous n’avons plus été ensemble physiquement depuis. J’avais cru qu’il me demanderait de le rejoindre dans son penthouse ce soir-là, et j’étais prête à refuser. Non seulement à cause de mon dîner prévu avec Manon, mais aussi parce que je n’étais pas encore prête à retomber dans son lit aussi vite. Il n’a rien demandé. Il m’a embrassée sur le seuil de son bureau, m’a souhaité un bon dîner, puis m’a dit qu’il me reverrait bientôt.J’ai été reconnaissante qu’il me laisse de l’espace. Mais depuis, il a presque toujours été absent pour le travail. Et même si c’était ce dont j’avais besoin, j’en ai maintenant assez. Il rentre tard ce soir, et nous ne nous verrons que dema







