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L'INSOLENTE ET SON PATRON
L'INSOLENTE ET SON PATRON
Author: Déesse

CHAPITRE 1 : LA TORNADE

Author: Déesse
last update publish date: 2026-08-17 02:54:14

Scarlett

Je suis en retard. Évidemment. Je suis toujours en retard, c'est une malédiction, une fatalité, un art de vivre. Et aujourd'hui, il pleut. Pas une petite pluie fine et mélancolique, non. Un déluge. Une apocalypse aquatique qui s'abat sur New York comme si le ciel avait décidé de se venger de quelque chose. Et moi, je cours. Je cours avec mes talons de douze centimètres qui claquent sur le trottoir mouillé, mon parapluie retourné qui ne sert plus à rien, et mon café brûlant qui me brûle les doigts à travers le gobelet en carton.

Je cours vers l'immeuble Stern Enterprises, cette tour de verre et d'acier qui se dresse devant moi comme un monument à la froideur capitaliste. Quarante étages de puissance, de richesse et de silence. Tout ce que je déteste. Tout ce dont j'ai besoin pour payer mon loyer.

L'entretien est à neuf heures. Il est neuf heures sept. Je suis en retard de sept minutes. C'est un record personnel, en fait. D'habitude, c'est au moins un quart d'heure. Mais bon, les records sont faits pour être battus, non ?

Je pousse la porte tournante avec l'énergie du désespoir, je traverse le hall en marbre, je slalome entre les employés en costume sombre qui me regardent comme si j'étais un alien échappé d'une autre planète. Et franchement, je ne leur donne pas tort. Mes cheveux roux sont collés sur mon visage, mon maquillage a coulé, ma robe vintage à fleurs est trempée, et mes collants ont un trou au niveau du genou droit. Je suis une catastrophe ambulante. Une tornade. Une apocalypse à moi toute seule.

L'ascenseur met une éternité à arriver. Quand les portes s'ouvrent enfin, je me jette à l'intérieur et j'appuie frénétiquement sur le bouton du dernier étage. Le quarantième. Celui où se trouvent les bureaux de la direction. Celui où m'attend Adam Stern, le PDG de Stern Enterprises, le génie de la finance, l'homme le plus froid de tout Manhattan.

Je ne l'ai jamais rencontré. J'ai juste vu des photos dans les magazines économiques. Des photos où il ne sourit jamais. Des photos où il regarde l'objectif avec une intensité qui donne envie de détourner les yeux. Des photos où il ressemble à une statue grecque, taillée dans le marbre, parfaite et inaccessible.

L'ascenseur grimpe. Les étages défilent. Mon cœur bat la chamade. Je me regarde dans le miroir en acier brossé et je grimace. J'ai l'air d'une noyée. D'une rescapée. D'une folle.

Et c'est exactement ce que je suis.

Les portes s'ouvrent au quarantième étage avec un ding mélodieux. Je sors. Le couloir est immense, silencieux, recouvert d'une moquette grise si épaisse que mes talons s'y enfoncent. Tout est gris. Les murs, le plafond, les portes. C'est le royaume de la neutralité. Le temple de l'ennui. La cathédrale du conformisme.

Je m'avance vers la réceptionniste, une femme blonde d'une cinquantaine d'années, impeccable dans son tailleur bleu marine. Elle me regarde avec un mélange d'horreur et de pitié.

— J'ai rendez-vous avec M. Stern, dis-je en essayant de reprendre mon souffle.

Elle me dévisage. Je vois ses yeux descendre le long de ma silhouette trempée, remonter vers mon visage dégoulinant, s'arrêter sur mon café qui fume encore.

— Vous êtes... Scarlett O'Connor ? demande-t-elle d'une voix incrédule.

— C'est moi, oui. La tornade.

Elle ne sourit pas. Elle ne sourit jamais, probablement. Elle doit être payée pour ça.

— Le bureau de M. Stern est au bout du couloir, dit-elle en pointant une double porte en bois sombre. Il vous attend.

Il m'attend. Évidemment qu'il m'attend. Il doit être furieux. Les hommes comme lui n'aiment pas attendre. Ils n'aiment pas le retard. Ils n'aiment pas le chaos. Et moi, je suis le chaos incarné.

Je traverse le couloir. Mes talons s'enfoncent dans la moquette. Le café brûle toujours mes doigts. Je devrais le jeter, mais je n'ose pas. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que j'ai besoin de quelque chose à quoi me raccrocher. Peut-être que j'ai besoin de cette brûlure pour me rappeler que je suis vivante.

Les portes du bureau d'Adam Stern sont immenses. Deux battants de bois sombre, avec des poignées en laiton. Je m'arrête devant. Je respire. Une fois. Deux fois. Trois fois.

Puis je pousse.

Et je le vois.

Il est debout derrière son bureau, face à la fenêtre. Il regarde la ville. La pluie. Le chaos que je viens de traverser. Il est grand , très grand , large d'épaules. Vêtu d'un costume anthracite parfaitement ajusté. Ses cheveux bruns sont coupés court, sa nuque est rasée avec précision. Il ne s'est pas retourné.

Je m'approche. Mes talons s'enfoncent dans la moquette. Le café brûle. Le silence est assourdissant.

— Vous êtes en retard, dit-il sans se retourner.

Sa voix est profonde, grave, parfaitement contrôlée. Une voix qui ne tremble jamais. Une voix qui a l'habitude de commander.

— Je sais, dis-je. Je suis désolée. La pluie, le métro, la fin du monde...

Il se retourne lentement. Et je reçois son regard en pleine face.

Ses yeux sont gris. Pas bleus, pas verts. Gris. Comme l'acier. Comme la glace. Comme un ciel d'orage. Ils me transpercent, me déshabillent, me jugent en une fraction de seconde. Je sens mon cœur s'arrêter une seconde avant de repartir à toute vitesse.

Il est beau. C'est indéniable. Mais c'est une beauté froide, distante, inaccessible. Une beauté qui ne demande rien, qui n'offre rien. Une beauté qui vous rappelle tout ce que vous n'êtes pas.

— Asseyez-vous, dit-il en désignant une chaise face à son bureau.

Je m'avance. Je pose mon café sur le bureau. Il le regarde. Puis il me regarde. Puis il regarde le café. Puis il me regarde encore.

— Vous comptez boire ça ?

— Oui, dis-je. Il est encore chaud.

— Il est en train de détruire mon bureau en acajou.

Je baisse les yeux. Le gobelet fuit. Une fine traînée de café serpente sur le bois précieux, s'approche dangereusement d'un sous-main en cuir. Je le retire précipitamment, mais le mal est fait. La tache est là. Brune. Indélébile. Parfaite.

— Désolée, dis-je.

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