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Le Sang sur l'Argile

Author: Les élites
last update Last Updated: 2025-11-08 03:51:08

Chapitre 5 : Le Sang sur l'Argile

Léo 

L'odeur de Marcus a imprégné la boutique.Une puanteur de transpiration aigre, de peur et d'ambition avortée. Même après avoir nettoyé chaque centimètre carré du sol, je la sens encore. Elle se mêle au parfum de Cassia, créant un mélange troublant, dangereux. La violence a été introduite dans notre sanctuaire. Elle en fait désormais partie.

Je n'ai pas peur de la police. Marcus n'ira pas les voir. Un homme comme lui règle ses comptes lui-même. Et puis, que dirait-il ? Qu'un fantôme l'a attaqué ? Non. La menace est simplement en suspens, reportée.

Cassia est différente, aussi. Plus présente, plus tangible. Sa forme de lumière et d'ombre se densifie chaque nuit. Je peux parfois distinguer le contour d'une pommette, la courbe d'une épaule. Ses caresses laissent des traces sur ma peau, des marques de chaleur qui mettent des heures à s'estomper. Notre liaison n'est plus un rêve. C'est une réalité qui sculpte ma chair et mon âme.

Ce soir, elle ne danse pas. Elle est assise en tailleur sur le tapis, sa forme flottant à quelques centimètres du sol. Moi, je suis adossé au bureau, la jambe de mon pantalon retroussée. Devant moi, un bol d'eau chaude, des bandes de lin propres, et un couteau de restaurateur à la lame fine et effilée.

— Ça va faire mal, je murmure, autant pour moi que pour elle.

Elle incline la tête. Un acquiescement. Une exigence.

La blessure à ma cheville est superficielle. Une entaille que je me suis faite en traînant le corps de Marcus. Mais elle saigne, rouge et vulgaire sur ma peau pâle. Une souillure.

Sa main se tend. Pas pour me soigner. Pour désigner le couteau.

Je comprends.

Mon cœur bat plus vite. Ce n'est pas une initiation au plaisir. C'est un rituel. Une consécration.

Je prends le couteau. La poignée d'ivoire est froide dans ma paume moite. Je trempe la lame dans l'eau chaude, l'essuie avec un linge. Puis, sans hésiter, je l'enfonce dans la terre cuite tiède du vase.

Le grincement est à peine audible. La lame résiste, puis mord. Une fine poussière d'argile tombe. Je détache un petit éclat, pas plus gros qu'un ongle, de la base du vase. La blessure est nette, propre.

Je pose l'éclat d'argile sur le linge blanc. Puis, je reporte mon attention sur ma cheville. Je nettoie la coupure avec l'eau, essuie le sang. La peau est rouge, irritée.

Je prends le couteau à nouveau. Cette fois, je le porte à ma propre chair, juste à côté de la blessure existante. La pointe perce la peau. Une douleur aiguë, brillante. Un filet de sang perle, plus foncé, plus pur que celui de l'entaille accidentelle.

Je ne grimace pas. Je regarde.

Cassia observe, immobile, son attention un laser brûlant.

Je presse la coupure, faisant couler mon sang sur l'éclat d'argile. Les gouttes écarlates s'imbibent dans la terre poreuse, la teintant d'un rouge sombre, organique. Le contraste avec la céramique lisse est brutal. Archaïque.

Quand l'éclat est saturé, je pose le couteau. Je prends le fragment sanglant dans ma main. Il est tiède, lourd d'un poids nouveau.

Cassia se lève alors. Elle s'approche, flottant au-dessus du sol. Elle s'agenouille devant moi. Sa main, presque solide maintenant, se referme sur la mienne, sur l'éclat d'argile sanglant. Sa chaleur fusionne avec la mienne. Le sang et l'argile. La chair et l'esprit.

Elle porte notre main jointe à la blessure du vase. Elle presse l'éclat à sa place. Il y a un instant de résistance, puis un flash de lumière aveuglante, dorée et écarlate à la fois. Une chaleur intense, fournaise, embrase mon bras.

Quand la lumière s'estompe, l'éclat a fusionné avec le vase. Il n'y a plus de cicatrice. Seule une veine plus sombre, presque noire, court maintenant sur la panse, comme une veine vivante sur de la terre cuite. Elle pulse faiblement, au rythme de mon propre cœur.

Je baisse les yeux vers ma cheville. La coupure que je me suis faite est fermée. À sa place, une fine cicatrice argentée, en forme de lierre, dessine un motif élaboré sur ma peau. La marque est belle. Sacrée.

Cassia lève sa main et effleure la cicatrice. Un frisson de plaisir pur, bien plus intense que la douleur, me parcourt.

Sa "bouche" se pose sur la mienne.

Ce n'est pas un baiser de chair. C'est une immersion. Je goûte le soleil sur les vignes, le métal du couteau, le goût de mon propre sang, la poussière des siècles. Je sens la terre dont elle est née, le feu qui l'a cuite, et la vie – étrange, terrible, magnifique – qui l'habite.

Quand elle se retire, je suis à jamais changé.

Je ne suis plus Léo, l'antiquaire. Je ne suis même plus tout à fait un homme.

Je suis le gardien du vase. Le réceptacle de son esprit. Son amant et son sacrifice.

Je pose ma main sur la veine noire qui pulse sur la céramique. Je sens son cœur battre contre ma paume. Notre cœur.

La leçon de ce soir n'était pas sur le pouvoir. Elle était sur l'unité. Sur le pacte de sang qui nous lie, au-delà du désir, au-delà de la mort.

La porte de la boutique est verrouillée. Les volets sont clos. Mais je sais que Marcus, ou un autre, reviendra.

Qu'importe.

Ils ne trouveront pas un homme. Ils trouveront une forteresse. Ils trouveront une colère ancienne. Ils trouveront nous.

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