LOGINLundi matin.
Ma tête pèse trois tonnes, mes yeux piquent, et j’ai l’impression d’avoir avalé un cendrier.
Merci la tequila.
Je me traîne jusqu’à la cuisine, pieds nus, robe de la veille encore froissée sur le dossier de la chaise. Je sors le remède miracle de ma mère : deux cachets d’aspirine effervescents, un grand verre d’eau pétillante, une cuillère de miel et une pincée de piment de Cayenne. Ça pique, ça brûle, mais dix minutes après je suis à peu près humaine.
Je regarde l’heure : 8 h 12.
Si je pars maintenant, j’arrive juste à l’heure.
Je saute dans un jean noir, chemise blanche cintrée, chignon rapide, rouge à lèvres pour faire genre « tout va bien ».
Dans le métro, je ferme les yeux et je revois le cœur rouge.
Je me répète que je vais le coincer. Calmement. Professionnellement.
« Ethan, c’était quoi ce like à 3 h du mat’ ? »
Simple. Direct. Adulte.
Je pousse la porte vitrée du hall à 8 h 57. Pile poil.
Sophie, de la compta, m’attrape au vol devant l’ascenseur.
« T’as une tête de lendemain de soirée, toi ! »
« Merci, Soph, t’es adorable. »
« Raconte ! T’as fini avec quelqu’un ? »
Je hausse les épaules.
« Un mec sympa. Rien de fou. »
Elle me donne un coup de coude.
« T’inquiète, le prochain sera ton boss. J’ai vu comment il te regarde. »
Je lève les yeux au ciel, mais mon ventre se serre.
Neuvième étage.
Je pose mon sac, allume mon ordi, regarde direct vers son bureau vitré.
Vide.
Bizarre. Il est toujours là avant tout le monde.
Je me lève, direction l’accueil du rez-de-chaussée. Marc, le vigile sympa qui connaît absolument tout sur tout le monde, est en train de siroter son café.
« Salut Marc, Eth.... Mr Blackwell est déjà passé ? »
Il fait non de la tête.
« Non, il a prévenu qu’il serait en retard. Sa femme a eu un petit accident de voiture ce matin. Rien de grave, apparemment, mais il l’accompagne aux urgences pour vérifier. »
Le mot « femme » me tombe dessus comme une brique.
Je reste figée, bouche entrouverte.
« Sa… femme ? »
Marc fronce les sourcils.
« Ben oui, Claire. Tu savais pas qu’il était marié ? »
Je secoue la tête lentement.
« …Non. »
Il hausse les épaules.
« Il en parle jamais. Et il porte pas d’alliance, alors beaucoup de gens savent pas. Moi je sais parce que je les ai vus ensemble à la soirée de Noël l’an dernier. »
Je bredouille un merci et je remonte, les jambes en coton.
Marié.
Ethan est marié.
Tout tourne.
Les regards dans l’ascenseur, les murmures, « je vous veux », le cœur rouge à 3 h du mat’, tout.
Il est complètement fou.
Ou alors c’est moi qui suis complètement conne.
Je m’assois à mon bureau, fixe l’écran sans le voir.
Pas d’alliance. Jamais. Je regarde mes souvenirs en accéléré : ses mains sur la table, sur la rambarde de l’ascenseur, sur ma taille dans mon rêve. Aucune bague. Jamais.
À midi, je descends à la cantine comme un zombie.
La rumeur a déjà fait trois fois le tour de l’open space.
Table du fond : Sophie, Karim et deux filles du marketing.
Je m’assois avec mon plateau, l’air de rien.
Karim parle fort :
« Apparemment elle s’est fait emboutir à un feu rouge, rien de méchant, juste un coup du lapin. Mais il a tout lâché pour l’emmener à l’hosto. »
Sophie : « C’est mignon, quand même. »
Une des filles du marketing ricane :
« Mignon ? Claire Allen, tu parles… Une vraie glaçon. Super belle, genre mannequin, mais le genre qui te regarde comme si t’étais une tâche sur son Louboutin. »
L’autre ajoute :
« Ouais, et franchement, je savais même pas qu’ils étaient encore ensemble. On les voit jamais ensemble. Mariés depuis quoi… huit ans ? »
Sophie me regarde.
« Toi t’étais au courant, Amelia ? »
Je secoue la tête, la gorge nouée.
« Non. Première nouvelle. »
Je pique dans ma salade sans la goûter.
Tout le monde autour parle de Claire Allen comme si c’était une légende : femme d’affaires redoutable, héritière d’une grosse boîte de luxe, toujours tirée à quatre épingles, pas d’enfants, voyages d’affaires permanents.
Et Ethan, le mari discret qui ne porte pas d’alliance.
Je repose ma fourchette.
J’ai envie de vomir.
Je veux le voir.
Je veux qu’il arrive, qu’il passe devant moi, qu’il me regarde dans les yeux et que j’explose.
Ou que je pleure.
Ou les deux.
Je regarde l’horloge : 13 h 47.
Toujours pas là.
Je retourne à mon bureau, j’ouvre un mail que je n’écris pas, je fixe sa porte vitrée.
Je serre les poings sous la table.
Viens, Ethan.
Viens que je te demande en face ce que je représente pour toi.
Un jeu ?
Un caprice ?
Une erreur que tu t’autorises parce que ta femme est trop froide et que tu t’emmerdes dans ton mariage parfait ?
Je respire fort.
Je sens la colère monte , je la ravale.
Mais putain, quand il franchira cette porte,
il aura intérêt à avoir une explication.
Parce que moi, je n’en ai plus aucune.
Ethan avait une idée en tête.Je le voyais bien à la façon dont il conduisait la voiture , sans rien qui puisse trahir qui se cachait derrière le volant. Ses mains étaient détendues sur le volant, posées avec cette assurance tranquille qu’il avait dans tout ce qu’il faisait, mais le coin de ses lèvres était relevé en ce sourire particulier. Un sourire en coin, discret, presque secret, qui disait clairement : « J’ai une surprise, et je meurs d’envie de voir ta tête quand tu vas découvrir. »On avait quitté l’hôpital depuis trente minutes environ.La voiture avait quitté les rues familières de la ville depuis un moment déjà. Les immeubles bas, les fast-foods, les stationsservice au néon avaient cédé la place à des routes secondaires, puis à des routes de campagne. On traversait le Missouri profond, celui qu’on ne montre pas dans les cartes postales : des champs nus en cette saison, labourés et dormants, attendant le printemps. Des silos à grain rouillés se dressaient comme des sentinell
On resta silencieux un moment, debout sur le trottoir, le froid nous enveloppant. Puis il parla de nouveau, la voix plus basse, plus hésitante.— Amelia... Je sais que c’est peut-être pas le moment, et dis-moi si je dépasse les bornes, mais... pour les soins de ta mère. Les frais médicaux, tout ça. Si vous avez besoin d’aide financière, je peux...Je le regardai, stupéfaite.— Ethan, non. C’est hors de question.— Pourquoi ? Je peux me le permettre, tu le sais. Ce serait rien pour moi, mais pour vous ça pourrait tout changer. Des soins, des traitements, une meilleure chambre, des spécialistes...— Non, répétai-je plus fermement. C’est gentil, vraiment. Plus que gentil. C’est... c’est énorme, ce que tu proposes. Mais je ne peux pas accepter. Pas ça.Il me regarda, cherchant à comprendre.— Pourquoi ? Amelia, c’est ta mère. Si l’argent peut lui offrir plus de temps, plus de confort, laisse moi t'aider ?Sa question me frappa en plein cœur. Je sentis les larmes menacer à nouveau.— C’est
Il était là.À trois mètres de moi, adossé à une berline noire garée en double file, les feux éteints. Rien à voir avec le Ethan Blackwell que je connaissais. Pas de costume sur mesure. Pas de montre de luxe. Juste un manteau noir tout à fait banal, un jean sombre sans marque apparente, des baskets anonymes. Une casquette de baseball enfoncée sur les yeux cachait une partie de son visage, et une écharpe grise remontée jusqu’au nez dissimulait le reste. Seuls ses yeux dépassaient. Ces yeux clairs que j’aurais reconnus entre mille.Je restai figée une seconde, deux secondes, une éternité. Mon cerveau refusait de traiter l’information. Ethan. Ici. Dans cette ville paumée du Texas. Devant cet hôpital où ma mère était en train de mourir.— Ethan... ?Ma voix sortit étranglée, à peine un murmure.Il retira sa casquette d’un geste lent, laissa son écharpe retomber. Son visage apparut, fatigué, les traits tirés, mais ses yeux... ses yeux étaient braqués sur moi avec une intensité qui me trave
C’était comme si l’univers s’acharnait. Comme si j’avais fait quelque chose de mal dans une vie antérieure et que je payais maintenant, en une seule fois, toutes mes mauvaises actions.À l’hôpital, on paya le taxi en liquide sans attendre la monnaie et on courut à l’intérieur. Les couloirs sentaient le désinfectant et la maladie, cette odeur fade et écœurante que je commençais à détester. On monta directement au quatrième par l’ascenseur, sans parler, sans se regarder, juste main dans la main, soudées par la peur.La chambre de ma mère était au bout du couloir, porte numéro 412.Quand on arriva, la porte était ouverte. L’intérieur était plein de monde : deux infirmières, un médecin en blouse blanche, un vigile près de la porte un vigile, comme si ma mère était une prisonnière, comme si elle avait commis un crime. Ma mère était dans son lit, attachée par des perfusions, les yeux fermés, le visage enfin paisible sous l’effet des sédatifs. Elle avait l’air si petite soudain. Si fragile.
Sa voix était pleine de larmes et de soulagement, et ce mélange me brisa le cœur plus que tout. Je craquai immédiatement. Les mots sortirent en vrac, entre deux sanglots.— Elle a un cancer. Stade 4. Poumon. Métastases au foie. Elle a fumé toute sa vie, on lui a dit d’arrêter, elle a jamais écouté, et maintenant c’est trop tard, c’est beaucoup trop tard, et je... je sais pas quoi faire, Chloé , je sais pas...lola resta silencieuse une seconde, le temps d’encaisser. Puis elle murmura :— Oh mon Dieu... Je suis tellement désolée. Tellement.Lena prit le relais sur haut-parleur. Je l’imaginai dans leur appartement, lola en pyjama sur le canapé, Lena qui sort de la douche en entendant ma voix.— Tu es où là ? demanda Chloé.— Chez ma mère. Enfin... dans la maison. Je vais y aller tout à l’heure, dès que je peux. Je sais pas si je suis prête à la revoir dans cet état . C’est stupide, hein ? C’est ma mère.— C’est pas stupide, dit Lola fermement. C’est humain. Tu as le droit d’avoir peur.
Le lendemain matin, je me réveillai dans mon ancienne chambre avec la sensation d’avoir dormi sur un matelas de pierre.La lumière grise de février filtrait à travers les rideaux en polyester jauni, cette même lumière terne que je connaissais depuis l’enfance, celle des matins d’hiver où il n’y avait rien d’autre à faire que de rester au lit à écouter la pluie. L’air portait encore cette odeur caractéristique de la maison : tabac froid incrusté dans les murs, vieux bois ciré, et une pointe de moisi qui venait du grenier. Des odeurs que j’avais passé des années à essayer d’oublier, et qui me sautaient maintenant à la gorge comme pour me rappeler d’où je venais.J’avais mal partout.Au dos, à cause du matelas trop mou qui datait probablement de l’administration Reagan. Aux tempes, à cause des larmes que j’avais retenues toute la nuit, bloquées là comme un nœud impossible à défaire. Au cœur, à cause de ce que j’avais appris hier. Ce mot de quatre lettres qui résonnait encore dans ma tête







