LOGINMatteo
Au milieu du chaos coloré, elle est un point de silence. Une statue de marbre et de porcelaine. Une robe d’un blanc immaculé qui semble absorber la lumière des torches. Un masque de satin blanc, lisse, impénétrable. Mais ses yeux… Les fentes du masque laissent échapper un éclat d’un vert pâle, translucide, comme l’eau sur les bas-fonds de la lagune au petit matin. Des yeux immenses, trop grands pour ce visage caché. Des yeux qui regardent sans voir, perdus, noyés dans une mélancolie qui me parle en plein cœur.
Le temps se déchire.
Le vacarme s’éteint. Les milliers de visages, de couleurs, de mouvements, se fondent en une brume indistincte. Il ne reste qu’elle. Ce point de blancheur et ce regard vert, froid et brûlant à la fois. Nos yeux se verrouillent. Et dans le sien, je vois passer l’éclair exact de mon propre choc. La même stupeur. Le même arrêt du monde. C’est absurde. C’est instantané. C’est comme si une main invisible avait saisi mon sternum et l’avait serré à l’effondrement, me vidant de tout oxygène pour me remplir d’un liquide de feu. Je ne la connais pas. Je ne sais rien d’elle. Mais en une fraction de seconde, ce regard a traversé toutes mes défenses, toutes mes amertumes, et a touché la part de moi que je croyais morte, celle qui sait encore reconnaître la beauté pure, la douleur silencieuse, l’appel.
Puis, une voix grêle l’interpelle. Un jeune dandy, le visage rougeaud derrière un masque d’argent, la tire par le bras avec une familiarité qui me donne une envie soudaine de violence. Elle détourne les yeux.
Le sortilège se brise avec le bruit sec du verre qui se fracasse. Le monde revient en rugissant. La foule, le rire, la lumière crue. Elle est engloutie, happée par le flot humain, la tache blanche de sa robe disparaissant derrière un groupe de bautas noires.
Je reste planté là, les racines dans le pavé vénitien. Mes mains dans les poches de mon vieux manteau sont moites, glacées. Mon souffle est court, sifflant. L’image de ses yeux, de ce vert blessé, est brûlée au fond de mes paupières, plus nette que n’importe quel croquis de ma main. C’est une folie. Une illusion née de la fatigue, du vin frelaté et de la lune trompeuse sur l’eau noire des canaux. Une erreur de perspective, un jeu de lumière. Rien de plus.
C’est ce que je me répète, la voix rauque dans ma tête. Tourne-toi, Matteo. Rentre dans ton atelier froid. Oublie. Sculpte ta colère dans la terre grasse, pas dans un fantasme.
Je le sais. Dans mes os, dans la cicatrice qui me barre le côté, je sais que la suivre est la plus grande erreur de ma vie. La pire. C’est marcher droit vers un précipice dont je connais déjà la chute.
Mais mon corps a déjà décidé. Il bouge avant que ma raison ne puisse protester. Mes jambes se détachent du sol, mes épaules se faufilent entre les rires et les épaules bourgeoises, mes yeux, avides, fouillent la nuit. Je la cherche. Je la traque. Je suis une proie devenue chasseur, poussé par une force plus ancienne, plus sauvage que la peur ou la raison. Je l’ai aperçue une seconde, ce furtif éclat blanc tournant au coin d’une calle étroite.
Et je me mets à courir.
Solène Mes gestes sont encore maladroits, parfois hésitants, mais ils sont sûrs. Mes mains ne sont plus celles d'une avocate. Elles ne sont plus douces, manucurées, parfaitement hydratées. Elles sont devenues rugueuses, marquées de callosités et de petites coupures, de brûlures de vernis et d'échardes. Des mains de luthier en herbe. Des mains qui travaillent le bois et les cordes, la résine et le vernis, la nacre et l'ébène. Des mains qui saignent encore parfois, mais qui savent aussi réparer. Qui savent remettre en état ce qui est cassé.Sur le mur, au-dessus de l'établi principal, une photo est accrochée. Un simple tirage noir et blanc dans un cadre de bois brut que Gabriel a fabriqué avec des chutes d'épicéa. Je suis sur la photo, prise par Gabriel un matin de printemps dans la clairière du Vercors, juste avant que nous redescendions à Paris. Je tiens le violon qu'il m'a fabriqué, celui de l'épicéa centenaire, et mes yeux sont fermés. Mon visage est tourné vers la lumière qui filt
Sa voix est calme, posée, mais il y a dans son ton une détermination que je ne lui ai jamais entendue.— Quoi ? Le crin ? C'est pourtant toi qui as commencé ce jeu. Toi qui m'as attachée la première fois. Toi qui m'as fait découvrir le noir.— Non. Pas le crin. Le jeu. Le pouvoir. La soumission. La domination. Les rôles que nous nous sommes imposés, ou que je t'ai imposés sans te demander ton avis.Il se tourne vers moi, et son regard gris est intense, habité par une gravité nouvelle.— Je ne veux plus te faire taire, Solène. J'ai passé des jours et des nuits dans cette grange, seul avec le vent et les arbres, à écouter le silence. Et j'ai compris quelque chose.— Quoi donc ?— Que ce que je cherchais dans le silence, ce n'était pas l'absence de bruit. C'était ta voix. C'était le son de ton souffle quand tu dors, de tes pas dans l'escalier de l'atelier, de ton rire quand tu te moques de toi-même, de tes doigts qui tournent les pages d'un dossier. J'avais tellement peur de t'entendre q
SolèneIl prend une profonde inspiration. Sa main calleuse se pose sur la table encore brute, caressant la courbe à peine esquissée.— Alors je te le dis maintenant. Avec des mots, pas avec du bois. Je t'aime, Solène. Je t'aime depuis le premier jour. Depuis que tu es entrée dans mon atelier avec ton violon cassé et ton air de princesse égarée. Je t'aime depuis que tu as accepté de porter le bandeau, de sentir le crin sur ta gorge, de me faire confiance dans le noir. Je t'aime depuis que tu es partie sous la pluie. Je t'aime encore plus maintenant que tu es revenue, avec tes doigts abîmés et tes trois notes justes.Je ne réponds pas avec des mots. Je ne pourrais pas. Ma gorge est trop serrée. Mon cœur bat trop fort. Alors je pose mes lèvres sur les siennes, et ce baiser n'est pas une conquête, n'est pas un jeu de pouvoir, n'est pas une revendication. C'est le baiser le plus doux, le plus pur, le plus vrai que nous ayons jamais échangé.Et dans le silence de la grange, seulement troubl
Ses mains prennent les miennes. Il les retourne doucement, paumes vers le ciel, comme on ouvre un livre. Et je vois ce qu'il voit : mes doigts abîmés par les cordes du violon. Les extrémités de mes index et de mes majeurs, ceux qui pressent les cordes sur le manche, sont rouge vif, presque à vif. La peau est soulevée par des ampoules qui ont éclaté, se sont reformées, ont éclaté encore. Des callosités commencent à apparaître, minuscules îlots de corne jaunâtre sur cette peau qui n'avait jamais connu le travail manuel.— Tu t'es fait mal.Sa voix est un murmure étranglé. Son pouce rugueux caresse l'ampoule la plus récente, une cloque à peine crevée sur la pulpe de mon index gauche. La pression est à peine perceptible, mais je sens une décharge électrique remonter le long de mon bras.— C'est en saignant un peu qu'on entend le mieux. C'est ce que tu m'as dit un jour, tu te souviens ? La première fois que j'ai regardé tes mains, que j'ai vu toutes tes cicatrices, et que je t'ai demandé s
Il lâche le rabot. Ses doigts s'ouvrent, et l'outil tombe dans la neige avec un bruit sourd de métal contre la pierre, brisant le charme et le silence fragile. Le bruit se répercute contre la paroi rocheuse, rebondit entre les troncs des épicéas, puis s'éteint lentement, avalé par la neige et le vent.— Tu as appris à écouter.Ce n'est pas une question. Il n'y a pas de point d'interrogation dans sa voix. C'est un constat. Une capitulation peut-être. Une reddition certaine. L'aveu que tout ce qu'il a fui à Paris, je l'ai trouvé ailleurs. Que tout ce qu'il est venu chercher ici, je l'apporte dans mon étui à violon.— J'ai appris le silence, Gabriel. Le vrai silence, pas celui qu'on achète avec des boules Quiès. Le silence qu'on habite, qu'on apprivoise, qu'on finit par aimer. J'ai passé des semaines seule dans une cabane en Bretagne, face à la mer déchaînée. J'ai joué ces trois notes jusqu'à en avoir les doigts en sang. Chaque matin, je me levais et je reprenais l'archet. Chaque soir, j
SolèneSa voix est rauque, étranglée, cassée par des jours de silence et de solitude. Il ne doit pas avoir parlé à âme qui vive depuis qu'il est monté ici. Peut-être qu'il parle aux arbres, au vent, au feu dans le poêle, mais pas à des êtres humains. Mon prénom dans sa bouche sonne comme une question, comme une prière, comme une incantation.— Bonjour, Gabriel. J'ai appris à écouter. Je peux te jouer quelque chose ?Il ne répond pas. Il ne bouge pas. Il reste là, planté dans la neige fondante, le rabot à la main, de la sciure plein les cheveux et de l'incrédulité dans les yeux gris. Les secondes s'étirent, élastiques, suspendues entre nous comme des notes tenues trop longtemps par un violoniste qui ne veut pas que la musique s'arrête.Je le regarde, et je vois chaque détail de son visage comme si je le voyais pour la première fois. Les rides autour de ses yeux, creusées par le vent et le soleil de la montagne. La petite cicatrice sur sa tempe gauche, qu'il s'est faite en tombant d'un
ChiaraLes jours passent. Ils s'écoulent comme l'eau du canal, lents en apparence, profonds en réalité, charriant des choses que je ne vois pas toujours mais que je sens passer.Alessandro tient sa promesse. Chaque nuit, il s'installe sur la chaise près de la fenêtre. Chaque matin, je me réveille e
ChiaraLe bouillon arrive, tiède et gras. Je le bois en silence. Ma mère me regarde. Elle n'a rien d'autre à faire, apparemment. Son devoir maternel s'achève ici, dans cette surveillance alimentaire qui tient lieu d'affection.— Il faudra faire quelque chose pour tes bras, dit-elle. Des manches plu
MatteoSon corps se raidit, ses yeux se ferment à moitié, sa bouche s’ouvre sur un cri muet. Une série de frissons violents la parcourt, et elle se love contre ma main, pantelante, les larmes coulant à nouveau sur ses tempes.Je la tiens contre moi, la laissant redescendre, déposant des baisers dou
Il ouvre la porte de la suite, et dans l'embrasure, il se retourne une dernière fois.— Prenez soin l'un de l'autre. Ce que vous avez est précieux. Ne le laissez pas s'abîmer.La porte se referme doucement derrière lui, et nous restons







