LOGINJe n’ai jamais été aussi consciente du silence qu’en revenant dans le bureau avec Ethan.
Un silence qui n’a rien d’un moment de paix.
C’est un silence habité.
Tendu.
Électrique.
Je pose mes notes sur mon bureau, et mes doigts tremblent un peu. Je prie pour qu’il ne le remarque pas.
Il le remarque.
Évidemment.
— Vous n’êtes pas obligée de rester perturbée pour si peu, dit-il finalement.
Je relève la tête.
— C’est “si peu”, pour vous ?
Il détourne le regard vers la fenêtre.
Ses doigts glissent dans sa poche, nerveux.
Une rare faille dans son armure.
— Oubliez ce que j’ai dit, répond-il.
Non.
Je refuse d’oublier.
Ses mots tournent encore dans ma tête : Je n’arrive plus à supporter l’idée que quelqu’un vous intimide autant que moi… c’est un problème pour moi.
Je me suis repassé la scène une vingtaine de fois pendant qu’on marchait dans le couloir.
Ça n’avait rien d’un commentaire professionnel.
C’était… autre chose.
— Vous avez dit ça sérieusement ? demandé-je, d’une voix que je voudrais plus assurée.
Il se fige.
Sa mâchoire se contracte.
Il s’appuie lentement contre son bureau, bras croisés, comme s’il devait physiquement retenir quelque chose.
— Je n’aurais pas dû, dit-il enfin.
Je fronce les sourcils.
— Pourquoi ?
Il relève enfin les yeux vers moi.
Un regard sombre, tendu, presque… affamé.
— Parce que je dois garder une ligne claire entre nous.
Je déglutis.
— Une ligne ?
— Une limite.
Sa voix glisse dans l’air, grave, dangereusement calme.
— Une limite qui… se floute un peu trop vite.
Il se tourne légèrement, comme si affronter mon regard était déjà trop.
— Je ne comprends pas, murmuré-je.
— Si, vous comprenez.
Il me regarde de nouveau.
Ses yeux me parcourent une seconde de trop.
— Vous êtes intelligente. Vous savez exactement ce qui est en train de se passer.
Je sens ma respiration se couper.
Il ose le dire, enfin.
Pas clairement… mais assez pour que mes jambes deviennent étrangement légères.
— Ethan…
— Ne dites pas mon prénom comme ça.
Il ferme les yeux une fraction de seconde.
— Pas avec cette voix.
Je me sens rougir.
Je n’ai rien fait.
Rien dit.
Juste prononcé son nom.
Et ça l’a touché d’une manière qui dépasse tout ce qui est professionnel.
— On ne peut pas, dit-il plus bas.
— Pourquoi ? demandé-je, incapable de retenir la question.
Il se redresse d’un coup, comme si j’avais tiré une corde trop tendue.
— Parce que je suis votre supérieur.
Il marque une pause.
— Et parce que je ne… je ne gère pas bien ce genre de choses.
Ce genre de choses.
Il ne le dit pas, mais je comprends : attirance, envie, tension, désir de se rapprocher alors qu’il ne le devrait pas.
Je respire profondément.
— Et si moi, je les gère ?
Il me fixe.
Longtemps.
Comme s’il cherchait une fissure dans mon assurance.
Il n’en trouve pas.
Il inspire profondément, passe une main dans ses cheveux geste que je n’avais jamais vu chez lui puis avance d’un pas.
Juste un pas.
Mais suffisamment pour faire bouger l’air entre nous.
— Vous devez comprendre quelque chose, dit-il, la voix grave.
— Quoi ?
— Si je vous laisse franchir cette limite, je ne serai pas capable de… faire semblant après.
Il avale difficilement.
— Je ne suis pas un homme modéré.
Je sens quelque chose glisser dans mon ventre.
Un mélange de peur et d’envie qui me fait vaciller.
— Peut-être que je n’ai pas envie de modération, dis-je sans réfléchir.
Un muscle bat dans sa joue.
Sa respiration s’accélère à peine, mais assez pour que je le voie.
Il s’approche d’un deuxième pas.
Il est trop près.
À moins d’un mètre.
Je peux sentir la chaleur de son corps.
— Amélia…
Il prononce mon prénom avec une intensité qui me prend de court.
— Vous devez arrêter.
— Arrêter quoi ?
— De me regarder comme ça.
Je souris sans m’en rendre compte.
— Je vous regarde normalement.
— Non.
Il secoue la tête, presque nerveusement.
— Normal, c’est ce que tout le monde fait.
Il baisse d’un ton.
— Vous, c’est… autre chose.
Je chuchote.
— Et ça vous dérange ?
Il ferme les doigts autour du bord de son bureau, comme s’il se battait contre lui-même.
— Oui.
Il me regarde.
Sombrement.
— Parce que j’en veux trop.
Le silence explose entre nous.
Mon cœur ressemble à un tambour.
Il inspire profondément, recule de deux pas, et reprend son masque glacial.
— Pause déjeuner dans trente minutes, dit-il brusquement.
— Ethan…
— Ne me suivez pas jusque-là.
— Pourquoi ?
— Parce que si vous marchez derrière moi maintenant, je ne vais pas réussir à ne pas me retourner.
Il se tourne vers la porte.
S’arrête une seconde.
Sa voix se fait rauque, dangereusement honnête.
— Et si je me retourne, je franchis la limite.
Puis il sort.
La porte claque doucement derrière lui.
Et je reste là, prise dans un tourbillon d’émotions contradictoires, le souffle court, le cœur trop vite.
Il tient cette limite à la main comme une corde prête à se rompre.
Et je sais déjà que tôt ou tard…
elle va craquer.
La porte claque doucement derrière lui.
Et je reste là, prise dans un tourbillon d’émotions contradictoires, le souffle court, le cœur trop vite.
Il tient cette limite à la main comme une corde prête à se rompre.
Et je sais déjà que tôt ou tard…
elle va craquer.
Ethan avait une idée en tête.Je le voyais bien à la façon dont il conduisait la voiture , sans rien qui puisse trahir qui se cachait derrière le volant. Ses mains étaient détendues sur le volant, posées avec cette assurance tranquille qu’il avait dans tout ce qu’il faisait, mais le coin de ses lèvres était relevé en ce sourire particulier. Un sourire en coin, discret, presque secret, qui disait clairement : « J’ai une surprise, et je meurs d’envie de voir ta tête quand tu vas découvrir. »On avait quitté l’hôpital depuis trente minutes environ.La voiture avait quitté les rues familières de la ville depuis un moment déjà. Les immeubles bas, les fast-foods, les stationsservice au néon avaient cédé la place à des routes secondaires, puis à des routes de campagne. On traversait le Missouri profond, celui qu’on ne montre pas dans les cartes postales : des champs nus en cette saison, labourés et dormants, attendant le printemps. Des silos à grain rouillés se dressaient comme des sentinell
On resta silencieux un moment, debout sur le trottoir, le froid nous enveloppant. Puis il parla de nouveau, la voix plus basse, plus hésitante.— Amelia... Je sais que c’est peut-être pas le moment, et dis-moi si je dépasse les bornes, mais... pour les soins de ta mère. Les frais médicaux, tout ça. Si vous avez besoin d’aide financière, je peux...Je le regardai, stupéfaite.— Ethan, non. C’est hors de question.— Pourquoi ? Je peux me le permettre, tu le sais. Ce serait rien pour moi, mais pour vous ça pourrait tout changer. Des soins, des traitements, une meilleure chambre, des spécialistes...— Non, répétai-je plus fermement. C’est gentil, vraiment. Plus que gentil. C’est... c’est énorme, ce que tu proposes. Mais je ne peux pas accepter. Pas ça.Il me regarda, cherchant à comprendre.— Pourquoi ? Amelia, c’est ta mère. Si l’argent peut lui offrir plus de temps, plus de confort, laisse moi t'aider ?Sa question me frappa en plein cœur. Je sentis les larmes menacer à nouveau.— C’est
Il était là.À trois mètres de moi, adossé à une berline noire garée en double file, les feux éteints. Rien à voir avec le Ethan Blackwell que je connaissais. Pas de costume sur mesure. Pas de montre de luxe. Juste un manteau noir tout à fait banal, un jean sombre sans marque apparente, des baskets anonymes. Une casquette de baseball enfoncée sur les yeux cachait une partie de son visage, et une écharpe grise remontée jusqu’au nez dissimulait le reste. Seuls ses yeux dépassaient. Ces yeux clairs que j’aurais reconnus entre mille.Je restai figée une seconde, deux secondes, une éternité. Mon cerveau refusait de traiter l’information. Ethan. Ici. Dans cette ville paumée du Texas. Devant cet hôpital où ma mère était en train de mourir.— Ethan... ?Ma voix sortit étranglée, à peine un murmure.Il retira sa casquette d’un geste lent, laissa son écharpe retomber. Son visage apparut, fatigué, les traits tirés, mais ses yeux... ses yeux étaient braqués sur moi avec une intensité qui me trave
C’était comme si l’univers s’acharnait. Comme si j’avais fait quelque chose de mal dans une vie antérieure et que je payais maintenant, en une seule fois, toutes mes mauvaises actions.À l’hôpital, on paya le taxi en liquide sans attendre la monnaie et on courut à l’intérieur. Les couloirs sentaient le désinfectant et la maladie, cette odeur fade et écœurante que je commençais à détester. On monta directement au quatrième par l’ascenseur, sans parler, sans se regarder, juste main dans la main, soudées par la peur.La chambre de ma mère était au bout du couloir, porte numéro 412.Quand on arriva, la porte était ouverte. L’intérieur était plein de monde : deux infirmières, un médecin en blouse blanche, un vigile près de la porte un vigile, comme si ma mère était une prisonnière, comme si elle avait commis un crime. Ma mère était dans son lit, attachée par des perfusions, les yeux fermés, le visage enfin paisible sous l’effet des sédatifs. Elle avait l’air si petite soudain. Si fragile.
Sa voix était pleine de larmes et de soulagement, et ce mélange me brisa le cœur plus que tout. Je craquai immédiatement. Les mots sortirent en vrac, entre deux sanglots.— Elle a un cancer. Stade 4. Poumon. Métastases au foie. Elle a fumé toute sa vie, on lui a dit d’arrêter, elle a jamais écouté, et maintenant c’est trop tard, c’est beaucoup trop tard, et je... je sais pas quoi faire, Chloé , je sais pas...lola resta silencieuse une seconde, le temps d’encaisser. Puis elle murmura :— Oh mon Dieu... Je suis tellement désolée. Tellement.Lena prit le relais sur haut-parleur. Je l’imaginai dans leur appartement, lola en pyjama sur le canapé, Lena qui sort de la douche en entendant ma voix.— Tu es où là ? demanda Chloé.— Chez ma mère. Enfin... dans la maison. Je vais y aller tout à l’heure, dès que je peux. Je sais pas si je suis prête à la revoir dans cet état . C’est stupide, hein ? C’est ma mère.— C’est pas stupide, dit Lola fermement. C’est humain. Tu as le droit d’avoir peur.
Le lendemain matin, je me réveillai dans mon ancienne chambre avec la sensation d’avoir dormi sur un matelas de pierre.La lumière grise de février filtrait à travers les rideaux en polyester jauni, cette même lumière terne que je connaissais depuis l’enfance, celle des matins d’hiver où il n’y avait rien d’autre à faire que de rester au lit à écouter la pluie. L’air portait encore cette odeur caractéristique de la maison : tabac froid incrusté dans les murs, vieux bois ciré, et une pointe de moisi qui venait du grenier. Des odeurs que j’avais passé des années à essayer d’oublier, et qui me sautaient maintenant à la gorge comme pour me rappeler d’où je venais.J’avais mal partout.Au dos, à cause du matelas trop mou qui datait probablement de l’administration Reagan. Aux tempes, à cause des larmes que j’avais retenues toute la nuit, bloquées là comme un nœud impossible à défaire. Au cœur, à cause de ce que j’avais appris hier. Ce mot de quatre lettres qui résonnait encore dans ma tête







