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Chapitre 4 : Le Récit de Patricia

Author: Dledition
last update publish date: 2026-09-08 17:01:02

Clara

Patricia revient dans l'après-midi, seule cette fois. Elle porte une nouvelle tenue, une robe vert bouteille qui souligne sa taille mince et ses jambes interminables. Ses cheveux blonds sont relevés en un chignon impeccable, pas une mèche ne dépasse. Elle s'assoit à mon chevet avec la grâce étudiée d'une femme habituée à être regardée. Son parfum emplit la pièce, un mélange floral entêtant où domine le lys.

— Comment te sens-tu, ma chérie ? demande-t-elle.

— Désorientée, dis-je. Et méfiante.

Elle rit, un rire cristallin qui sonne faux, comme une note de piano désaccordée.

— C'est normal. Tu as traversé une épreuve terrible. Mais tu es en sécurité maintenant. Nous allons prendre soin de toi.

— Parle-moi de l'accident.

Son sourire se fige. Ses mains se posent sur ses genoux, et je remarque qu'elle lisse sa jupe d'un geste sec, rapide, comme pour effacer une tache invisible. Le tissu glisse sous ses doigts, encore et encore.

— Que veux-tu savoir ?

— Tout. Ce qui s'est passé. Où j'allais. Pourquoi j'étais sur Chelsea Embankment.

Elle inspire profondément, comme une actrice qui se prépare à entrer en scène. Son buste se soulève, sa poitrine se gonfle. Puis elle parle.

— Tu rentrais d'une soirée chez des amis, à Chelsea. Il pleuvait des cordes. Tu as perdu le contrôle de ta voiture dans un virage. Tu as heurté un muret. Les secours t'ont retrouvée inconsciente, au volant.

— J'étais seule ?

— Oui. Heureusement.

— Heureusement ?

— Oui, ma chérie. Personne d'autre n'a été blessé.

Elle lisse sa jupe. Le geste est si rapide, si machinal, que je ne crois pas qu'elle en ait conscience. Mais je le note. Je note tout. Chaque geste, chaque mot, chaque silence.

— Qu'est-ce que je faisais à Chelsea ? demandé-je.

— Tu y as un appartement. Tu y passais beaucoup de temps avant… avant l'accident.

— Pourquoi ?

— Tu aimais ce quartier. Les boutiques, les cafés. Tu y retrouvais tes amis.

— Quels amis ?

Elle hésite. Un battement de cils, un léger haussement d'épaules. Sa main lisse sa jupe.

— Oh, tu sais, des gens de ton âge. La jeunesse dorée de Londres.

— Des noms, dis-je. Donne-moi des noms.

Patricia lisse sa jupe de nouveau. Son sourire s'effrite sur les bords, comme un vieux papier peint qui se décolle.

— Clara, tu devrais te reposer. Le médecin a dit que tu ne devais pas te fatiguer.

— Je ne suis pas fatiguée. Je suis amnésique. Et toi, tu es en train de m'éviter.

Ses yeux se plissent imperceptiblement. Un éclair de contrariété traverse son visage lisse, avant d'être remplacé par une expression de sollicitude parfaitement maîtrisée. Je vois la transition, nette, comme un rideau de théâtre qui change de décor.

— Ma chérie, je comprends que tu sois perturbée. Mais nous avons tout le temps de parler de ces choses. L'important, pour l'instant, c'est que tu guérisses.

— Je veux voir mon appartement.

— Ton appartement ?

— Oui. Celui de Chelsea. Je veux y aller. Peut-être que ça m'aidera à retrouver la mémoire.

Patricia se tend. Je le vois à la façon dont ses épaules se redressent, dont ses doigts se crispent sur le tissu de sa robe. Ses jointures blanchissent.

— Ce n'est pas une bonne idée, dit-elle. Pas maintenant. Tu es encore trop faible.

— Je me sens bien.

— Le médecin a dit que tu devais rester en observation.

— Le médecin transpire quand je lui pose des questions, dis-je. Ça ne m'inspire pas confiance.

Patricia écarquille les yeux, feignant la surprise. La feinte est trop appuyée, trop théâtrale.

— Quoi ? Le docteur Ellison est un excellent praticien. Ta famille lui fait confiance depuis des années.

— Ma famille, répété-je. Celle qui est morte ou celle qui me ment ?

Le coup porte. Patricia pâlit, mais se reprend aussitôt. Elle lisse sa jupe, encore et encore, le geste devenant frénétique.

— Clara, je sais que tu as peur. Mais je t'assure que je ne te veux que du bien. Ton père m'a confié ta protection avant de mourir. Je prends cette responsabilité très au sérieux.

— Et Julian ? demandé-je. Quelle est sa place dans tout ça ?

— Julian t'aime. Il t'a toujours aimée. Votre mariage est prévu pour Noël. Tu étais si heureuse quand tu as accepté sa demande.

— Il y a combien de temps ?

— Quoi donc ?

— Que je suis fiancée à Julian.

— Deux ans, répond-elle sans hésiter. Vous vous êtes rencontrés à l'université. Vous étiez inséparables.

Deux ans. Fiancée depuis deux ans. Et pourtant, quand Julian me regarde, je ne vois pas l'amour dans ses yeux. Je vois autre chose. De la peur. De la culpabilité. Ou du calcul. Une fiancée amnésique, un fiancé trop parfait, une belle-mère trop attentionnée. La pièce de théâtre continue.

— Je veux voir des photos, dis-je. Des lettres. N'importe quoi qui prouve que ma vie existe vraiment.

Patricia sourit, et pour la première fois, son sourire semble presque sincère. Presque.

— Bien sûr, ma chérie. Je t'apporterai des albums. Des souvenirs. Tu verras, tout te reviendra.

Elle se lève, lisse sa jupe une dernière fois, et se penche pour déposer un baiser sur mon front. Je me raidis, mais elle fait comme si elle ne le remarquait pas. Ses lèvres sont froides, sèches.

— Repose-toi, dit-elle. Je reviendrai demain.

Elle sort de la chambre d'un pas léger, laissant derrière elle un sillage de parfum floral. Je ferme les yeux et tourne le bracelet.

Le lys.

Sa robe sentait le lys.

Pourquoi ce parfum me glace-t-il le sang ?

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