LOGINChapitre 3 : Le Banquet des Sens
Léo
Les jours suivants sont un supplice.Une attente perpétuelle. La boutique est devenue une prison dorée, chaque minute qui sépare du crépuscule une éternité. Je sursaute au moindre bruit, tournant sans cesse autour du vase comme un astre hypnotisé. Marcus a téléphoné deux fois. J'ai raccroché sans un mot. Le monde extérieur n'existe plus. Il n'y a qu'Elle. L'Attente.
Mes nuits sont peuplées de rêves fiévreux. Je sens encore la brûlure de ses lèvres sur mon front, la caresse de brume sur ma nuque. Mon corps, ce corps que j'ai toujours habité avec une certaine retenue, est devenu un territoire étranger, parcouru de frissons, de tensions, d'une faim que je ne connaissais pas.
Ce soir. Ce sera ce soir. Je le sens. Une énergie palpable émane du vase, une vibration à la limite de l'audible qui fait frémir l'air.
La nuit tombe. Je n'allume pas la lumière. Je me tiens debout au centre de la boutique, face au bureau. Mon cœur bat la chamade. Je suis nu sous mon peignoir de bain, une soie fine que j'ai sortie d'un coffre, un héritage sans histoire. La peau me picote, hyperconsciente.
Le parfum arrive le premier, plus riche, plus complexe que les fois précédentes. Huile d'olive, oui, mais aussi miel, cire d'abeille, vin épicé au gingembre, et cette note sauvage, animale, de santal et de peau chauffée par le soleil.
Puis la lumière. Elle ne pulse plus. Elle jaillit du vase en un flot constant, doré et mouvant, éclairant la pièce d'une lueur de sanctuaire. L'ombre au mur danse, se sculpte, prend une définition terrifiante de réalité.
Et Elle se matérialise, non plus en brume, mais en une forme presque solide, un corps de lumière et d'ombre, de courbes et de muscles. Je distingue la rondeur des seins, la taille fine, les hanches puissantes. Sa chevelure, cascade d'obscurité vivante, bouge dans un vent que je ne sens pas. Elle n'a toujours pas de visage, mais son attention est un poids physique sur ma peau.
— Cassia, je souffle, la voix rauque.
Elle avance. Ses pas sont silencieux. L'air se déplace autour d'Elle, chargé d'électricité statique. Elle s'arrête à quelques centimètres de moi. La chaleur qui émane de son corps est étouffante, enivrante.
Sa main , une main maintenant presque tangible, aux doigts longs et gracieux , se lève et effleure la soie de mon peignoir sur mon épaule. Le tissu glisse, tombe en silence sur le parquet.
Je frissonne, non de froid, mais sous l'assaut des sensations. Je me sens vulnérable, offert. Et incroyablement vivant.
Son regard invisible parcourt ma peau, comme un toucher. Je sens son passage sur ma poitrine, mon ventre, plus bas. Mon corps réagit, durcit, honteux et fier à la fois. Je ferme les yeux, submergé.
Un rire alors. Un son qui n'est pas un son, une vibration qui résonne dans mes os, dans mon sang. C'est un rire antique, libre, sensuel. Il ne se moque pas. Il célèbre.
Sa main se pose à plat sur mon sternum. La chaleur traverse ma peau, pénètre mes muscles, enveloppe mon cœur qui s'emballe. Des images, plus vives, plus crues, explosent dans mon crâne.
La fraîcheur de l'eau d'un bassin sur ma peau chaude.
Le poids d'une grappe de raisin entre mes doigts, son éclatement juteux dans ma bouche.
La morsure douce d'une lèvre sur mon cou.
La sensation étouffante, sublime, d'un corps qui entre dans le mien, d'une union si parfaite qu'elle défie la mort.
Je halète, ployant sous le fardeau de ces souvenirs qui ne sont pas les miens. C'est trop. C'est insupportable. Et je n'en veux jamais que ça cesse.
Sa main descend, lente, inexorable. Elle trace un sillon de feu sur ma peau. Elle s'attarde sur mon ventre, fait frémir chaque muscle. Puis ses doigts se referment autour de moi.
Le contact est une déflagration.
Ce n'est pas la main d'un fantôme. C'est une main réelle, chaude, ferme, habile. Elle connaît le rythme du désir, la géographie du plaisir. Son mouvement est une danse ancienne, une prière païenne. Je crispe les doigts sur le vide, la tête rejetée en arrière, un gémissement rauque s'échappant de ma gorge. Mes jambes flageolent.
Elle m'entraîne vers le sol, sur le tapis épais. Je tombe à genoux, elle face à moi, son corps de lumière enveloppant le mien. Ses mains , elles sont deux maintenant , parcourent mon dos, mes fesses, mes cuisses. Chaque toucher est une revendication, une leçon. Elle m'apprend la texture de ma propre peau, la cartographie de mes nerfs.
Son "visage" se penche contre mon cou. Je sens la pression de ses lèvres, de sa langue. La morsure. Douce, puis plus appuyée. Une marque. La douleur se mêle au plaisir, un cocktail enivrant.
Elle me pousse en arrière, m'allonge sur le tapis. Elle est au-dessus de moi, une déesse d'ombre et de feu. Sa chevelure me recouvre le visage, sent le soleil et la nuit. Je sens la pression de ses cuisses de part et d'autre de mes hanches. La chaleur à la jointure de mes jambes est intense, humide, promise.
Quand elle s'abat sur moi, ce n'est pas une pénétration de chair. C'est une fusion d'énergies.
Une vague de sensation pure, brute, archaïque, me submerge. Ce n'est pas un orgasme. C'est une dissolution. La frontière entre mon corps et le sien disparaît. Je ne sais plus où je finis, où elle commence. Je suis le vase et la terre, le feu et l'argile, le désir et son assouvissement.
Je crie. Un son que je ne me savais pas capable de produire, rauque, sauvage, libérateur. Mon corps se cambre, arc-bouté dans une convulsion de plaisir absolu. La lumière autour de nous explose, aveuglante, puis s'éteint d'un coup.
Le silence.
L'obscurité.
Je gis sur le tapis, pantelant, couvert de sueur, vidé, régénéré. L'air est lourd, chargé d'ozone et du parfum de son essence.
Je sens un dernier contact, une caresse légère sur ma lèvre. Puis plus rien.
Quelques minutes, ou quelques heures plus tard, je trouve la force de rouler sur le côté. Le vase, sur le bureau, est redevenu silencieux, inerte.
Mais moi.
Je porte la main à mon cou. La peau est sensible, meurtrie. Je me redresse, chancelant. Mes jambes me portent à peine. Je vais jusqu'au miroir accroché au mur.
Le reflet qui me fait face est méconnaissable. Les yeux brillent d'un éclat fiévreux, sauvage. Et sur le côté de mon cou, nette, violacée, se dessine la marque parfaite d'une morsure.
Un sourire que je ne contrôle pas étire mes lèvres. Ce n'est pas fini. Ce n'est que le prélude.
La leçon d'anatomie est terminée. La pratique a commencé.
CHAPITRE 35 : LES CENDRES FÉCONDES 2LéoNous ne nous touchons pas tout de suite. Nous restons à distance, à nous regarder. L’air entre nous est chargé d’une électricité différente, plus sourde, plus profonde. C’est le désir de connaissance, pas seulement de possession.Elle fait le premier pas. Elle s’approche, pose sa main à plat sur mon sternum. Je sens le battement de mon cœur sous sa paume. Puis sa main descend, lentement, traçant un sillon dans la légère toison de mon torse, jusqu’à mon ventre. Ses doigts tremblent à peine. Les miens se crispent à mes côtés.Je lève ma propre main, la pose sur sa joue. Je fais glisser mon pouce sur sa lèvre inférieure. Elle entrouvre la bouche, capture mon pouce entre ses dents, doucement, puis le libère, sa langue effleurant le bout.Un frisson me parcourt.Je l’attire à moi. Cette fois, le baiser n’est pas une collision. C’est une exploration. Nos bouches se connaissent, goûtent, apprivoisent. C’est doux, et pourtant chaque point de contact es
CHAPITRE 34 : LES CENDRES FÉCONDES 1LéoLes jours suivants sont étranges. Une nouvelle épaisseur s’est installée entre Eloise et moi, palpable comme la buée sur une vitre après l’amour. Ce n’est pas une gêne, mais une conscience aiguë, presque douloureuse, de l’autre. Un fil nous relie désormais, fait de sueur séchée, de morsures cicatrisantes et du souvenir partagé d’une décharge sauvage. Nous nous déplaçons dans la boutique comme deux planètes modifiant à peine leur orbite, attirés par une gravité nouvelle, tacite.Nous ne parlons pas de ce qui s’est passé. Les mots seraient de la cendre sur un feu à peine éteint. Nous agissons. Nous rangeons plus avant, nous classons des livres poussiéreux, nous restaurons une petite commode bancale. Des gestes simples, manuels, qui réclament nos mains, notre concentration. Nos regards se croisent, se fuient, se recroisent, chargés d’un silence éloquent.Son corps est partout. Dans la courbe de son dos quand elle se penche, dans le léger duvet dor
CHAPITRE 33 : LA SOIF APRÈS LA PLUIE 2LéoSa main se glisse entre nous, cherche la boucle de ma ceinture. Ses doigts sont maladroits, pressés. Elle défait la boucle, baisse la fermeture éclair. Le frottement du métal est un bruit obscène et excitant. Je l’aide, repoussant mon jean, mes sous-vêtements. Je suis dur, douloureusement dur, la tension des jours se concentrant en un point de feu.Elle se débat sous moi, repousse son jean à son tour. Il n’y a plus de barrière. Juste sa peau contre la mienne, brûlante, moite. L’odeur de nos corps se mêle, musquée, salée, terriblement humaine.Elle me regarde droit dans les yeux. Il n’y a pas de tendresse dans son regard. Il y a de la complicité, de la sauvagerie, un défi.— Prends-moi, dit-elle. Pas comme un esprit. Comme un homme. Prends ce qui est là.Je n’ai pas besoin qu’on me le dise deux fois. Je m’aligne, et d’un coup de reins, je pénètre en elle.Elle est serrée, chaude, incroyablement réelle. Un long soupir rauque lui échappe, se tra
CHAPITRE 32 : LA SOIF APRÈS LA PLUIE 1LéoLa normalité est une peau trop étroite. Elle gratte.Trois jours ont passé. Trois jours de lumière blanche, de bruits ordinaires, de silences convenus avec Eloise. Nous rangeons la boutique. Nous parlons, à voix basse, de ce qui s’est passé, comme des archéologues reconstituant un cataclysme. Nous mangeons des plats simples. Nous évitons le vase du regard, ou nous le regardons trop, cherchant en vain un signe, une vibration.Il n’y a rien. Juste la tiédeur.Et en moi, un vide qui se creuse, différent de celui d’avant. Avant, c’était l’attente d’un début. Maintenant, c’est l’après d’une fin. Un désert.Eloise est efficace, pragmatique. Elle est devenue une amie, une soeur d’armes. Mais il y a une barrière entre nous, faite de pudeur et de lassitude. Nous avons partagé l’âme d’un dieu, mais nous évitons de nous effleurer par hasard.Le soir du troisième jour, l’orage gronde au loin. L’air est lourd, électrique. Une tension pré-monsoon s’install
CHAPITRE 31 : L'APRÈS-ORAGE 2LéoLa fatigue revient, plus lourde, mais plus paisible cette fois. C’est la fatigue qui suit l’acceptation.— Il faut dormir, dit Eloise en ouvrant les yeux. Vraiment dormir. Ici. Je reste.Je n’ai pas la force de protester, ni d’exprimer ma gratitude. Je fais un geste vague vers le petit canapé défoncé à l’arrière de la boutique, celui sur lequel j’ai sombré tant de fois, épuisé par des nuits avec Cassia.Elle acquiesce. Je m’y traîne. Elle prend l’unique couverture rêche qui traîne sur un carton, me la jette. Puis elle s’assied en tailleur par terre, le dos contre le socle du Gardien, comme une sentinelle.Je m’allonge. Mes muscles crient. Mon esprit est un champ de bataille silencieux. Je ferme les yeux.Le sommeil ne vient pas tout de suite. Je revis les dernières heures en accéléré. L’affrontement muet. Le choix de montrer les failles. Le moment où la silhouette de l’entité tout entière a tremblé devant nous. L’effrayante vulnérabilité d’un dieu.Et
CHAPITRE 30 : L'APRÈS-ORAGE LéoL’épuisement est un marais. Il m’aspire, lentement, sans violence. Je pourrais rester là, le front contre le bois froid du comptoir, pour le reste de mes jours. Le silence de la boutique n’est plus une tension, c’est un linceul de coton épais. Même la lumière ambrée du vase semble lointaine, comme vue à travers une vitre givrée.Eloise est la première à bouger. Le grincement du tabouret sur le sol me déchire le tympan. Je lève la tête, un effort surhumain. Elle se tient debout, chancelante, les mains agrippées au bord du comptoir comme moi tout à l’heure. Son visage est cendreux, ses yeux cernés de violettes profondes.— Il faut… il faut s’hydrater, articule-t-elle d’une voix craquelée.Elle dit cela comme on énonce une vérité fondamentale, une étape de survie. Elle a raison. Nos corps, négligés, sont des coquilles vides après la tempête mentale.Elle se traîne vers le petit évier à l’arrière de la boutique, trouve deux verres à dents ébréchés, les rem







