LOGINChapitre III
Marseille, 14h17 - Gare Saint-Charles J'écrase ma casquette sur ma tête en maudissant intérieurement ma mère. Pourquoi c'est MOI qui dois faire cette course ? Parce que "tu connais bien Aubagne, non ?" Non, maman. Connaître le nom d'une ville parce qu'ils font de la bonne bière, ça veut pas dire que je sais me repérer là-bas. La L 100 est censé partir dans 3 minutes. Je vérifie mon sac pour la énième fois : portefeuille, téléphone à 47% (merde), et surtout l'enveloppe marron bien épaisse contenant la tontine. 850€ en liquide. 14h25 - Toujours pas de bus. Une vieille dame à côté de moi soupire. "Il est encore en retard, celui-là." 14h37 - Enfin, un grondement de moteur. Le bus arrive... mais il arbore un panneau "DÉVIATION". Le chauffeur ouvre la porte avec un haussement d'épaules désolé. "Accident sur l'autoroute. Je termine mon trajet à la Pomme. Pour Aubagne, faut prendre le train... Je claque ma langue. "Mais c'est l'enfer ce parcours !" "Ouais, ben c'est ça ou rien, ma p'tite dame." Ma p'tite dame ? Je pourrais lui casser les dents. Mais je me contente de grogner et sors mon téléphone pour checker l'itinéraire, je dois faire un détour jusqu'à la gare de train pourtant ça fait des heures que j'attends ici. Et même si le trajet en train est plus rapide, je déteste ça ! J'ai l'impression d'être entassés dans un tard de feraille, j'ai pas non plus, plus de 50€ pour un taxi, je vis la Hess ! J'ai pas non plus l'envie de faire un autre tour de la ville... Mon téléphone vibre. Un message de Michael : "T'as vu ? Enzo est absent pour le match de ce soir !" Je roule des yeux. Depuis l'incident du stade, mes potes n'arrêtent pas de me parler de lui. Comme si un ballon dans la gueule et deux SMS créaient un lien spécial. Je réponds sèchement : "Je m'en bats les couilles." 15h41 - Route d'Aubagne J'ai craqué. Je marche le long de la nationale, ma colère grandissant à chaque pas. Ma playlist ivoirienne crachote dans mes écouteurs défaillants. La chaleur est étouffante, et mon déo a abandonné depuis longtemps. C'est alors que j'entends un klaxon derrière moi, court et insistant. Je fais mine de ne pas entendre - probablement des mecs en Clio qui veulent s'amuser. Le klaxon recommence. Plus long cette fois. Je me retourne, prête à balancer mon meilleur doigt d'honneur... Et je reste bouche bée. La vitre conducteur de cette Audi noire flambant neuve descend, révélant... ENZO. Avec ses putains d'éclats de rire dans les yeux. "Besoin d'un lift ?" Mon cerveau fait tilt. Qu'est-ce qu'il fout là ? Il me suit maintenant ? "T'es en train de me stalker ?" je lance, plus agressive que je ne le voulais. Il éclate de rire. "Non, je vais voir mon kiné à Aubagne." Je le scrute, méfiante. Son bras droit est effectivement bandé. "Blessure ?" "Contracture. Rien de grave." Il incline la tête vers la portière. "Alors ? Tu montes ? T'as l'air d'avoir fait ton quota de marche pour la journée." Je devrais refuser. Mais, mes pieds me supplient, et j'ai encore cette putain d'enveloppe à livrer. "Juste jusqu'à Aubagne centre", je marmonne en ouvrant la portière. L'intérieur sent le cuir neuf et un léger parfum boisé. Je m'installe raide comme un piquet, l'enveloppe serrée entre mes mains. "Direction ?" il demande en démarrant en douceur. "La poste. Rue... euh, je sais plus le nom. Celle à côté du Monoprix." Il hoche la tête comme si c'était évident. "Je connais." Le silence s'installe, pesant. Je fixe les paysages qui défilent, hyper consciente de sa présence. Il conduit bien, mains à 10h10, regard toujours sur la route. "C'est quoi, l'enveloppe ?" il finit par demander. "Rien. Une course pour ma mère." Il jette un coup d'œil à l'enveloppe marron. "Ah, la tontine ?" Je sursaute. "Comment tu..." "Ma tata fait pareil. Tous les mois, comme une horloge." Il sourit. "Elle appelle ça 'l'assurance ivoirienne'." Je le dévisage, surprise. "T'es aussi...?" "Des origines oui ". Ma mère est moitié ivoirienne, elle vient de Bouaké." Il me lance un regard complice. "Et toi ?" "Parents de Korhogo. Nés là-bas, venus ici avant ma naissance." Je me surprends à répondre, puis me mords la lèvre. Pourquoi je lui raconte ma vie ? Il hoche la tête comme si ça avait du sens. "C'est pour ça que t'as pas l'accent marseillais." "J'ai pas d'accent du tout", je réplique trop vite. Il éclate de rire. "Si tu le dis." --- 16h17 - Aubagne Centre Il se gare impeccablement devant la poste. "T'as besoin que j'attende ?" "Non !" Je m'empresse de répondre. "Merci. C'est bon." Je sors en vitesse, mais au moment où je referme la portière, j'entends : "Jordan !" Je me retourne à contrecœur. Il tend mon portable par la vitre ouverte. "T'as fait tomber." Merde. Je le récupère, nos doigts se frôlent brièvement. "Euh... merci." Il sourit, ce sourire à la fois timide et sûr de lui qui m'énerve. "De rien. Fais attention à toi." Je reste plantée là comme une idiote à regarder son Audi s'éloigner. Mon téléphone vibre soudain. Un SMS : "Pour la prochaine tontine, appelle-moi. J'ai moins de retard que le bus. ;)" Je devrais être énervée. Je devrais bloquer son numéro. Alors pourquoi je souris comme une conne ? --- Marseille, Chez Nous – 21h45 Je pousse la porte de l’appartement après l’entraînement, épuisée, affamée, et encore sous le choc de ma journée à Aubagne. Mon père est planté devant la télé, un plateau-repas sur les genoux, les yeux rivés sur un replay de match. "Alors, championne, bonne séance ?" Je laisse tomber mon sac par terre avec un bruit sourd et m’effondre sur le canapé à côté de lui. "Ouais… enfin, à part que j’ai failli crever de chaud en allant livrer la tontine de maman." Il lève un sourcil. "Ah oui ? T’as galéré ?" Je hoche la tête, hésitant à mentionner le détail Enzo. Mais mon père a un sixième sens pour ce genre de trucs. "Quoi ? Y’a autre chose ?" Je soupire. "J’ai croisé… Enzo. En voiture. Il m’a déposée à la poste." "QUOI ?!" Mon père se redresse si brusquement que son plateau failli basculer. "Enzo Lacroix ?! Le Enzo Lacroix ?! Il t’a parlé ?! Il t’a ramenée ?! IL SAVAIT QUE T’ÉTAIS À AUBAGNE ?!" Je recule, horrifiée par son excitation. "Papa, calme-toi, c’était juste un hasard, il allait chez son kiné." "Un hasard ?! UN HASARD ?!" Il se lève, incapable de contenir son enthousiasme. "Ma fille, tu réalises ?! Le futur Ballon d’Or t’a offert un lift !" Je cache mon visage dans mes mains. "Oh mon Dieu, t’es malaisant…" Il rit, incapable de se calmer. "Il t’a dit quoi ? Il est sympa ? Il t’a demandé ton numéro ?" "PAPA." Je lui lance un coussin. "Arrête, c’était juste une coincidence, rien de plus." Mais il continue à rigoler comme si je venais de lui annoncer mes fiançailles. "Attends, je dois le dire à ton oncle Jean-Marc !" "NON." J’essaie de lui arracher son téléphone des mains, mais il esquive en riant. Finalement, je finis par éclater de rire aussi. "T’es vraiment désespéré." "Je suis un père fier !" --- 22h12 – Ma chambre Je m’allonge sur mon lit, encore secouée par les réactions exagérées de mon père. Mon téléphone vibre. Un DM I*******m. Je l’ouvre sans méfiance. Et là… "Sale négr€sse, tu crois qu’Enzo va s’intéresser à une morue comme toi ? Retourne dans ton pays au lieu de courir après les mecs qui sont trop bien pour ta race." Je reste figée. Le message est signé @CloéLacroix, avec une bio qui clame fièrement : "Copine officielle d’Enzo Lacroix ❤️💍" Mon sang se glace. Puis bout. Putain de merde ! Je relis le message, incrédule. C’est une blague ? Je check son profil. Photos en maillot de bain, stories en mode "life de star", et… aucun tag d’Enzo. Aucune photo avec lui. Rien. Une mytho ! Mais une mytho raciste. Mon doigt plane sur l’écran. Je pourrais : 1. Répondre et l’envoyer chier 2. Screenshot et envoyer à Enzo 3. Ignorer et bloquer Je choisis l’option 3. Pour l’instant. Mais mon humeur est ruinée. Je reçois un nouveau message. Enzo! "T’as reçu mon SMS ? ;)" Je fixe l’écran, partagée entre l’envie de lui envoyer une capture du DM… et celle de tout envoyer balader. Finalement, je réponds rien. Pas envie de jouer à ce jeu.CHAPITRE FINAL Le soleil de fin d'après-midi dore le bitume craquelé du terrain de sport. L'air sent le goudron chaud et l'herbe sèche. Ici, avec Lucas et Michael, c'est mon ancrage, ma normalité. On court, on sue, on crie après un ballon à moitié dégonflé. Nos rires résonnent entre les murs d'immeubles.« Passe, Jo, PASSE ! » hurle Lucas, les bras grands ouverts près des cages faites de deux sweats.Je tente une conduite de balle. Le résultat est catastrophique. Le ballon m'échappe, roule mollement vers Michael. Il l'arrête d'un talon et éclate de rire.« INCROYABLE ! » il s'esclaffe, se tenant les côtes. « Trois ans avec une star du Barça, et t'es toujours aussi nulle ! C'est presque poétique ! »Je lui lance mon t-shirt en sueur. Il esquisse un pas de côté en rigolant. « Toi, tu te prends pour Zidane mais tu dribbles comme un poteau ! »On s'effondre sur le banc rouillé, haletants. On se passe une bouteille d'eau tiède. La sueur coule dans mon dos. « Alors, la future Barcelonais
CHAPITRE 34Ça fait un an que mon nom s’est affiché sur les écrans du monde entier. Et presque trois ans que cette folie a commencé. Trois ans de valises, d’aéroports, de rires en visio et de retrouvailles qui font chavirer le cœur. Trois ans de bonheur construit pièce par pièce, entre Marseille et Barcelone.Maintenant, je vis dans son ancien appartement marseillais. Lui est à Barcelone la plupart du temps. Moi, je viens de décrocher mon diplôme de comptabilité. Les murs de l’appart sentent encore un peu lui – un mélange de crème pour les muscles, de café fort et de cet après-rasage que j’adore. C’est un entre-deux qui est devenu mon chez-moi. Les jumeaux, Liam et Léna, maintenant sept ans et pleins de vie, ont leur propre chambre ici, remplie de jouets qui font le va-et-vient entre la France et l’Espagne. « Chez Tatie Jo à Marseille », c’est une étape fixe dans leur tourbillon de vie.Ce soir, c’est calme. Je range des dossiers, le diplôme fraîchement encadré posé sur le bureau. Enz
Chapitre 33 La nouvelle prend toute la toile, littéralement.Le lendemain du match, je n’ose même pas ouvrir les réseaux. C’est Lucas qui m’envoie les captures d’écran.Le Parisien : « TE QUIERO JORDAN » : LA DÉCLARATION FOLLE DU PETIT FRANÇAIS DU BARÇA.L’Équipe: ENZO FRAÎCHEMENT ARRIVÉ AU BARÇA FAIT SON COMING-OUT… AMOUREUX.Marcaen Espagne : « TE QUIERO JORDAN » : EL MENSAJE SECRETO DE ENZO.Les memes pullulent. Une photo de moi, trouvée je ne sais où, probablement sur le compte Instagram de Michael, avec un cœur dessiné autour. Un montage d’Enzo qui soulève son maillot sur l’image d’un seau à vomi, c’est ridicule et flippant.Mes parents regardent tout ça d’un œil perplexe. Mon père est entre la fierté (« Il a du cran, le gamin ! ») et l’inquiétude (« Mais il pourrait garder ça pour lui, non ? »). Ma mère, nettoie son tapis persan pour la troisième fois en grognant. « L’amour, c’est bien. Le vomi sur la laine persane, c’est moins bien. Et maintenant, tous ces gens parlent de toi.
Chapitres 32 Quelques semaines se sont écoulées depuis que mes parents sont allés régler les choses chez les parents de Mehdi. L'atmosphère à la maison est enfin apaisée, même si je garde en mémoire l'image surréaliste de Mehdi à genoux dans notre salon, poussé par sa mère marocaine à présenter des excuses solennelles. Une scène tellement typique des familles maghrébines - où l'honneur et le respect priment sur tout. Ce samedi après-midi, notre salon ressemble à une petite tribune de stade. Mes parents, Lucas, Michael et moi sommes regroupés devant notre écran plasma, des bols de chips et de cacahuètes posés sur la table basse. "Regardez ! Le voilà !" s'exclame Lucas en désignant l'écran où l'équipe s'échauffe. Mon cœur s'accélère instantanément. Je vois Enzo en maillot bleu et grenat du Barça, et cette vision me semble encore irréelle. Ses épaules paraissent plus larges sous ces couleurs, son regard plus déterminé que jamais. "Il commence sur le banc," remarque mon père en siro
Chapitre 31 Les heures qui ont suivi l'incident au centre d'entraînement ont été un véritable enfer. Mon téléphone n'a pas arrêté de vibrer - une avalanche de notifications, d'appels manqués, de messages de soutien mêlés à une curiosité malsaine. Les réseaux sociaux étaient en feu. La vidéo tournait sous tous les angles : "Lacroix s'embrouille avec un fan", "La star de l'OM dans une altercation violente", "Le nouveau scandale du prodige marseillais".J'ai fini par éteindre mon portable, incapable de supporter cette frénésie plus longtemps. Mes parents sont partis chez les parents de Mehdi pour "régler cette affaire une bonne fois pour toutes", comme l'a déclaré mon père avec une grimace sévère avant de partir. Je les imagine, assis dans le salon des parents de Mehdi, à siroter un café bien trop chaud en écoutant les excuses gênées de parents visiblement dépassés par leur fils.Je tourne en rond dans le salon, les bras serrés autour de moi comme pour me contenir. Clara n'est pas en vi
Chapitre 30 Le soleil tape dur sur le terrain synthétique, créant des miroirs de chaleur qui dansent à l'horizon. Je cours après le ballon, les cheveux collés à mon front par la sueur, mais impossible d'effacer le sourire idiot qui me tire les lèvres depuis ce matin."Koné ! T'as dormi sur ton ballon ou quoi ?" Lucas rigole en m’interceptant avec une facilité agaçante.Je lui renvoie le ballon un peu trop fort, le faisant grimacer en le réceptionnant. "Désolée ! J'suis... distraite aujourd'hui."Il s'approche, essoufflé, son t-shirt déjà trempé. "Distraite ? T'as souri bêtement quand t'as raté ta passe tout à l'heure. Et là, tu viens de dire 'pardon' au poteau que t'as percuté." Il plisse les yeux. "T'as fumé quelque chose ?"Je pouffe de rire en tapotant le ballon du pied. "Pire. Je suis complètement stone d'amour."Il s'arrête net, le ballon roulant loin de lui. "Sérieux ?" Son visage s'illumine d'une curiosité malicieuse. "Raconte ! C'est qui le chanceux ? Pas Mehdi, j'espère ? Pa







