Mag-log inChapitre 6 : Le Festin des Ombres
Léo
La cicatrice en forme de lierre sur ma cheville palpite,un pouls second qui scande mes nuits et mes jours. Elle n'est pas une marque de douleur, mais un rappel constant. Je suis lié. Chair et argile, sang et terre. La boutique n'est plus un lieu de commerce, mais un temple, un terrier. L'air y est épais, chargé d'énergie stagnante et de désir. Je ne me reconnais plus dans le miroir. Mes yeux, cernés, brillent d'une lumière trop vive. Mes gestes ont une économie de prédateur.
Cassia est partout. Sa présence n'a plus besoin de la nuit pour se manifester. Une ombre du coin de l'œil, un frôlement dans l'air chaud, un soupçon de son parfum quand je tourne la page d'un livre. Elle se nourrit de moi. De mon énergie, de mes souvenirs, de mon humanité. Et j'offre tout, avec une dévotion d'adepte.
Ce soir, cependant, la faim est différente. Elle émane du vase comme une chaleur rayonnante, insistante. Ce n'est pas la faim du désir ou du sang. C'est plus primitif. Une faim de substance.
Je me tiens debout devant le vase, nu. La veine noire sur sa panse bat, lente et lourde. Je sais ce qu'elle veut. Ce dont nous avons besoin.
— Léo ! Ouvre cette porte ! Je sais que tu es là !
La voix de Marcus est un coup de hache dans le silence sacré. Elle est rauque, brisée, mais pleine d'une haine tenace. Il est revenu. Plus tôt que je ne le pensais.
Un sourire lent étire mes lèvres. L'offrande se présente d'elle-même.
Je vais à la porte, pousse le verrou. Marcus se tient là, hagard. Il a vieilli de dix ans en quelques jours. Ses vêtements sont froissés, son regard est fiévreux, parcouru d'une terreur mal refoulée. Dans une main, il serre un pied-de-biche. Dans l'autre, une petite bouteille, sans doute de l'essence. Des outils d'homme désespéré.
— Tu as cru me briser ? crache-t-il en entrant, son odeur de peur et de rage précédant son corps.
Il voit le vase. Ses yeux s'illuminent d'une convoitise maladive.
— Elle est à moi. Elle m'a parlé. Dans mes rêves. Elle m'appartient.
Il avance, le pied-de-biche levé. Il ne veut plus l'acheter. Il veut le briser, le posséder par la destruction.
Je ne bouge pas. Je le regarde simplement.
— Non, Marcus. C'est toi qui nous appartiens.
Le froid s'abat sur la pièce. Un froid de sépulcre, si brutal que le souffle de Marcus se condense en un nuage blanc. L'obscurité se déchire derrière lui.
Ce n'est pas Cassia qui émerge. Ce n'est pas le Satyre.
C'est une meute.
Des formes basses, rampantes, faites d'ombre et de dents. Elles glissent sur le parquet, silencieuses, leurs yeux des points de braise jaune. Les Lémures. Les esprits affamés des morts sans repos, que le pouvoir de Cassia peut convoquer, canalisés par le sang que j'ai versé.
Marcus se fige, le bras encore levé. Son regard passe de moi aux ombres qui l'encerclent. La terreur pure, absolue, dévaste son visage. Le pied-de-biche tombe de sa main avec un bruit sourd.
— Non... s'il vous plaît... gémit-il.
Les ombres bondissent.
Elles ne le mordent pas, ne le griffent pas. Elles passent à travers lui.
Il hurle. Un son à glacer le sang, un cri d'agonie de l'âme. Son corps se cambre, secoué de spasmes. Les ombres se jettent sur lui, encore et encore, comme des piranhas sur de l'énergie pure. Elles ne dévorent pas sa chair. Elles dévorent sa peur, sa volonté, ses souvenirs, son essence vitale.
Je regarde, impassible. C'est un spectacle à la fois hideux et magnifique. La justice de l'ombre. Le festin des dieux anciens.
Cassia apparaît à mes côtés. Sa forme est plus solide que jamais. Je vois la courbe de sa hanche, la longue ligne de son cou. Elle pose une main sur mon épaule. Sa toucher est de glace et de feu. Elle regarde le festin avec une satisfaction tranquille.
Les hurlements de Marcus faiblissent, deviennent des râles, puis un silence de pierre. Les ombres se retirent, repues, plus denses, plus sombres. Elles se dissolvent dans les coins de la pièce, regagnant les ténèbres d'où elles sont venues.
Il ne reste de Marcus qu'une coquille vide, affalée sur le sol. Il respire encore, un souffle faible et régulier. Ses yeux sont ouverts, vitreux, sans aucune pensée derrière. Un légume. Une page blanche.
La chaleur revient dans la pièce. Le parfum de Cassia, riche et épicé, emplit l'air, chassant l'odeur de la peur.
Je m'approche du corps. Je me penche, prends la bouteille d'essence qui n'a pas servi. Je la dévisse, en verse le contenu sur le sol, loin de lui, loin du vase. L'odeur âcre se mêle un instant aux parfums sacrés.
Puis je saisis Marcus sous les bras. Il est lourd, inerte. Je le traîne jusqu'à la porte, le pousse dehors dans la nuit. Quelqu'un le trouvera. Il finira dans un asile. Son histoire sera celle d'une crise, d'un effondrement mental.
Je referme la porte. Je me retourne.
Cassia est là, devant le vase. La veine noire sur la céramique pulse, vigoureuse, nourrie. Elle me tend la main.
Je vais vers elle. Ses bras, presque entièrement solides maintenant, m'enlacent. Sa peau sent la pierre chaude et le sang séché. Son baiser est un goût de cendres et de pouvoir.
La leçon de ce soir n'était pas sur l'unité. Elle était sur la domination. Sur la nature réelle du pacte.
Je ne suis pas seulement le gardien. Je suis l'appât. Le chasseur. Le sacrificateur.
Et je bois à cette coupe avec une soif qui n'a plus de fond.
CHAPITRE 27 : LE FIL DE LA MÉMOIRE 2LéoElle ferme les yeux un instant, fronce les sourcils. Puis elle les rouvre, son regard est perçant.— Il t’a montré… les débuts.Je hoche la tête.— Il propose un retour en arrière. Une annihilation par la simplicité.Elle s’approche, s’assoit en face de moi. Elle réfléchit, les doigts tambourinant sur le comptoir.— C’est intelligent, finit-elle par dire. Il ne nous attaque plus sur nos faiblesses. Il nous attire sur un terrain neutre. Il nous montre la beauté de l’avant. Avant le chaos des sentiments.— C’est un mensonge par omission, dis-je, mais ma voix manque de conviction.— Est-ce un mensonge ? Le soleil sur l’argile, c’était réel. C’était bon. C’est la suite qui a tout compliqué.Elle dit cela calmement, sans jugement. Elle explore la proposition de l’ennemi, comme on examine un piège sophistiqué.— Tu y songes ? demandé-je, horrifié.Elle me regarde, et dans ses yeux, je vois la même lassitude, le même désir de paix, quelle qu’elle soit
CHAPITRE 26 : LE FIL DE LA MÉMOIRE 1Eloise Le silence qui suit est différent. Purgé de la séduction. Le froid revient, un froid rancunier, frustré. Le parfum a laissé place à une amertume métallique dans l’air.Le Gardien laisse échapper un long soupir, un bruissement de feuilles sèches. Ses racines se rétractent, honteuses.Nous restons debout, main dans la main, pantelants. Nous venons de repousser la plus dangereuse des attaques : celle qui venait de nos cœurs mêmes.Le Collecteur a révélé sa nouvelle arme : la nostalgie empoisonnée. L’offrande volontaire du meilleur de nos souvenirs, vidé de leur substance, transformé en leurre.Je regarde Léo. Son regard croise le mien. Il n’y a pas de victoire dans nos yeux. Seulement la conscience terrible d’une nouvelle frontière franchie dans cette guerre. Nous ne nous battons plus seulement contre un envahisseur extérieur. Nous nous battons contre nos propres fantômes, magnifiés, offerts en pâture par l’ennemi.Et le plus effrayant, c’est
CHAPITRE 25 : L’OFFRANDE VOLONTAIREEloiseLa fatigue est devenue un organe à part entière. Elle palpite en moi, lourde et sombre, à côté de mon cœur. Je la sens dans la lenteur de mes gestes le matin, dans le goût de cendre que rien n’arrive à masquer, dans les brumes qui voilent mes pensées. Je dors, mais je ne me repose pas. Je rêve de fissures. De choses froides qui rampent dans mes propres veines.Léo a changé, lui aussi. Il est plus mince, ses yeux creusés brillent d’une intensité fébrile. Il parle moins. Il écoute plus. Il écoute la boutique, les murs, le silence entre les silences. Parfois, je le surprends à poser sa paume à plat sur le sol, les yeux fermés, comme pour prendre le pouls de la pierre. Il communie avec le Gardien, d’une façon que je ne comprends pas tout à fait. Une communion d’usure.Le vase… il est l’épicentre de tout. Il ne semble plus menaçant, juste infiniment las. Sa lumière est terne, un vert d’eau stagnante. Les cicatrices noires ont l’air figées, mais je
CHAPITRE 24 : LES RACINES DU GUETLéoLe printemps s'installe sur la rue des Acacias. Les marronniers déploient leurs feuilles tendres, aveugles aux fissures qui courent sous leurs racines. La boutique respire cette saison nouvelle avec un râle d'agonisant. L'air y est constamment tiède, humide, chargé d'un parfum de terre et de moisi doux qui ne parvient pas à masquer l'odeur de brûlé froid qui revient parfois, la nuit.Notre routine s'est durcie, transformée en rituel de survie.Eloise vient dès l'aube. Elle apporte des plantes : de la menthe, du basilic, du thym en pot. Des choses vivaces, odorantes. Elle les dispose près des fenêtres, sur le comptoir, partout où la lumière du jour peut les atteindre. « Des sentinelles végétales », dit-elle. Leur présence semble aider. Un peu. Quand l'air se fait trop lourd, les feuilles de menthe se recroquevillent en premier. Un système d'alarme rudimentaire.Moi, j'ai appris à lire les signes dans la texture du silence. Il y a le silence normal,
CHAPITRE 23 : LA VIGILANCE DES CICATRICES 2LéoUne pensée glacée, qui n’est pas la mienne, effleure la surface de mon esprit.…solitude… inutile… collectionner… préserver… dans le froid… rien ne se perd… rien ne souffre…C’est la voix du Collecteur. Ou l’écho de son essence. Une logique de musée glacial. Pourquoi se battre ? Pourquoi ressentir ? Pourquoi risquer la douleur, la perte ? Tout peut être saisi, figé, classé. Dans le néant organisé, il n’y a plus de chaos. Plus de mal. Plus de bien non plus. Juste… l’ordre.La tentation est insidieuse. Après la peur, après la lutte, elle offre un repos éternel. Une abdication.Mais au fond de moi, les braises que Cassia a ravivées crépitent. Elles brûlent face à ce froid. La douleur de la perte ? Oui. Mais aussi la fulgurance de la joie. La chaleur du partage. La complexité désordonnée, merveilleuse, de la vie.— Non, je dis à voix haute. Le son est étranglé dans l’air épais. Tu n’auras pas ça. Tu n’auras pas nous.Je marche vers le vase.
CHAPITRE 22 : LA VIGILANCE DES CICATRICES 1LéoLes jours qui suivent sont des jours de veille.Chaque matin, je pousse la porte de la boutique avec une appréhension qui se niche au creux de mon estomac. L’air est-il trop calme ? Trop froid ? L’odeur de terre humide et de vie végétale a-t-elle laissé place à une senteur de cave, de poussière ancienne ? Je vérifie le vase en premier. Toujours à sa place. Ses cicatrices noires ne se sont pas étendues. La lumière qui palpite derrière l’argile est faible, constante, comme un patient sous sédatif. Je pose les doigts à quelques millimètres de sa surface. Je ne sens plus la brûlure du désir frénétique, ni le vide absolu du Collecteur. Je sens une tiédeur résignée, une fatigue immense. C’est presque pire.Le Gardien est toujours sur son socle, enveloppé de lierres plus épais, presque un cocon. Parfois, une lueur verte traverse les interstices des feuilles, un signe de vie lointaine. Il se restaure. Lentement. Il ne parle pas, ne bouge pas. Il







