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CHAPITRE 5 : LE BUREAU STÉRILE 2

Author: Déesse
last update Petsa ng paglalathala: 2026-08-17 02:56:24

Scarlett

Mon bureau est un cauchemar. Un cauchemar blanc, vide, stérile. Un cauchemar sans âme, sans couleur, sans vie.

Il est situé juste à côté du bureau d'Adam, séparé par une cloison de verre. Je peux le voir. Il peut me voir. Une transparence totale. Une surveillance permanente. Un aquarium géant où je suis le poisson rouge.

Le premier jour, j'ai cru que j'allais m'habituer. Je me suis assise sur la chaise ergonomique, j'ai posé mon sac sur le bureau blanc, j'ai allumé l'ordinateur. Et puis j'ai regardé autour de moi.

Le bureau est blanc. La chaise est grise. Le sol est gris. Le plafond est blanc. Les murs sont blancs. Il n'y a rien. Pas un cadre. Pas une plante. Pas un post-it. Pas une trace de vie.

C'est comme travailler dans une cellule capitonnée. Comme être enfermée dans un igloo. Comme vivre dans un congélateur.

Et je déteste ça.

Le deuxième jour, j'apporte une plante. Une monstera luxuriante, avec des feuilles immenses et brillantes, débordante de vie et de verdure. Je la pose sur mon bureau, juste à côté de l'ordinateur.

Adam entre dans mon bureau sans frapper. Il regarde la plante. Il la fixe. Il s'approche. Il l'examine comme si c'était une bombe à retardement.

— Qu'est-ce que c'est ? demande-t-il.

— Une plante, dis-je. Un monstera deliciosa, pour être précise.

— Pourquoi est-elle ici ?

— Parce que ce bureau est sinistre. Il a besoin de vie.

Il me regarde. Ses yeux gris passent de la plante à moi, de moi à la plante.

— Ce n'est pas dans le règlement, dit-il.

— Le règlement n'interdit pas les plantes.

— Le règlement n'autorise pas non plus les plantes.

— Donc elles sont autorisées par défaut.

Il ne répond pas. Il fixe la plante. La plante le fixe. Enfin, elle le fixerait si elle avait des yeux. C'est une plante. Mais j'aime imaginer qu'elle le défie.

— Elle va mourir, dit-il enfin.

— Pourquoi ?

— Parce qu'il n'y a pas de lumière naturelle dans ce bureau.

Je regarde autour de moi. Il a raison. Aucune fenêtre. Juste des murs blancs, des lampes fluorescentes, et cette cloison de verre qui donne sur le bureau d'Adam, lui-même plongé dans une lumière froide.

— Je vais lui acheter une lampe de croissance, dis-je.

— Une quoi ?

— Une lampe de croissance. C'est une lampe spéciale qui imite la lumière du soleil. Les plantes adorent.

Il me regarde comme si je venais de lui annoncer que je comptais élever des licornes.

— Vous êtes sérieuse ? demande-t-il.

— Toujours.

— Très bien, dit-il après un silence. Mais si elle meurt, vous la remplacez par une plante en plastique. C'est plus hygiénique.

— Les plantes en plastique n'ont pas d'âme.

— Les plantes n'ont pas d'âme, Scarlett.

— C'est ce que vous croyez.

Il secoue la tête, exaspéré. Puis il sort. La porte se referme derrière lui.

Je souris. J'ai gagné cette manche.

Mais ce n'est que le début.

Le troisième jour, j'apporte une lampe de croissance. Une vraie. Avec un spectre lumineux violet qui donne à mon bureau une ambiance de boîte de nuit. Je la branche, je l'installe au-dessus de la plante, je l'allume.

La lumière violette envahit mon bureau, se reflète sur les murs blancs, crée des ombres étranges. C'est magnifique. C'est étrange. C'est moi.

Adam entre dans mon bureau. Il regarde la lampe. Il regarde la plante. Il regarde la lumière violette.

— C'est une blague ? demande-t-il.

— Non, dis-je. C'est une lampe de croissance. Pour la plante.

— Elle est violette.

— Les plantes adorent le violet.

— Les plantes adorent le violet, répète-t-il, incrédule.

— Oui. C'est prouvé scientifiquement. Enfin, je crois. Je n'ai pas vérifié. Mais c'est logique.

Il me fixe. Je soutiens son regard. Le silence s'installe.

— Vous êtes la personne la plus excentrique que j'aie jamais rencontrée, dit-il enfin.

— Merci.

— Ce n'était pas un compliment.

— Je sais. Mais je le prends quand même.

Il secoue la tête. Puis, contre toute attente, il s'approche de la plante. Il tend la main. Il touche une feuille. Délicatement. Comme s'il n'avait jamais touché de plante de sa vie.

— Elle s'appelle comment ? demande-t-il.

— Pardon ?

— La plante. Elle a un nom ?

Je le regarde. Je ne m'attendais pas à cette question. Je souris.

— Elle s'appelle Bertha, dis-je.

— Bertha.

— Oui. Bertha la monstera.

Il retire sa main. Il me regarde. Quelque chose dans son regard a changé. Une étincelle. Une lueur. Une faille.

— Bertha, répète-t-il.

— Oui.

— C'est ridicule.

— Je sais.

— Et pourtant, c'est parfait.

Il sort. La porte se referme. Je reste seule avec Bertha, ma lampe violette, et un sourire idiot sur le visage.

Le quatrième jour, j'apporte un cadre. Une photo de moi avec mes amis, lors d'un festival de musique. Nous rions, nous dansons, nous sommes couverts de poussière et de confettis. C'est ma photo préférée.

Je la pose sur mon bureau, juste à côté de Bertha. La lumière violette se reflète sur le verre. C'est beau. C'est vivant. C'est moi.

Adam entre sans frapper. Il regarde la photo.

— Qui sont ces gens ? demande-t-il.

— Mes amis, dis-je. Enfin, mes anciens amis. On s'est un peu perdus de vue.

— Pourquoi ?

— La vie. Les choix. Les regrets.

Il me regarde. Ses yeux gris s'attardent sur moi. Il ne dit rien.

— Vous n'avez pas d'amis ? dis-je.

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que je n'ai pas le temps.

— C'est triste.

— C'est la réalité.

Je le regarde. Il est debout dans mon bureau, vêtu de son costume anthracite parfaitement ajusté, les mains dans les poches, le visage impénétrable. Il est beau. Il est froid. Il est seul.

— Vous voulez une plante ? dis-je soudain.

— Pardon ?

— Une plante. Pour votre bureau. Pour égayer un peu cette pièce sinistre.

— Mon bureau n'est pas sinistre.

— Il est pire que sinistre. Il est déprimant.

Il me fixe. Je soutiens son regard.

— Vous avez une suggestion ? demande-t-il.

— Oui. Un ficus. Un grand ficus. Avec des feuilles brillantes. Il ira bien à côté de la fenêtre.

— Un ficus.

— Oui.

— Très bien, dit-il après un long silence. Apportez un ficus.

Je souris. Il ne sourit pas. Mais je sais qu'il est content. Enfin, je crois. Difficile à dire avec lui.

Le cinquième jour, j'apporte le ficus. Un immense ficus, avec des feuilles vertes et brillantes. Je le traîne jusqu'à son bureau, je le place à côté de la fenêtre.

Adam regarde l'arbre. Il le fixe. Il s'approche. Il touche une feuille.

— Il est grand, dit-il.

— Oui.

— Il va grandir encore ?

— Oui. Si vous l'arrosez.

— Je dois l'arroser ?

— Oui. Toutes les semaines. Avec de l'eau. C'est magique.

Il me regarde. Ses yeux gris me transpercent.

— Vous m'aiderez ? demande-t-il.

— À arroser le ficus ?

— Oui.

Je souris. Un vrai sourire. Un sourire qui vient du cœur.

— Oui, dis-je. Je vous aiderai.

Et c'est ainsi que tout commence. Avec une plante. Un ficus. Une promesse silencieuse.

Le bureau d'Adam n'est plus sinistre. Mon bureau n'est plus stérile. Et quelque part, au milieu de toute cette froideur, la vie a trouvé un chemin.

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