LOGINGabrielJ'apprends que Sabrina sait le jeudi, à dix-huit heures, quand elle entre dans mon bureau sans rendez-vous, sans que mon assistante ait pu l'arrêter, et le premier regard que je pose sur elle me dit tout : la sécurité d'Ève a parlé, ou ses réseaux ont parlé, et la nouvelle a couru jusqu'à Sabrina à la vitesse où courent les mauvaises nouvelles.Elle referme la porte. Elle est très pâle, et très belle, et pour la première fois en vingt ans, je ne vois plus la petite fille de mes souvenirs d'enfance. Je vois quelqu'un d'autre. Quelqu'un que je ne connais pas.— Tu l'as vu, dit-elle.— Qui ?— Ne joue pas. L'enfant. Tu es allé là-bas. Tu l'as vu.Silence. Je me lève. Je vais à la fenêtre, parce que j'ai besoin d'une seconde, d'une seule seconde, pour décider de ce que je suis prêt à montrer.— Oui, je dis. Je l'ai vu.— Alors tu comprends. Sa voix monte, se précipite. Tu comprends ce que cette fem
GabrielCe que je m'apprête à faire est indigne, et je le sais, et je le fais quand même.Depuis le bal, la phrase de Sabrina tourne dans ma tête en boucle, un enfant, un petit garçon de quatre ans, et elle tourne avec cette autre chose, cette interrogation qui ne me lâche plus depuis l'hôtel, la voix, le petit doigt replié, la danse. À quatre heures du matin, ces nuits-ci, tout se mélange : le visage d'Ève, la chute de ma mère, douze minutes, les phares dans la pluie que je n'ai pas vus mais que je vois, une femme en robe bleu nuit sur le marbre.Alors le mardi, je fais ce que je ne me serais jamais pardonné de faire pour un concurrent : je fais poser un rendez-vous bidon sur l'emploi du temps d'Ève, non. Je ne mens pas, plus, pas même dans ma tête. Je la suis. Je prends ma voiture, et je me gare à distance de son immeuble comme un adolescent, et quand elle en sort à quinze heures, sans chauffeur, seule, elle ne sort jamais seule, je la suis.
ÈveL'appel arrive à vingt-deux heures quarante, sur la ligne sécurisée. C'est Simone, et Simone ne téléphone jamais à vingt-deux heures quarante.— Notre source à la police, dit-elle. Le détective de Sabrina, le nouveau, pas Ferlatte, un homme sans nom, a accédé au registre de l'école la semaine dernière. Et aujourd'hui, une Volvo grise est restée stationnée quarante minutes devant la grille, à l'heure de la sortie. Plaque d'immatriculation : une société de location. Conductrice : femme, seule.Je n'ai pas besoin qu'elle dise le nom. Mon corps le sait avant ma tête : le sang qui quitte mon visage, les fourmillements dans les mains, et cette sensation que je connais, que je connais trop, celle d'une nuit d'orage et de phares qui montent.— Elle l'a vu, je dis.— Elle l'a vu.Je raccroche. J'appelle Vancouver. Ma grand-mère décroche à la deuxième sonnerie, elle dort peu, elle m'attend, elle attend toujours, et j'entends
Sabrina Ferlatte m'avait prévenue. Delacroix m'a trouvé mieux : un homme qui n'a pas de bureau, qui ne répond qu'à un prénom d'emprunt, qui facture le triple et qui ne m'a jamais serré la main. C'est lui qui m'apporte le dossier, trois semaines après le bal, dans un café de la rue Saint-Denis où personne ne connaît mon visage. — L'enfant, dit-il sans préambule. C'est la seule chose qui tienne, dans toute la construction. Tout le reste est scellé, mais l'enfant existe physiquement, et le physique laisse des traces. Il fait glisser une enveloppe. Je l'ouvre. Des photos. Un petit garçon. Quatre ans. Une cour d'école, une école privée de Westmount, sécurisée, chère, le genre d'école où l'on n'entre pas sans que quelqu'un ait vérifié qui vous êtes. L'enfant court. L'enfant rit. L'enfant se retourne vers l'objectif, happé par un photographe à la longue focale, et son visage arrive net. Le café bascu
ÈveJe pars avant la fin. C'est la seule décision correcte : rester, c'était transformer ma victoire en spectacle ; partir, c'est laisser la salle mijoter dans ce qu'elle a vu.La nuit a tourné à la pluie, Montréal, fidèle à elle-même, met de la pluie sur tous mes moments importants. Mon chauffeur fait le tour du château. J'attends sous le péristyle, dans l'odeur de pierre mouillée, et je découvre que mes mains tremblent. Maintenant que personne ne regarde, elles tremblent. Quatre ans. Elle a dit son âge, son existence, devant trois cents personnes. Elle a mis mon fils dans une phrase avec le mot bâtarde.— Ève.Gabriel. Il a couru, il a couru, Gabriel Tremblay, sous la pluie, sans manteau, et il se tient à trois pas de moi avec l'air d'un homme qui vient de franchir une porte et qui entend la porte se verrouiller derrière lui.— Rentrez, je dis. C'est votre soirée.— Je m'en fiche de ma soirée.— C'est votre f
ÈveJe connais les signes. Trois ans à étudier cette femme, une vie entière à la subir : je sais lire sur son visage comme Achterberg lit un bilan. Et ce que je lis, pendant que Gabriel se laisse ramener vers la table d'honneur, c'est la convergence, la jalousie, la peur et la rage qui arrivent au même guichet en même temps.Sabrina va frapper. Ce soir. Maintenant. Devant tout le monde.Elle prend le temps, pourtant. Il faut lui reconnaître ça : elle laisse passer une heure, les toasts, le discours du père Tremblay, non, Gabriel est orphelin de père, c'est le vieux sénateur ami de famille qui parle, et puis, au moment où la salle est la plus pleine, la plus chaude, la plus vineuse, elle se lève, et elle tape sur son verre.— Mes chers amis. Un dernier mot, je vous en prie. Elle rayonne. Quelque chose au fond de moi se met en position de combat. Ce soir est le plus beau soir de ma vie, et je veux le partager avec tout le monde. Même avec







