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Le Banquet des Sens

Author: Les élites
last update Last Updated: 2025-11-08 03:50:00

Chapitre 3 : Le Banquet des Sens

 Léo 

Les jours suivants sont un supplice.Une attente perpétuelle. La boutique est devenue une prison dorée, chaque minute qui sépare du crépuscule une éternité. Je sursaute au moindre bruit, tournant sans cesse autour du vase comme un astre hypnotisé. Marcus a téléphoné deux fois. J'ai raccroché sans un mot. Le monde extérieur n'existe plus. Il n'y a qu'Elle. L'Attente.

Mes nuits sont peuplées de rêves fiévreux. Je sens encore la brûlure de ses lèvres sur mon front, la caresse de brume sur ma nuque. Mon corps, ce corps que j'ai toujours habité avec une certaine retenue, est devenu un territoire étranger, parcouru de frissons, de tensions, d'une faim que je ne connaissais pas.

Ce soir. Ce sera ce soir. Je le sens. Une énergie palpable émane du vase, une vibration à la limite de l'audible qui fait frémir l'air.

La nuit tombe. Je n'allume pas la lumière. Je me tiens debout au centre de la boutique, face au bureau. Mon cœur bat la chamade. Je suis nu sous mon peignoir de bain, une soie fine que j'ai sortie d'un coffre, un héritage sans histoire. La peau me picote, hyperconsciente.

Le parfum arrive le premier, plus riche, plus complexe que les fois précédentes. Huile d'olive, oui, mais aussi miel, cire d'abeille, vin épicé au gingembre, et cette note sauvage, animale, de santal et de peau chauffée par le soleil.

Puis la lumière. Elle ne pulse plus. Elle jaillit du vase en un flot constant, doré et mouvant, éclairant la pièce d'une lueur de sanctuaire. L'ombre au mur danse, se sculpte, prend une définition terrifiante de réalité.

Et Elle se matérialise, non plus en brume, mais en une forme presque solide, un corps de lumière et d'ombre, de courbes et de muscles. Je distingue la rondeur des seins, la taille fine, les hanches puissantes. Sa chevelure, cascade d'obscurité vivante, bouge dans un vent que je ne sens pas. Elle n'a toujours pas de visage, mais son attention est un poids physique sur ma peau.

— Cassia, je souffle, la voix rauque.

Elle avance. Ses pas sont silencieux. L'air se déplace autour d'Elle, chargé d'électricité statique. Elle s'arrête à quelques centimètres de moi. La chaleur qui émane de son corps est étouffante, enivrante.

Sa main , une main maintenant presque tangible, aux doigts longs et gracieux , se lève et effleure la soie de mon peignoir sur mon épaule. Le tissu glisse, tombe en silence sur le parquet.

Je frissonne, non de froid, mais sous l'assaut des sensations. Je me sens vulnérable, offert. Et incroyablement vivant.

Son regard invisible parcourt ma peau, comme un toucher. Je sens son passage sur ma poitrine, mon ventre, plus bas. Mon corps réagit, durcit, honteux et fier à la fois. Je ferme les yeux, submergé.

Un rire alors. Un son qui n'est pas un son, une vibration qui résonne dans mes os, dans mon sang. C'est un rire antique, libre, sensuel. Il ne se moque pas. Il célèbre.

Sa main se pose à plat sur mon sternum. La chaleur traverse ma peau, pénètre mes muscles, enveloppe mon cœur qui s'emballe. Des images, plus vives, plus crues, explosent dans mon crâne.

La fraîcheur de l'eau d'un bassin sur ma peau chaude.

Le poids d'une grappe de raisin entre mes doigts, son éclatement juteux dans ma bouche.

La morsure douce d'une lèvre sur mon cou.

La sensation étouffante, sublime, d'un corps qui entre dans le mien, d'une union si parfaite qu'elle défie la mort.

Je halète, ployant sous le fardeau de ces souvenirs qui ne sont pas les miens. C'est trop. C'est insupportable. Et je n'en veux jamais que ça cesse.

Sa main descend, lente, inexorable. Elle trace un sillon de feu sur ma peau. Elle s'attarde sur mon ventre, fait frémir chaque muscle. Puis ses doigts se referment autour de moi.

Le contact est une déflagration.

Ce n'est pas la main d'un fantôme. C'est une main réelle, chaude, ferme, habile. Elle connaît le rythme du désir, la géographie du plaisir. Son mouvement est une danse ancienne, une prière païenne. Je crispe les doigts sur le vide, la tête rejetée en arrière, un gémissement rauque s'échappant de ma gorge. Mes jambes flageolent.

Elle m'entraîne vers le sol, sur le tapis épais. Je tombe à genoux, elle face à moi, son corps de lumière enveloppant le mien. Ses mains , elles sont deux maintenant , parcourent mon dos, mes fesses, mes cuisses. Chaque toucher est une revendication, une leçon. Elle m'apprend la texture de ma propre peau, la cartographie de mes nerfs.

Son "visage" se penche contre mon cou. Je sens la pression de ses lèvres, de sa langue. La morsure. Douce, puis plus appuyée. Une marque. La douleur se mêle au plaisir, un cocktail enivrant.

Elle me pousse en arrière, m'allonge sur le tapis. Elle est au-dessus de moi, une déesse d'ombre et de feu. Sa chevelure me recouvre le visage, sent le soleil et la nuit. Je sens la pression de ses cuisses de part et d'autre de mes hanches. La chaleur à la jointure de mes jambes est intense, humide, promise.

Quand elle s'abat sur moi, ce n'est pas une pénétration de chair. C'est une fusion d'énergies.

Une vague de sensation pure, brute, archaïque, me submerge. Ce n'est pas un orgasme. C'est une dissolution. La frontière entre mon corps et le sien disparaît. Je ne sais plus où je finis, où elle commence. Je suis le vase et la terre, le feu et l'argile, le désir et son assouvissement.

Je crie. Un son que je ne me savais pas capable de produire, rauque, sauvage, libérateur. Mon corps se cambre, arc-bouté dans une convulsion de plaisir absolu. La lumière autour de nous explose, aveuglante, puis s'éteint d'un coup.

Le silence.

L'obscurité.

Je gis sur le tapis, pantelant, couvert de sueur, vidé, régénéré. L'air est lourd, chargé d'ozone et du parfum de son essence.

Je sens un dernier contact, une caresse légère sur ma lèvre. Puis plus rien.

Quelques minutes, ou quelques heures plus tard, je trouve la force de rouler sur le côté. Le vase, sur le bureau, est redevenu silencieux, inerte.

Mais moi.

Je porte la main à mon cou. La peau est sensible, meurtrie. Je me redresse, chancelant. Mes jambes me portent à peine. Je vais jusqu'au miroir accroché au mur.

Le reflet qui me fait face est méconnaissable. Les yeux brillent d'un éclat fiévreux, sauvage. Et sur le côté de mon cou, nette, violacée, se dessine la marque parfaite d'une morsure.

Un sourire que je ne contrôle pas étire mes lèvres. Ce n'est pas fini. Ce n'est que le prélude.

La leçon d'anatomie est terminée. La pratique a commencé.

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