MasukLa commande est rapide, efficace. Elle choisit pour tout le monde – une entrée, un plat, un vin – sans demander notre avis. C'est sa façon de marquer son territoire, de nous rappeler qui commande. Je ne dis rien. Je regarde Élisa, qui regarde ma mère, et je sens la tension monter entre elles.
– Alors, Élisa, dit ma mère en découpant son saumon avec une précision chirurgicale. Que faites-vous dans la
ÉlisaIl me prend dans ses bras, si fort que j'ai du mal à respirer. Mais je ne veux pas qu'il me lâche. Je sens ses muscles se contracter, ses mains qui s'enfoncent dans mon dos, son visage enfoui dans mes cheveux.– Je n'aurais pas dû t'emmener, répète-t-il.– Si. Il fallait que je la rencontre. Pour comprendre. Pour te comprendre.– Et tu as compris quoi ?– Que tu es devenu l'homme que tu es malgré elle. Pas grâce à elle. Et que c'est peut-être pour ça que tu aimes si fort. Parce que tu as manqué d'amour, enfant. Et que tu ne veux pas que ça se reproduise.Il ne répond pas. Il reste silencieux, serré contre moi, pendant que les passants nous contournent et que Paris vit sa vie, indifférent.– Je t'aime, Élisa, dit-il enfin. Je t'aime plus que tout.– Je sais. Mo
La commande est rapide, efficace. Elle choisit pour tout le monde – une entrée, un plat, un vin – sans demander notre avis. C'est sa façon de marquer son territoire, de nous rappeler qui commande. Je ne dis rien. Je regarde Élisa, qui regarde ma mère, et je sens la tension monter entre elles.– Alors, Élisa, dit ma mère en découpant son saumon avec une précision chirurgicale. Que faites-vous dans la vie ?– Journaliste culturelle, madame.– Culturelle. C'est vague.– Je couvre les expositions, les spectacles, les livres.– Vous écrivez sur ce que les autres font. Vous ne créez rien vous-même.Ce n'est pas une question. C'est un jugement. Je sens mes mâchoires se serrer.– J'écris, dis-je. C'est une création, aussi. Je le dis d'une voix que je veux calme, mais je sens la col&egrav
Adrien– Ta mère veut te voir, dis-je à Élisa un matin.Je le dis comme on annonce la pluie, parce que c'est ainsi que je ressens sa venue – un orage qu'on ne peut pas éviter, une inondation qu'il faudra traverser.Elle sursaute. Je la vois se tendre, ses épaules se hausser, ses mains se crisper sur sa tasse de café.– Pourquoi ?– Elle vient à Paris pour une exposition. Elle a demandé à déjeuner avec nous.– Nous ?– Toi et moi. Elle veut te rencontrer.Je vois la panique dans ses yeux. Ses doigts tournent autour du bord de sa tasse – ce geste qu'elle a quand elle est anxieuse, qu'elle ne m'a jamais montré avant. Elle l'apprend, avec moi. Elle apprend à être vulnérable.– Quand ?– Demain.– Tu aurais pu prévenir plus tôt, Ad
Je pose ma tête contre sa poitrine, ferme les yeux. J'écoute son cœur battre – fort, régulier, rassurant. Et je pense à toutes ces femmes avant elle, à qui j'ai dit "je t'aime" sans le penser vraiment, à qui j'ai promis des choses que je ne pouvais pas tenir.– Je t'aime, Élisa. Je t'aime d'une façon qui me dépasse. Et parfois, j'ai l'impression que c'est trop. Que mon amour est trop grand pour être contenu dans un corps, dans une vie. Alors il déborde. Et je deviens jaloux, ou possessif, ou trop intense. Parce que je ne sais pas faire autrement.– Tu n'as pas à faire autrement. Juste à me faire confiance. À nous faire confiance.– Je te fais confiance. C'est à moi que je ne fais pas confiance.– Pourquoi ?Sa question me prend à la gorge. Pourquoi ? Parce que je me connais. Parce que je sai
ÉlisaLe lendemain, je ne tiens pas debout. La nuit au théâtre, l'émotion, le manque de sommeil – tout se paye. Je suis assise à la table de la cuisine, un café à la main, et je regarde dans le vide. Mes muscles sont endoloris, ma tête tourne, et il y a un sourire sur mes lèvres que je n'arrive pas à effacer.Adrien me rejoint, s'assoit en face de moi. Il a cette lumière dans les yeux, celle du lendemain de nuits intenses. Ses cheveux sont encore humides de la douche, et il porte cette vieille chemise en lin que j'aime tant, celle qui est délavée par le temps et qui lui va si bien.– Ça va ? demande-t-il.– Je suis lessivée.– Moi aussi. Mais c'est une bonne lessive.Je souris, malgré ma fatigue. Il me tend une tasse de café – le deuxième, il sait que j'en ai besoin – et
ÉlisaQuand c'est fini, on reste allongés sur le plancher poussiéreux, à bout de souffle, à moitié nus, à rire comme des fous. Sa poitrine se soulève contre la mienne, son cœur bat la chamade, et je sens qu'il est aussi épuisé et comblé que moi.– On est complètement dingues, dis-je.– Complètement.– Si quelqu'un était venu...– Mais personne n'est venu.– Et si quelqu'un avait vu ?– Il aurait eu un sacré spectacle.Je ris, je me blottis contre lui. Sa peau est chaude malgré le froid, et je sens son cœur qui bat encore vite. Je passe ma main sur son torse, sur ses cicatrices invisibles, sur les endroits où il a été blessé.– Adrien ?– Oui ?– Je n'avais jamais fait ça. Dans un endroit comme ça. Avec cette peur d'être surprise.– Tu as aimé ?– Oui. Trop, peut-être.Il se tourne vers moi, me regarde dans la pénombre. Ses yeux sont deux braises, et il y a dans son regard quelque chose de nouveau – de plus profond, de plus engagé.– C'est ça, être avec moi, Élisa. Des surprises. Des a
Je me prends au jeu. Je le regarde , vraiment le regarder , comme si je le voyais pour la première fois. Ses yeux sombres, sa mâchoire dessinée, ses mains dans ses poches. Ses épaules larges, sa façon de se tenir, à la fois sûr de lui e
Pourquoi est-ce que je les garde ? Parce qu'elles font partie de moi. Parce qu'elles m'ont construit, aussi. Parce que sans elles, je ne serais pas l'homme qui l'aime aujourd'hui.Il y a une contradiction, là. Je veux qu'elle oublie son passé, mais je garde le m
Il pose sa main sur mon cœur, sent ses battements. Sa paume est chaude, large, et je sens à travers sa peau la sienne qui tremble légèrement.– Ça. Cette chose qui vous dépasse. Qui vous possède. Qui vous fait oublier qu'i
ÉlisaLe soir est tombé depuis longtemps. Nous sommes allongés sur le matelas de la mezzanine, les draps en désordre autour de nous, la peau encore chaude de l'amour qu'on vient de faire. Ses doigts jouent distraitement avec mes cheveux, et je sens