MasukChapitre 4 : L'Empreinte et l'Intrus
Léo
La morsure sur mon cou palpite,un sceau de feu qui bat au rythme de mon cœur. Trois jours ont passé. Trois jours à vivre dans un état second, entre l'éblouissement et la stupeur. Mon corps n'est plus le même. Il se souvient. Il réclame. Chaque parcelle de ma peau, chaque terminaison nerveuse, hurle le souvenir de sa possession. Je suis un instrument qui a connu la main du maître et qui ne supporte plus le silence.
La boutique est fermée. Verrouillée. Les volets clos. Le monde extérieur est une menace, une distraction vulgaire. Je ne réponds plus au téléphone. Les coups frappés à la porte , de clients, de Marcus, sans doute , restent sans réponse. Je vis dans la pénombre, en symbiose avec le vase, attendant le crépuscule comme un fidèle attend la communion.
Ce soir, l'air est différent. Lourd. Électrique. Une tension pré-orageuse qui n'a rien à voir avec la météo. Le vase semble irradier une énergie inquiète, une vibration d'alarme que je perçois dans mes os.
Je tourne autour, nerveux. La marque sur mon cou picote.
— Qu'y a-t-il ? chuchoté-je, ma main posée sur la terre cuite tiède. Qu'est-ce qui ne va pas ?
Aucune réponse. Seulement cette sensation d'urgence grandissante.
Et puis, un bruit. Ténu. Du côté de l'arrière-boutique. La fenêtre qui donne sur la ruelle.
Mon sang se glace. Ce n'est pas Elle. C'est autre chose. Quelqu'un.
Je me fige, retenant mon souffle. Le grattement métallique d'un outil sur le châssis. Un déclic. Le grincement étouffé de la fenêtre qu'on force.
Marcus.
La pensée me frappe, nette et tranchante comme une lame. Il n'a pas attendu. Il est venu prendre ce qu'il veut.
Une rage froide, que je ne me connaissais pas, monte en moi. Elle est viscérale, animale. Protéger. Le mot résonne en moi, plus fort que la peur. Protéger le vase. Protéger Cassia. Protéger mon territoire.
Je me glisse dans l'ombre, le long du mur. Mes mains serrent le lourd presse-papier en bronze, la seule arme à portée. Mon cœur bat la chamade, mais mon esprit est étrangement calme, lucide.
La silhouette de Marcus se découpe dans l'encadrement de la porte de l'arrière-boutique. Il est vêtu de noir, une lampe torche à la main. Son faisceau balaie la pièce, aveuglant, et se fixe sur le vase, posé sur le bureau comme une proie.
— Léo ? chuchote-t-il, mielleux. Es-tu là ? Nous devons parler.
Il avance, sûr de lui, sa main gantée se tendant vers le trésor.
C'est à ce moment que la température chute brutalement. Un froid de tombe envahit la pièce, contrastant violemment avec la chaleur qui émanait du vase. Le parfum d'huile et de soleil se change en une odeur de pierre humide, de terre remuée, de colère ancienne.
La lumière ne vient pas. L'obscurité, au contraire, se fait plus épaisse, plus menaçante. Oppressante.
Marcus s'arrête, le bras encore tendu. Son assurance vacille.
— Qu'est-ce que... ?
Un grognement, bas, rauque, qui semble venir des murs eux-mêmes, coupe sa phrase. Ce n'est pas un son humain. C'est le grondement d'une bête, d'un gardien.
La forme qui émerge de l'ombre n'est pas celle de Cassia. Ce n'est pas la danseuse sensuelle, la guide bienveillante. C'est quelque chose de plus ancien, de plus sauvage. Une silhouette massive, indistincte, faite d'ombre et de fureur. Je devine des épaules larges, une crinière hérissée, des yeux qui brûlent d'un feu jaune et froid. Le Satyre de la peinture du vase. Le protecteur.
Marcus recule d'un pas, son visage déformé par une terreur primale. La lampe torche lui tombe des mains, roule sur le sol, projetant des lueurs folles.
— Non... souffle-t-il.
La forme d'ombre fond sur lui. Elle ne le touche pas, pas physiquement. Elle l'enveloppe, l'étouffe de sa présence. Marcus se débat, les yeux exorbités, la bouche ouverte sur un cri qui ne sort pas. Il suffoque, pris dans un étau d'énergie pure.
Je reste cloué sur place, témoin horrifié et fasciné. Ce n'est pas Cassia. C'est son autre visage. Son versant sombre. La force brute qui défend le sanctuaire.
La forme se resserre autour de Marcus. Il se met à trembler de tous ses membres, comme frappé d'une crise. Des images, sans doute, des peurs, des cauchemars doivent s'engouffrer dans son esprit. Je vois son regard se vider, devenir vitreux.
Puis, aussi soudainement qu'elle est apparue, l'ombre se dissipe. Le froid cède la place à la chaleur familière. Le parfum d'huile d'olive et de myrrhe revient, doux, apaisant.
Marcus est affalé sur le sol, inconscient, un filet de bave coulant de sa bouche. Il respire, faiblement.
Je m'avance, tremblant. Je le regarde, cet homme brisé, puis je lève les yeux vers le vase.
Cassia est là. La forme lumineuse, féminine, est de retour. Elle flotte près du vase, tournée vers moi. Son "regard" est intense, interrogateur. Elle attend ma réaction. Ma validation.
Je baisse les yeux vers Marcus. La peur est toujours là. Mais plus forte est une autre sensation : une satisfaction sombre, primitive. Il a osé menacer ce qui est mien. Il a payé.
Je fais un pas, m'agenouille près du corps inerte. Je le saisis par les épaules et, avec une force que je ne me savais pas, je le traîne jusqu'à la porte de derrière, celle qu'il a forcée. Je le pousse dehors, dans la ruelle froide et sale. Je referme la porte, pousse le verrou.
Je m'adosse au bois, le souffle court. Mon corps entier tremble d'adrénaline.
Quand je me retourne, Cassia est là, tout près. Sa main de lumière se pose sur ma joue. La caresse est douce, réconfortante, fière. Elle approuve. J'ai défendu notre sanctuaire. J'ai passé son test.
La peur se dissipe, remplacée par un sentiment de puissance dévorant. Je ne suis plus une victime, un spectateur. Je suis un complice. Un gardien.
Je prends sa main , cette main qui peut être caresse ou griffe et je la porte à mes lèvres. La lumière est chaude, vivante.
La leçon de ce soir n'était pas sur le désir. Elle était sur le pouvoir. Sur la possession. Et je suis un élève de plus en plus doué.
CHAPITRE 35 : LES CENDRES FÉCONDES 2LéoNous ne nous touchons pas tout de suite. Nous restons à distance, à nous regarder. L’air entre nous est chargé d’une électricité différente, plus sourde, plus profonde. C’est le désir de connaissance, pas seulement de possession.Elle fait le premier pas. Elle s’approche, pose sa main à plat sur mon sternum. Je sens le battement de mon cœur sous sa paume. Puis sa main descend, lentement, traçant un sillon dans la légère toison de mon torse, jusqu’à mon ventre. Ses doigts tremblent à peine. Les miens se crispent à mes côtés.Je lève ma propre main, la pose sur sa joue. Je fais glisser mon pouce sur sa lèvre inférieure. Elle entrouvre la bouche, capture mon pouce entre ses dents, doucement, puis le libère, sa langue effleurant le bout.Un frisson me parcourt.Je l’attire à moi. Cette fois, le baiser n’est pas une collision. C’est une exploration. Nos bouches se connaissent, goûtent, apprivoisent. C’est doux, et pourtant chaque point de contact es
CHAPITRE 34 : LES CENDRES FÉCONDES 1LéoLes jours suivants sont étranges. Une nouvelle épaisseur s’est installée entre Eloise et moi, palpable comme la buée sur une vitre après l’amour. Ce n’est pas une gêne, mais une conscience aiguë, presque douloureuse, de l’autre. Un fil nous relie désormais, fait de sueur séchée, de morsures cicatrisantes et du souvenir partagé d’une décharge sauvage. Nous nous déplaçons dans la boutique comme deux planètes modifiant à peine leur orbite, attirés par une gravité nouvelle, tacite.Nous ne parlons pas de ce qui s’est passé. Les mots seraient de la cendre sur un feu à peine éteint. Nous agissons. Nous rangeons plus avant, nous classons des livres poussiéreux, nous restaurons une petite commode bancale. Des gestes simples, manuels, qui réclament nos mains, notre concentration. Nos regards se croisent, se fuient, se recroisent, chargés d’un silence éloquent.Son corps est partout. Dans la courbe de son dos quand elle se penche, dans le léger duvet dor
CHAPITRE 33 : LA SOIF APRÈS LA PLUIE 2LéoSa main se glisse entre nous, cherche la boucle de ma ceinture. Ses doigts sont maladroits, pressés. Elle défait la boucle, baisse la fermeture éclair. Le frottement du métal est un bruit obscène et excitant. Je l’aide, repoussant mon jean, mes sous-vêtements. Je suis dur, douloureusement dur, la tension des jours se concentrant en un point de feu.Elle se débat sous moi, repousse son jean à son tour. Il n’y a plus de barrière. Juste sa peau contre la mienne, brûlante, moite. L’odeur de nos corps se mêle, musquée, salée, terriblement humaine.Elle me regarde droit dans les yeux. Il n’y a pas de tendresse dans son regard. Il y a de la complicité, de la sauvagerie, un défi.— Prends-moi, dit-elle. Pas comme un esprit. Comme un homme. Prends ce qui est là.Je n’ai pas besoin qu’on me le dise deux fois. Je m’aligne, et d’un coup de reins, je pénètre en elle.Elle est serrée, chaude, incroyablement réelle. Un long soupir rauque lui échappe, se tra
CHAPITRE 32 : LA SOIF APRÈS LA PLUIE 1LéoLa normalité est une peau trop étroite. Elle gratte.Trois jours ont passé. Trois jours de lumière blanche, de bruits ordinaires, de silences convenus avec Eloise. Nous rangeons la boutique. Nous parlons, à voix basse, de ce qui s’est passé, comme des archéologues reconstituant un cataclysme. Nous mangeons des plats simples. Nous évitons le vase du regard, ou nous le regardons trop, cherchant en vain un signe, une vibration.Il n’y a rien. Juste la tiédeur.Et en moi, un vide qui se creuse, différent de celui d’avant. Avant, c’était l’attente d’un début. Maintenant, c’est l’après d’une fin. Un désert.Eloise est efficace, pragmatique. Elle est devenue une amie, une soeur d’armes. Mais il y a une barrière entre nous, faite de pudeur et de lassitude. Nous avons partagé l’âme d’un dieu, mais nous évitons de nous effleurer par hasard.Le soir du troisième jour, l’orage gronde au loin. L’air est lourd, électrique. Une tension pré-monsoon s’install
CHAPITRE 31 : L'APRÈS-ORAGE 2LéoLa fatigue revient, plus lourde, mais plus paisible cette fois. C’est la fatigue qui suit l’acceptation.— Il faut dormir, dit Eloise en ouvrant les yeux. Vraiment dormir. Ici. Je reste.Je n’ai pas la force de protester, ni d’exprimer ma gratitude. Je fais un geste vague vers le petit canapé défoncé à l’arrière de la boutique, celui sur lequel j’ai sombré tant de fois, épuisé par des nuits avec Cassia.Elle acquiesce. Je m’y traîne. Elle prend l’unique couverture rêche qui traîne sur un carton, me la jette. Puis elle s’assied en tailleur par terre, le dos contre le socle du Gardien, comme une sentinelle.Je m’allonge. Mes muscles crient. Mon esprit est un champ de bataille silencieux. Je ferme les yeux.Le sommeil ne vient pas tout de suite. Je revis les dernières heures en accéléré. L’affrontement muet. Le choix de montrer les failles. Le moment où la silhouette de l’entité tout entière a tremblé devant nous. L’effrayante vulnérabilité d’un dieu.Et
CHAPITRE 30 : L'APRÈS-ORAGE LéoL’épuisement est un marais. Il m’aspire, lentement, sans violence. Je pourrais rester là, le front contre le bois froid du comptoir, pour le reste de mes jours. Le silence de la boutique n’est plus une tension, c’est un linceul de coton épais. Même la lumière ambrée du vase semble lointaine, comme vue à travers une vitre givrée.Eloise est la première à bouger. Le grincement du tabouret sur le sol me déchire le tympan. Je lève la tête, un effort surhumain. Elle se tient debout, chancelante, les mains agrippées au bord du comptoir comme moi tout à l’heure. Son visage est cendreux, ses yeux cernés de violettes profondes.— Il faut… il faut s’hydrater, articule-t-elle d’une voix craquelée.Elle dit cela comme on énonce une vérité fondamentale, une étape de survie. Elle a raison. Nos corps, négligés, sont des coquilles vides après la tempête mentale.Elle se traîne vers le petit évier à l’arrière de la boutique, trouve deux verres à dents ébréchés, les rem
CHAPITRE 19 : LA GRAINE DANS LA FISSURE 1LéoL’équilibre est ténu, une feuille posée sur la lame d’un couteau.Eloise revient, comme promis, tous les jeudis soir. Ses visites sont devenues le seul point d’ancrage dans ma chronologie intérieure. Elle n’entre jamais complètement. Elle reste près de
CHAPITRE 20 : LA GRAINE DANS LA FISSURE 2LéoLe Gardien tourne la tête vers moi. Même dans son agonie, je sens son désespoir, sa désapprobation. C’est une folie.Le vase hésite. La pulsation devient erratique. Puis, une des fissures noires, la plus large, sur la panse, se met à… suinter. Non pas d
CHAPITRE 17 : LE SILENCE QUI PRÉCÈDE L’HYMNE 1LéoL’effondrement vient après.Pas physiquement. Le corps, cette enveloppe qui fut à Léo, tient debout. Il fonctionne. Il respire. Il nettoie. Mais il est une coquille naviguant dans un océan de vide intérieur. La fusion, ce « nous » triomphant et ter
CHAPITRE 18 : LE SILENCE QUI PRÉCÈDE L’HYMNE 2LéoCe n’est pas l’amour fou de Cassia. C’est quelque chose d’autre. De plus calme. De plus durable peut-être.La fleur ne se fane pas. Je la pose délicatement devant le vase. Elle semble appartenir à ce décor.Ce geste minuscule brise quelque chose en







