LOGINSebastian Je suis à deux cents mètres, dans le fourgon d'écoute garé sous les arcades, avec Merrick à ma gauche et trois écrans devant moi, et tout se déroule exactement comme prévu, ce qui aurait dû me mettre en alerte, parce que rien ne se déroule jamais comme prévu. Les plans parfaits sont des plans morts. Les plans parfaits sont des pièges qu'on se tend à soi-même. Le signal arrive à vingt et une heures onze. Un opérateur lève la main. Une interférence, un parasite, quelque chose qui n'est pas nous, quelque chose qui vient de l'extérieur et qui entre dans nos fréquences comme on entre chez soi. Et sur la fréquence de secours, celle que Merrick n'utilise qu'en catastrophe, une voix d'homme que je connais, une voix de gravats, une voix que j'ai entendue une fois dans la nuit des quais : Royce. Il ne nous parle pas à nous. Il parle à quelqu'un d'autre, sur un canal crypté que nos machines viennent d'ouvrir
Clara La réponse d'Ashworth arrive en deux jours, par un canal si alambiqué qu'il en devient élégant : un mot remis à la concierge de Chelsea, une femme qui ne sait rien, écrit à la main, sans en-tête, sans signature, sur un papier qui sent le vieux cuir et la bibliothèque. La gare de Battersea, celle qui ne sert plus. Jeudi, vingt et une heures. Venez seule avec le numéro. Nous parlerons d'avenir. Seule. Naturellement. Et derrière moi, invisible, il y aura Sebastian, Merrick, trois équipes, et un micro cousu dans le col de mon manteau, mais il faut que lui croie au seule, il faut qu'il y croie comme il croit à tout ce qu'il a toujours obtenu. Les hommes comme lui ne viennent pas aux rendez-vous quand ils savent qu'on les attend. Les hommes comme lui envoient leurs hommes. Alors il fallait que je sois seule. Vraiment seule. Visiblement seule. Une femme, un manteau, un quai, la nuit. La gare désaffectée de Ba
SebastianLe plan naît à trois heures du matin, dans le salon de Hampstead, et c'est Clara qui le formule, et c'est en l'entendant le formuler que je comprends que la fille du mur vient de dépasser son maître.— Il veut l'argent, dit-elle. Cinquante millions qui dorment depuis quatre ans, un trou dans sa machine, une preuve qu'il n'a jamais réussi à détruire. Il a tout, cet homme, le pouvoir, les appuis, les renseignements, mais il a un trou de cinquante millions et un compte qu'il ne peut pas ouvrir. Tout le monde a un prix. Le sien, il le connaît depuis quatre ans, au centime près. Il se réveille avec ce chiffre. Il s'endort avec ce chiffre. C'est le seul endroit de sa vie où il n'est pas tout-puissant, et les hommes comme lui ne supportent pas les endroits où ils ne sont pas tout-puissants.— Et le code, dis-je. Le code que seule ta mémoire peut rendre.— Le code que seule ma mémoire peut rendre. Elle tourne son bracelet, et dans la
JulianC'est moi qui les trouve, et c'est par hasard, et c'est par culpabilité, et ces deux choses-là font toujours bon ménage.Je suis resté dans la maison. C'est mon rôle, mon expiation, ma ligne de front à moi : jouer le fiancé éploré, répondre aux enquêteurs avec des yeux rouges, dormir dans le lit de mon enfance pendant que les deux autres dorment sous des faux noms. Et cette nuit-là, je ne dors pas, évidemment, je ne dors plus jamais, alors je descends à la cuisine chercher du lait comme un somnambule de publicité, et je passe devant le petit bureau de Patricia, et la porte est entrouverte.Elle ne laisse jamais rien entrouvert. Jamais. Trente ans de discipline, de tiroirs fermés, de jupe lisse, de sous-main aligné au millimètre avec le bord du bureau. Une porte entrouverte, chez elle, c'est une fissure dans une digue, et je reste planté devant cette fissure avec mon verre de lait imaginaire, et je sais que je vais entrer, et je sais que je
Clara Merrick arrive à Hampstead avec deux thermos de café et un visage qui a vieilli d'une décennie en une semaine, et je comprends, rien qu'à la façon dont elle pose les thermos sur la table, que la guerre vient de changer d'étage. — L'arrestation de Patricia Hadleigh est prête, dit-elle. Le dossier tient. Le registre de l'incendie, la déposition de votre fiancé, les cahiers du père, la falsification du transfert hospitalier, tout est bétonné. Un juge a signé. Les hommes sont briefés. On pourrait la cueillir demain à l'aube, dans sa maison, pendant qu'elle lisse sa jupe devant sa glace. Elle s'assoit. Elle ne touche pas son café. Et c'est ce détail-là, ce café qui refroidit sans être bu, qui me dit la suite avant qu'elle l'ouvre. — Mais on ne le fera pas. — À cause d'Ashworth, dit Sebastian. Il n'a pas bougé depuis que Merrick est entrée. Il savait. Il savait avant elle. — À c
Sebastian Il reste une chose. Il reste toujours une chose, la plus lourde, celle qu'on repousse au fond de soi en se disant qu'elle est déjà dite, qu'elle est déjà sue, qu'elle n'a pas besoin d'être dite. Elle a besoin d'être dite. — Je dois t'avouer quelque chose, dis-je. Non, pas quelque chose. La chose. Celle que j'ai esquivée au parking, celle que j'ai maquillée en circonstances, celle que tu as laissée passer parce que tu es plus généreuse que moi. Elle se redresse sur le canapé. Elle ne dit rien. Elle attend, et son attente est la plus exigeante des auditions. — Je t'ai menti au début. Pas par omission, pas par précaution. Par conviction. Je croyais que tu étais complice, Clara. Ce n'est pas une formule. Je le croyais de toutes mes forces. — Ma voix tient. Je l'ai entraînée à tenir dans des conseils d'administration hostiles, elle peut tenir pour cela. — Quand tu es arrivée dans cette maison, quand tu as ép







