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Chapitre 5 : Ce Qu'il Ne Voit Pas

Auteur: Obi Praise
last update Date de publication: 2026-10-02 10:30:05

Trois jours après le déjeuner, la fissure s’était élargie.

Élise le sentait dans chaque silence un peu trop long d’Alexandre. Dans la façon dont il serrait trop fort sa taille la nuit. Dans les coups de téléphone qu’il prenait en s’isolant sur le balcon, la mâchoire crispée, la voix basse et tranchante.

Théo avait parlé.

Et les rumeurs, même petites, avaient commencé à circuler.

Élise, elle, n’avait rien fait d’autre que sourire, préparer ses petits-déjeuners, et glisser ses doigts dans les cheveux d’Alexandre chaque fois qu’il rentrait tendu. Elle était devenue son ancre. Son refuge. La seule chose stable dans un monde qui commençait à bouger sous ses pieds.

Exactement comme elle l’avait voulu.

Ce jeudi-là, elle avait rendez-vous.

Pas avec une amie.  

Pas avec une vendeuse de fleurs.

Avec Madame Lefèvre.

Le café était discret, niché dans une petite rue du 7e arrondissement. Élise arriva la première, vêtue d’un manteau beige, d’une robe simple et de lunettes de soleil qu’elle retira en s’asseyant. Elle avait choisi une table au fond, loin des fenêtres.

Madame Lefèvre arriva avec dix minutes de retard, le visage fermé, le regard méfiant.

— Je ne sais pas pourquoi j’ai accepté de venir, dit-elle en s’asseyant.

Élise lui sourit, douce, presque fragile.

— Parce que vous êtes intelligente. Et que vous savez reconnaître une opportunité quand elle se présente.

La femme plus âgée la fixa longuement.

— Que voulez-vous, Mademoiselle Moreau ?

Élise posa son sac sur ses genoux et en sortit une fine chemise cartonnée. Elle la glissa discrètement sur la table.

— Des informations. Rien d’illégal. Juste… des vérités que certaines personnes préféreraient garder enfouies. Des vérités qui pourraient vous être utiles si jamais le vent tournait au conseil d’administration.

Madame Lefèvre n’ouvrit pas tout de suite le dossier. Ses doigts restèrent posés dessus, immobiles.

— Pourquoi me donnez-vous ça ? Vous allez épouser cet homme dans moins de cinq semaines.

Élise soutint son regard sans ciller.

— Parce que mon père m’a appris une chose avant de mourir. Les hommes comme Alexandre Voss ne tombent jamais d’un seul coup. Ils s’effondrent lentement. Et ceux qui savent où placer les premières pierres… survivent.

Un silence lourd s’installa.

Puis Madame Lefèvre ouvrit le dossier. Ses yeux parcoururent rapidement les pages. Son expression ne changea presque pas, mais Élise vit la façon dont ses doigts se crispèrent légèrement sur le papier.

— Ces informations… d’où viennent-elles ?

— D’une fiancée très attentive, répondit Élise avec un sourire léger.

Madame Lefèvre referma le dossier et le glissa dans son propre sac.

— Si ceci se retourne contre moi—

— Ça ne se retournera pas, la coupa doucement Élise. Je suis bien trop prudente pour ça.

Elle se leva, rajusta son manteau, et ajouta avant de partir :

— Une dernière chose. Si un jour vous entendez des rumeurs sur d’éventuelles… irrégularités dans certains contrats de Voss Industries, ne les écartez pas trop vite. Parfois, la vérité met du temps à remonter à la surface.

Elle quitta le café sans se retourner.

Dehors, le vent s’était levé. Élise marcha quelques minutes avant de s’arrêter près d’une vitrine. Elle regarda son reflet.

Visage calme.  

Yeux froids.  

Bouche légèrement relevée.

La fiancée parfaite venait de planter sa deuxième lame.

Et Alexandre ne voyait toujours rien.

---

Le soir même, il rentra plus tôt.

Élise était dans la cuisine, en train de découper des fruits, pieds nus, une simple chemise blanche d’homme (la sienne) nouée à la taille. Elle savait exactement l’effet que cela produisait sur lui.

Alexandre s’arrêta sur le pas de la porte et la dévora du regard.

— Tu essayes de me tuer, murmura-t-il en s’approchant.

Élise se tourna, un sourire innocent aux lèvres.

— Je t’attendais. Tu as l’air fatigué.

Il l’attrapa par la taille et la souleva d’un coup pour la déposer sur le plan de travail. Ses mains glissèrent sous la chemise, trouvèrent la peau nue de ses cuisses.

— J’ai passé la journée à éteindre des incendies, gronda-t-il contre son cou. Et tout ce à quoi je pensais… c’était rentrer et m’enfouir en toi.

Élise pencha la tête en arrière, lui offrant sa gorge.

— Alors fais-le.

Il n’eut pas besoin d’autre invitation.

Cette fois, ce fut encore plus intense que les jours précédents. Plus désespéré. Comme s’il cherchait à se prouver qu’il contrôlait encore quelque chose. Qu’il la contrôlait encore.

Élise s’accrocha à lui, gémit son nom, griffa son dos. Elle lui donna exactement ce dont il avait besoin. La douceur. La chaleur. L’illusion d’un refuge.

Quand ce fut fini, Alexandre resta longtemps contre elle, le front posé sur son épaule, le souffle irrégulier.

— Quelque chose se trame, murmura-t-il. Je le sens. Mais je n’arrive pas encore à mettre le doigt dessus.

Élise passa ses doigts dans ses cheveux, un geste tendre, rassurant.

— Tu es paranoïaque, souffla-t-elle. Tout le monde a peur de toi. Personne n’oserait vraiment te défier.

Il releva la tête et la regarda droit dans les yeux.

— Et toi ? Est-ce que tu as peur de moi ?

La question était posée très bas. Dangereuse.

Élise soutint son regard pendant de longues secondes.

Puis elle posa sa main sur sa joue et sourit, douce, amoureuse, parfaite.

— Non, répondit-elle. Je t’aime.

Alexandre ferma les yeux, comme si ces trois mots étaient la seule chose qui le maintenait encore debout.

Il ne vit pas le froid qui passait derrière le regard d’Élise.

Il ne vit pas non plus la façon dont ses doigts, posés contre sa nuque, serraient juste un peu trop fort pendant une fraction de seconde.

Comme si elle testait déjà la résistance de sa gorge.

Plus tard, quand il fut endormi, Élise se leva silencieusement.

Elle prit son téléphone, ouvrit un nouveau message, et écrivit à un numéro qu’elle avait enregistré sous le simple nom de « Fleuriste ».

**Élise :** La deuxième graine est plantée. On attend.

Elle effaça le message immédiatement après l’avoir envoyé.

Puis elle regagna le lit, se blottit contre le corps chaud d’Alexandre, et ferma les yeux.

Il ne voyait rien.

Et c’était exactement ce qui allait le perdre.

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