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Chiara
La foule du carnaval est un monstre. Une mer vivante, grouillante, de satin, de plumes et de rires édentés derrière des masques de porcelaine. Elle me porte, me pousse, m’étouffe. L’odeur âcre du vin, des corps serrés et des cierges fondus me prend à la gorge. Le rire gras de mon cousin Lorenzo, toujours trop près, résonne à mon oreille comme un glas. Je suis un oiseau en cage porté à bout de bras, ma robe de soie ivoire est un linceul brodé d’or, mon masque de satin blanc, une paroi étanche entre moi et le monde. Je cherche une faille, un point de fuite dans ce tableau trop animé, un endroit où l’air ne soit pas coupé, où le silence puisse exister.
Quand soudain, tout se fige.
Le mouvement fébrile de la foule ralentit, devient sirupeux, comme sous l’eau. Les couleurs s’estompent, les sons s’éloignent. Et dans ce ralenti étrange, mon regard, comme tiré par un aimant, se plante sur l’ombre.
Debout sous l’arcade profonde d’un palazzo abandonné, une colonne de ténèbres découpée dans la lumière des torches. Il n’a pas de masque. C’est la première chose qui me frappe. Son visage est nu, offert à la nuit, et il est marqué d’une gravité qui n’a pas sa place ici. Ses cheveux sombres, presque noirs, tombent en mèches indociles. Ses yeux… ses yeux sont deux braises sombres qui balaient la foule avec une lassitude amère, comme s’il cherchait autre chose, ou comme s’il avait déjà tout vu et en était dégoûté.
Puis, ils croisent les miens.
Le choc est physique. Un coup de poing en plein plexus qui m’expulse tout l’air des poumons. Le bruit s’éteint d’un coup. Les rires, la musique, les appels… tout est aspiré dans un silence brutal, énorme. Il ne reste que ce pont fragile et électrique tendu entre ses yeux sombres et les miens, qui doivent lui sembler immenses, perdus derrière les fentes de mon masque. Mon cœur, un instant auparavant engourdi, se met à battre avec une violence sourde, chaotique, contre mes côtes, comme un prisonnier affolé. Je ne respire plus. Je suis suspendue dans cet éternel instant, clouée sur place par la force brute de ce regard. Il me voit. Non pas la robe, le masque, l’héritière, mais moi. Chiara. L’être nu et terrifié sous les apparats. Et dans ses yeux à lui, je crois voir, fugace, la même faille, la même reconnaissance fulgurante.
— Chiara ! Par tous les saints, es-tu sourde ? On va être en retard ! Ton père et Alessandro vont nous faire écorcher vifs !
La voix de Lorenzo, stridente et proche, me transperce comme une lame. L’illusion se brise d’un coup. Le bruit revient en fracas, les couleurs en assaut, la foule en tourbillon. Je cligne des yeux, étourdie, presque nauséeuse. Je me cramponne au bras de Lorenzo pour ne pas tomber. Quand mon regard, affolé, retourne vers l’arcade sombre, elle est vide. L’ombre s’est dissipée. Il a disparu.
Un vertige glacial me prend. Était-ce un rêve ? Une hallucination née des vapeurs de la lagune et de mon propre désespoir ? Le fantôme d’un désir si profondément enfoui que je n’osais même pas le nommer ?
Je baisse les yeux. Ma main, toujours gantée, est crispée sur le manche en nacre de mon éventail. Je la vois trembler, d’un tremblement fin, incontrôlable, qui remonte le long de mon bras jusqu’à mon cœur qui bat toujours la chamade. Ce n’était pas un rêve. Le frisson qui parcourt ma peau, le vide brûlant qu’il a laissé dans son sillage, la certitude absolue, glaciale et pourtant enflammée, qui s’est nouée au creux de mon ventre… C’est réel.
Quelque chose vient de se briser. Quelque chose vient de commencer. Et je sais, avec la terreur et l’exaltation d’une condamnée, que plus rien, jamais, ne sera comme avant.
Matteo
La foule m’écœure. Elle est une farce bruyante, un étalage de vanités masquées. Je cherche l’ombre, le coin du campo le moins éclairé, pour fuir ce spectacle qui célèbre tout ce que je méprise : l’argent, l’apparence, l’oubli facile. L’air est lourd des senteurs de friture et de parfums bon marché. Je suis un corps étranger ici, une tache d’encre sur un tableau pastel.
C’est alors que mon regard, errant et méprisant, s’accroche. Et reste figé.
MarcLe réveil est doux, enveloppé dans cette brume qui suit les nuits trop courtes. La lumière filtre à travers les rideaux, peignant la chambre de tons dorés. Léa est encore endormie, ses cheveux roux éparpillés sur l'oreiller, son visage détendu dans l'abandon du sommeil.Je me lève sans bruit et vais à la fenêtre. Paris s'étale sous mes yeux, magnifique et indifférent. La Tour Eiffel scintille au loin, dernier vestige de la nuit qui s'achève. Hier soir, de cette même fenêtre, je regardais cette ville sans imaginer ce qui allait arriver.Mon téléphone vibre sur la table de nuit. Un message d'un numéro inconnu."Merci pour hier. Prenez soin de vous. É."Je relis le message plusieurs fois, cherchant à y déceler une intention cachée, mais il n'y a que cette simplicité, cette &eac
Il ouvre la porte de la suite, et dans l'embrasure, il se retourne une dernière fois.— Prenez soin l'un de l'autre. Ce que vous avez est précieux. Ne le laissez pas s'abîmer.La porte se referme doucement derrière lui, et nous restons seuls, Léa et moi, dans le silence soudain de la suite.Elle vient se blottir contre moi, nichant sa tête au creux de mon épaule.— Tu vas bien ? demandé-je.— Mmm. Et toi ?— Je ne sais pas. Je crois que oui. C'était... plus que ce que j'imaginais.Elle lève la tête vers moi.— Dans quel sens ?— Je pensais que ce serait juste du sexe. Une expérience. Mais avec lui, avec ce qu'il nous a raconté... ça devient autre chose. Je ne sais pas quoi, mais autre chose.Léa passe sa main sur ma joue.— C'est bien, non ? Que ce soi
MarcDans le silence qui suit, le clapotis de l'eau dans la baignoire semble s'être tu, comme si même la ville retenait son souffle. Léa repose entre nous, sa peau luisant encore de la chaleur de l'étreinte, ses doigts entrelacés aux miens. De l'autre côté, M. caresse machinalement l'intérieur de son poignet, un geste presque paternel qui contraste avec ce qui vient de se passer.— Je devrais peut-être vous laisser, dit-il enfin, sans conviction.— Restez, dis-je.Ma propre voix me surprend. Léa tourne la tête vers moi, ses yeux verts cherchant une confirmation. Je lui serre doucement la main.— Le vin n'est pas fini, et j'ai envie de comprendre.— Comprendre quoi ? demande M.— Pourquoi nous. Pourquoi ce soir. Pourquoi vous.Il sourit, ce même sourire énigmatique qu'au restaurant, mais quelque chose
MarcSa main se pose sur la cuisse de Léa, juste au-dessus du genou. Elle ne réagit pas, ne se dérobe pas. Elle le regarde, attendant la suite.— Puis-je continuer ? demande-t-il.— Vous êtes très poli pour quelqu'un qui nous a invités dans sa chambre d'hôtel, dis-je.— La politesse n'exclut pas le désir, répond-il. Elle le rend simplement plus civilisé.Léa éclate de rire, un son clair qui remplit la pièce.— J'aime votre style, dit-elle. Vraiment.Elle prend sa main à lui et la guide plus haut sur sa cuisse, jusqu'à la naissance de ses jambes. Ses doigts rencontrent sa toison, puis plus bas. Je vois M. retenir son souffle quand il la touche enfin.— Elle est
MarcIl se tourne vers moi, et pour la première fois, je vois ses yeux de près. Ils sont gris, presque argentés, avec des paillettes plus sombres. Des yeux qui ont beaucoup vu, beaucoup vécu.— Disons que j'apprécie la beauté sous toutes ses formes, répond-il. Et vous deux… vous êtes exceptionnels.Ses doigts quittent le poignet de Léa pour remonter le long de son cou, effleurant sa gorge, sa mâchoire. Léa se tend comme un arc, offerte à ce toucher inconnu. Je la vois lutter pour garder le contrôle, pour ne pas gémir trop tôt.— Puis-je vous embrasser ? demande-t-il.La question est posée avec une telle courtoisie que cela en devient presque absurde dans cette situation. Léa hoche la tête, les lèvres entrouv
Marc— Alors, dit-il, la voix grave et veloutée comme un violoncelle. Vous avez décidé de relever le défi ?Léa pose une main sur son torse, juste au-dessus de sa cravate en soie, et se hisse sur la pointe des pieds pour murmurer quelque chose à son oreille. Je ne peux pas entendre ses mots, mais je vois l'effet qu'ils ont sur lui : ses pupilles se dilatent, ses doigts se crispent légèrement sur le dossier de sa chaise, un muscle tressaute dans sa mâchoire.Quand elle se retourne vers moi, ses yeux brillent d'une excitation presque fiévreuse, cette lueur que je ne vois que dans nos moments les plus intenses.— Il a une suite, dit-elle, comme si c'était une information anodine, alors que tout dans sa voix indique le contraire. Avec une vue sur tout Paris. Et…







