LOGINElenaLe mot se répand comme une traînée de poudre, comme une tache d'huile sur l'eau calme de ma routine fragile. Samuel est revenu.C'est Julie qui me l'apprend, un mardi gris de novembre, entre deux gorgées d'un café trop amer qu'elle a insisté pour qu'on prenne ensemble. Elle a rompu le silence la première, elle a tendu la perche, elle a dit "je sais que t'as traversé des trucs, je juge pas, mais j'aimerais qu'on se parle". J'ai accepté parce que j'étais trop fatiguée pour refuser, parce que la solitude commençait à creuser des galeries trop profondes sous ma peau.– Il paraît qu'il est revenu en ville, lâche-t-elle en tripotant le bord de sa tasse, les yeux baissés, prudente.Mon cœur s'arrête. Le monde se fige. Le café, les bruits de la machine à expresso, la musique d'ambiance, les conversations autour de nous – tout disparaît. Il n'y a plus que ce vide soudain dans ma poitrine, ce trou noir qui aspire toute la lumière, et ce nom
Elena Six mois. Cent quatre-vingt-deux jours et des poussières. Des centaines d'heures vides, des milliers de minutes silencieuses, des millions de secondes où mon cœur bat dans une poitrine qui ne lui appartient plus. Parce qu'il est parti avec lui, mon cœur. Il l'a emporté sans le savoir, sans le vouloir, sans un mot d'adieu. La maison est un tombeau. Je déambule dans les couloirs comme un fantôme, je m'assois à la table du petit-déjeuner sans manger, je regarde le jardin par la fenêtre sans le voir. Le cèdre est toujours là, le banc aussi, la cabane s'effrite doucement sous la mousse et les années. Rien n'a changé dehors, mais dedans, tout est détruit. Maman ne parle plus de lui. Elle a effacé son nom de nos conversations, ses photos des cadres du salon, son souvenir de notre histoire officielle. Pour elle, Samuel n'a jamais existé – ou plutôt, il a existé dans un passé lointain, une autre vie, et il est mort à ses yeux le jour où il a franchi la porte avec sa valise. Françoi
ElenaJe suis assise dans le fauteuil du salon, les mains serrées sur mes genoux, les yeux baissés sur le tapis. Maman est debout devant moi, les bras croisés, le visage dur et ravagé par une nuit sans sommeil et des heures de larmes.Samuel est parti ce matin. Je ne l'ai pas vu partir. J'ai entendu sa porte s'ouvrir, ses pas dans le couloir, la porte d'entrée se refermer. Je me suis levée en courant, j'ai traversé la maison en chemise de nuit, les pieds nus, le cœur en miettes, mais quand je suis arrivée à la fenêtre, sa voiture n'était déjà plus là. Il ne m'a pas dit au revoir. Il ne m'a pas laissé un mot. Il est parti comme un voleur, comme un criminel, comme un pestiféré qu'on chasse du village.Depuis, maman me parle. Sa voix est un flot continu, un robinet qu'on ne peut plus fermer, un torrent de mots qui s'abat sur moi
SamuelJe suis dans ma chambre quand la porte s'ouvre à la volée. Pas de toc-toc préalable, pas de douceur, pas de précaution. Un claquement sec contre le mur, une vibration qui secoue les murs, et maman qui surgit comme une furie.Elle a une feuille à la main. Une feuille que je reconnais immédiatement – mon écriture, mes mots, ma lettre. Celle que j'ai écrite à Elena il y a deux nuits, quand je n'arrivais pas à dormir, quand les mots me brûlaient la poitrine, quand j'avais besoin de les sortir de moi pour ne pas hurler.– Qu'est-ce que c'est que ça ? crache-t-elle en agitant la feuille sous mon nez.Je ne réponds pas tout de suite. Je recule d'un pas, les mains le long du corps, le visage neutre. À l'intérieur, la tempête fait rage, mais à l'extérieur, je reste calme. Glacé. Prêt.&ndas
ElenaLa journée a commencé comme toutes les autres. Un baiser volé dans le couloir, un petit-déjeuner en famille où nos regards s'évitaient avec trop d'application, des heures passées à lire dans le jardin pendant que Samuel travaillait sur son ordinateur, à portée de vue, à portée de main.Mais ce soir, quelque chose est différent.D'abord, il y a eu le dîner. Maman était silencieuse, trop silencieuse. Elle qui d'habitude remplit les blancs avec des anecdotes du travail, des questions sur notre journée, des projets pour le week-end. Ce soir, elle fixait son assiette, piquait sa salade sans la manger, buvait son eau par petites gorgées nerveuses. François parlait de la Bourse, du jardin, de la météo , il n'avait rien remarqué, il ne remarquait jamais rien. Mais maman, elle, n'écoutait pas. Son esp
ElenaLe téléphone vibre pour la dixième fois. Le nom de Julie s'affiche sur l'écran, entouré de petits cœurs rouges qu'elle a elle-même ajoutés dans mes contacts il y a des années, quand on était encore insouciantes, quand ma vie n'était pas un labyrinthe de mensonges et de secrets.Je laisse sonner. Comme j'ai laissé sonner les neuf fois d'avant.Les messages s'accumulent. Des points bleus qui clignotent, des notifications qui s'empilent, des mots qui se font de plus en plus pressants. "T'es où ?" "Tu me manques." "Pourquoi tu réponds plus ?" "Elena, ça va pas, là. Rappelle-moi." "T'as un problème avec moi ?"Je n'ai pas de problème avec elle. J'ai un problème avec le monde entier, avec la lumière du jour, avec les regards des autres, avec tout ce qui n'est pas lui.Samuel est assis sur le canap&e
JadeL’étreinte se défait, mais pas le contact. Ses doigts glissent le long de mon bras, brûlants à travers le tissu de mon pull. Son regard ne me quitte plus, une mare sombre où je me noie volontiers. Il n’y a plus de sculpture, plus d’atelier, plus de monde. Il n’y a que la pression de sa main su
JadeLéo entre et referme la porte derrière lui. Son regard balaie la pièce, évitant d’abord le centre. Il enlève son manteau, le pose sur un tabouret, comme un visiteur. Comme s’il s’installait.Puis ses yeux se posent sur le drap.— Elle est là, n’est-ce pas ?— Oui.— Enlève le drap.— Non.Il s
LéoLe soir tombe, gris et humide, avalant les contours de la clinique. Je suis garé en double file, moteur éteint, dans l’ombre d’un platane défeuillé. Mes doigts tambourinent sur le volant. Mon pouls bat à mon cou, à mes tempes, un rythme sourd et persistant. L’image est brûlée au fond de mes yeu
JadeLe Jet de Léo a atterri à 4h07.Je ne dormais pas. Je travaillais. Mes mains dans l’argile grise, une masse informe qui résistait, cherchait sa forme dans l’obscurité, éclairée seulement par la lampe halogène de l’établi. La vibration du téléphone a traversé le bois. Une seule, brève. Comme un







