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Chapitre 5: La fuite impossible

Auteur: Songey
last update Date de publication: 2026-08-17 15:21:17

Chapitre 5 — La fuite impossible

Sarly ne dormit pas cette nuit-là.

Elle resta assise sur son canapé, l’album fermé sur les genoux, les yeux fixés sur la fenêtre ruisselante de pluie. Chaque craquement de l’immeuble la faisait sursauter. Chaque reflet dans le verre prenait la forme d’un visage aux yeux gris. Elle avait verrouillé la porte, poussé une chaise sous la poignée, fermé les rideaux. Pourtant, l’intrusion ne venait pas de l’extérieur. Elle venait de l’intérieur, de cet album posé chez elle, de ces photos qui remontaient à l’enfance, de cette phrase écrite à l’encre rouge : Premier contact.

Qui avait photographié son frère en fauteuil roulant ? Qui avait suivi son enterrement à travers les arbres ? Qui avait une clé de son appartement ?

Adrian Valtor. Forcément lui. Il l’avait dit lui-même : il l’attendait depuis trois ans. Peut-être plus. Peut-être toute une vie.

Sarly se leva à l’aube, les jambes cotonneuses. Elle savait ce qu’elle devait faire. Pas appeler la police — elle n’avait aucune preuve réelle, seulement un album photo trouvé chez elle et un homme qui niait tout. Pas se confier à sa mère — elle ne voulait pas l’effrayer. Pas rester.

Fuir.

Elle prépara un sac en vingt minutes : quelques vêtements, son passeport, une liasse d’argent liquide cachée dans une boîte à chaussures, son téléphone. Elle hésita à l’éteindre, à le jeter. Mais il fallait qu’elle puisse acheter un billet, appeler un taxi. Elle le garda, le mode avion activé pour la nuit, puis le réactiva à contrecœur.

Aucun message. Aucun appel. Le silence, presque pire qu’une menace.

Elle sortit de chez elle à sept heures du matin. Le ciel était bas, chargé de nuages lourds. Les rues sentaient la pluie et l’asphalte mouillé. Sarly héla un taxi, se fit conduire à la gare, changea d’avis, prit un autre taxi pour l’aéroport. Elle ne savait pas où aller. Loin. N’importe où. Peut-être chez une ancienne amie d’université, à l’autre bout du pays. Peut-être un hôtel anonyme. Peut-être rien.

L’aéroport était un chaos organisé de voyageurs pressés, de valises à roulettes, d’écrans d’affichage clignotants. Sarly se fondit dans la foule, soulagée par l’anonymat. Elle acheta un billet pour Marseille, le premier vol disponible. Départ dans cinquante minutes. Elle n’avait pas de plan précis, seulement l’instinct animal de la fuite.

Elle passa les contrôles, montra son passeport, évita de croiser les regards. Tout se déroulait avec une normalité déroutante. Peut-être qu’elle se trompait. Peut-être que tout cela n’était qu’un cauchemar. Peut-être qu’Adrian Valtor n’était qu’un homme riche et malsain, pas un prédateur omniscient.

Mais son corps refusait de se détendre. Ses épaules étaient tendues comme des câbles. Elle sursautait au moindre appel de passager. Chaque homme en costume sombre lui semblait être l’un de ses sbires.

Elle s’installa dans la salle d’embarquement, près d’une baie vitrée donnant sur les pistes. Les avions roulaient lentement, masses grises sous le ciel gris. Son vol s’affichait : MARSEILLE — EMBARQUEMENT À 8H15.

Sarly serra son sac contre elle. Elle allait partir. Elle allait disparaître. Elle allait reprendre le contrôle.

C’est alors que son téléphone vibra.

Un SMS. Numéro inconnu. Son sang se figea avant même qu’elle n’ouvre le message.

Elle déverrouilla l’écran de ses doigts glacés.

Un seul message, trois mots. Pas de signature.

« Ne monte pas dans cet avion. »

Sarly leva les yeux. La salle d’embarquement était pleine. Des voyageurs lisaient, somnolaient, consultaient leur téléphone. Personne ne la regardait. Personne, pourtant, ne semblait vraiment là. Le monde continuait de tourner, indifférent à la souricière qui venait de se refermer sur elle.

Elle se leva d’un bond. Elle tourna sur elle-même, scruta chaque visage, chaque recoin. Rien. Les haut-parleurs annoncèrent l’embarquement pour Marseille. Les passagers commencèrent à se lever, à former une file. Sarly resta immobile, le téléphone tremblant dans sa main.

Ne monte pas dans cet avion.

Comment savait-il ? Comment savait-il où elle était, quel vol elle avait choisi, à quelle heure elle embarquait ? L’avait-il fait suivre ? Son téléphone était-il espionné ? L’aéroport était-il truffé de caméras reliées à ses ordinateurs ?

Sarly sentit la panique monter, brute, viscérale. Elle pouvait rebrousser chemin, sortir de l’aéroport, se cacher. Mais c’était précisément ce qu’il voulait. Il voulait la pousser à obéir, à renoncer, à se livrer.

Ou alors, le SMS n’était qu’un bluff. Une provocation. Une façon de la tester.

Elle serra les dents. Elle n’obéirait pas. Pas cette fois.

Elle prit son sac, se dirigea vers la file d’embarquement. Chaque pas lui coûtait. Elle sentait un regard dans son dos, une présence invisible, un fil tendu entre elle et lui. Mais elle avança.

Elle tendit sa carte d’embarquement. La borne bipa. Elle traversa la passerelle vitrée, le cœur battant à se rompre.

Elle monta dans l’avion. Trouva son siège près du hublot. S’assit, attacha sa ceinture, ferma les yeux.

Les portes se refermèrent. L’avion se mit à rouler. Elle rouvrit les yeux, regarda les pistes défiler. Personne ne vint l’arrêter. Aucun message. Aucun garde. Le décollage fut une poussée brutale, un arrachement au sol.

Sarly respira pour la première fois depuis des heures.

Elle avait désobéi. Elle avait gagné.

Du moins, c’est ce qu’elle croyait.

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