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CHAPITRE 6 — LA FORTERESSE

Author: Déesse
last update publish date: 2026-10-25 03:02:32

— Vittoria

La voiture s'arrête et je me réveille ; je ne me souviens pas de m'être endormie, je ne me souviens pas d'avoir posé ma tête sur son épaule, mais je suis là, collée à lui, et je sens son épaule sous ma joue, dure, chaude, et je sens son odeur, l'orage et le cuir, et je me redresse trop vite, et je me cogne la tête contre la vitre.

— Aïe.

— Vous avez bien dormi ?

Sa voix est sèche, ironique, mais je vois dans ses yeux une lueur qui n'était pas là avant, une lueur qui me plaît, une lueur qui me fait peur.

— Je ne dormais pas.

— Vous ronfliez.

— Je ne ronfle pas.

— Vous ronfliez.

Je le regarde ; il sourit ; c'est le premier sourire que je vois sur son visage, et il est pire que ses colères, il est plus dangereux, il est plus beau ; je détourne les yeux. La portière s'ouvre ; un homme en costume noir nous attend, la tête baissée, les mains croisées ; je sors de la voiture et je lève les yeux, et je m'arrête. La Forteresse de Ravello se dresse devant moi, un palais de pierre sur les falaises, les tours, les remparts, les fenêtres hautes, la mer qui gronde en dessous, le vent qui fouette ; la pluie a cessé, le ciel est gris, l'air sent le sel et la pierre mouillée ; c'est immense, c'est vieux, c'est beau, c'est effrayant. Je ne dis rien ; je regarde ; je compte les fenêtres, les portes, les caméras ; je note tout, je range tout dans ma tête, je cherche les issues, les angles morts, les failles.

— Ça vous plaît ?

— C'est grand.

— C'est chez moi.

— C'est une prison.

— C'est une forteresse.

— C'est la même chose.

Il ne répond pas ; il me prend par le bras ; il m'entraîne vers l'entrée ; les portes s'ouvrent, les couloirs s'enchaînent, les escaliers montent, les pièces se succèdent ; je marche vite, je regarde partout, je sens l'humidité, la froideur, l'odeur de cire et de vieux bois ; je compte les portes, les couloirs, les issues ; je note tout. Une femme nous attend dans un hall immense ; elle est vieille, soixante-cinq ans peut-être, les cheveux gris, le tablier blanc, les mains croisées ; elle me regarde, et dans son regard, je vois quelque chose que je n'attendais pas : de la curiosité, de l'amusement, de la bienveillance.

— Signorina Bellandi. Bienvenue.

— Vous êtes la gouvernante ou la geôlière ?

Elle sourit ; un sourire mince, à peine une fissure.

— Les deux, signorina. Les deux.

Je la regarde ; je l'aime bien ; je ne sais pas pourquoi, mais je l'aime bien ; elle a l'air de savoir des choses, elle a l'air de savoir tout, et dans cette maison de fous, c'est rassurant.

— Je m'appelle Luisa. Mamma Luisa pour tout le monde. Je vais vous montrer votre chambre.

— Ma cellule.

— Votre chambre.

Elle me prend par le bras ; elle m'entraîne dans les couloirs ; je la suis ; derrière moi, Sorrentino nous regarde partir, et je sens son regard dans mon dos, et je souris. La chambre est grande, haute, froide ; un lit à baldaquin, des draps blancs, une armoire en bois sombre, une fenêtre qui donne sur la mer ; sur le lit, des vêtements pliés, une robe de soie, des sous-vêtements en dentelle, un flacon de parfum ; je regarde tout ça, et je ne dis rien, et je sens quelque chose qui monte dans ma poitrine, quelque chose qui ressemble à de la colère.

— C'est quoi, ça ?

— Des vêtements.

— Je vois bien. Pourquoi ?

— Parce que vous en aurez besoin.

— Je ne porte pas de robe.

— Vous en porterez.

— Qui a décidé ?

— Lui.

Je me tourne vers Mamma Luisa ; elle me regarde ; elle ne sourit pas ; elle attend.

— Il croit que je vais m'habiller comme une poupée ?

— Il croit que vous allez rester. Le reste, c'est vous qui décidez.

Je la regarde ; je ne comprends pas ; je ne comprends pas cette femme, cette maison, cet homme ; je m'assois sur le lit ; je touche la robe de soie ; elle est douce, légère, elle glisse entre mes doigts comme de l'eau ; je la repose.

— Je ne porterai pas ça.

— Vous porterez ce que vous voudrez, signorina. La robe est là. Le parfum est là. Le reste, c'est vous.

Elle sort ; la porte se ferme ; je reste seule dans la chambre ; je regarde par la fenêtre ; la mer est grise, le ciel est bas, les mouettes crient ; je pense à Luca, à mon père, à Sorrentino, à tout ce qui m'a amenée ici ; je pense à la façon dont il m'a regardée dans la voiture, à la façon dont il a posé sa main sur mon épaule, à la façon dont il a dit mon nom ; je pense à la façon dont je vais le détruire. Je me lève ; je vais à la fenêtre ; je pose mes mains sur la vitre froide ; je regarde la mer ; et je souris. Je ne suis pas une victime ; je suis une lame ; et il vient de me donner la pierre pour l'aiguiser.

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