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Chapitre 5

مؤلف: Léo
last update تاريخ النشر: 2026-02-08 15:13:06

Anya

Cinq ans plus tôt

La convocation était arrivée sur mon téléphone en fin d'après-midi, un simple message de l'assistante de Don Rafael. M. Valenciaga souhaite vous voir. Ce soir. 20 heures. Bureau principal.

Pas de raison. Pas d'explication. Juste une heure et un lieu, comme une assignation à comparaître. J'avais appelé Lorenzo immédiatement, le cœur battant.

— Tu es au courant ? Ton père veut me voir.

— Non. Il ne m'a rien dit. Tu veux que je vienne avec toi ?

— Je... Je ne sais pas. Peut-être que c'est une bonne nouvelle ? Peut-être qu'il veut m'offrir un poste dans l'entreprise, ou...

— Ou peut-être qu'il veut t'offrir ses félicitations officielles. Ne t'inquiète pas. Mon père est froid, mais il n'est pas méchant. Vas-y. Je t'appelle après.

Je l'avais cru. J'avais tout cru. J'étais amoureuse, et l'amour rend aveugle, idiot, vulnérable. L'amour vous fait confondre un abattoir avec un salon de réception.

Je me préparai avec soin. Une robe bleu marine, sobre, élégante. Des escarpins discrets. Un collier de perles fines que ma mère m'avait offert pour mes vingt ans. Je voulais avoir l'air professionnelle, sérieuse, digne d'entrer dans la famille. Je voulais qu'il me regarde et qu'il pense : Oui, elle est à la hauteur.

Je me brossai les cheveux jusqu'à ce qu'ils brillent. Je vérifiai mon maquillage trois fois. Je m'entraînai à sourire devant le miroir, un sourire poli, réservé, qui ne montrait pas trop les dents.

J'avais vingt-trois ans. J'étais fiancée à l'homme que j'aimais. Et je marchais vers ma propre destruction sans le savoir.

---

La villa Valenciaga était encore plus imposante de nuit. Les projecteurs éclairaient la façade de pierre blonde, les cyprès se découpaient sur le ciel violet, les fontaines chuchotaient dans l'obscurité. Une domestique en uniforme m'accueillit à l'entrée, me débarrassa de mon manteau, me guida à travers un dédale de couloirs.

Mes talons claquaient sur le marbre. Le bruit me semblait trop fort, presque indécent. J'avais l'impression de profaner un temple.

Le bureau de Don Rafael était au deuxième étage, au bout d'une galerie ornée de portraits de famille. Des générations de Valenciaga me regardaient passer, leurs visages sévères figés dans la peinture à l'huile. Je me sentais minuscule. Étrangère. Coupable avant même d'avoir commis le moindre crime.

La domestique frappa à la porte massive, l'ouvrit, s'effaça.

— Mademoiselle Rossi, monsieur.

— Faites-la entrer.

La voix de Don Rafael était grave, calme, parfaitement neutre. J'entrai. La porte se referma derrière moi avec un bruit mat.

Le bureau était immense. Des boiseries sombres, des étagères chargées de livres reliés en cuir, une cheminée monumentale où crépitait un feu. Derrière le bureau, une fenêtre en ogive donnait sur les jardins obscurs. Devant le bureau, un fauteuil vide. Et derrière le bureau, debout, Don Rafael Valenciaga.

Il ne m'invita pas à m'asseoir.

— Mademoiselle Rossi. Merci d'être venue.

Sa voix était polie. Trop polie. Comme un médecin qui annonce une mauvaise nouvelle.

— C'est moi qui vous remercie, monsieur. Votre message était... mystérieux.

— Asseyez-vous.

Je m'assis. Mes mains se posèrent sur mes genoux, sagement, comme à l'école. Mes doigts étaient glacés. Le feu dans la cheminée ne réchauffait rien.

Don Rafael resta debout. Il dominait la pièce, la situation, moi. Il portait un costume sombre, une cravate noire, et ses yeux gris me fixaient avec une intensité qui me clouait sur place.

— Savez-vous pourquoi je vous ai fait venir ?

— Non, monsieur.

— Vraiment ?

Il contourna le bureau, s'approcha de la cheminée, prit un tisonnier, remua les bûches. Des étincelles jaillirent.

— Mon fils est amoureux de vous. C'est une évidence. Il vous a demandée en mariage. Vous avez accepté. Tout cela est très... romantique.

Le mot « romantique » tomba de ses lèvres comme une insulte.

— Mais le mariage, mademoiselle Rossi, n'est pas une affaire de sentiments. C'est une affaire de stratégie. De alliances. De patrimoine. Mon fils est l'héritier de Valenciaga Holdings. Son épouse devra porter notre nom, représenter notre famille, gérer notre image. Êtes-vous prête à cela ?

— Je... Oui, monsieur. J'aime Lorenzo. Je suis prête à tout pour lui.

— À tout ?

Il se tourna vers moi. Les flammes dansaient dans ses yeux.

— Alors vous ne refuserez pas de répondre à quelques questions.

Il revint vers le bureau, ouvrit un dossier posé devant lui. Un dossier épais, rempli de feuilles, de photos, de documents.

Mon dossier.

— Depuis combien de temps votre père entretient-il des relations avec la famille Moretti ?

La question me percuta de plein fouet.

— Pardon ?

— Les Moretti. Nos concurrents. Nos ennemis. Depuis combien de temps votre père leur vend-il nos secrets ?

— Mon père ne... C'est absurde. Mon père est pâtissier. Il n'a jamais rien eu à voir avec les Moretti.

— Vraiment ?

Il sortit une feuille du dossier, me la tendit. Un relevé bancaire. Le compte professionnel de mon père. Plusieurs virements entrants, des sommes importantes, de la part d'une société écran que je ne connaissais pas.

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

— Des paiements. Pour des informations. Des recettes, des contrats, des secrets de fabrication. Tout cela a fuité vers les Moretti ces six derniers mois. Et toutes les fuites remontent à votre père.

— C'est faux. C'est impossible. Mon père n'est pas un espion.

— Alors comment expliquez-vous ces virements ?

Je regardai le relevé, les mains tremblantes. Je ne comprenais rien. Les chiffres dansaient devant mes yeux.

— Je ne sais pas. Il doit y avoir une erreur. Je vais lui demander, il va...

— Votre père a été arrêté cet après-midi.

Le sol s'ouvrit sous mes pieds.

— Quoi ?

— La police financière l'a placé en garde à vue. Fraude, espionnage industriel, association de malfaiteurs. Les preuves sont accablantes.

Je me levai, vacillante.

— Ce n'est pas possible. Mon père est innocent. Il n'a jamais...

— Asseyez-vous.

La voix claqua comme un fouet. Je me rassis, les jambes coupées.

Don Rafael contourna le bureau, vint se placer devant moi. Il était immense. Il me dominait de toute sa hauteur.

— Écoutez-moi attentivement, mademoiselle Rossi. Votre père est coupable. Les preuves sont irréfutables. Il ira en prison. Votre famille est ruinée. Votre nom est sali. Dans quelques heures, la presse sera au courant. Le scandale sera énorme.

Chaque mot était un coup de marteau.

— Mais je suis un homme raisonnable. Je peux arrêter cela. Je peux faire disparaître les preuves, classer l'affaire, sauver votre père. À une condition.

— Laquelle ?

Ma voix était un filet. Je savais déjà ce qu'il allait dire. Je le savais, et pourtant je posai la question.

— Vous disparaissez. Vous quittez Lorenzo. Vous rompez les fiançailles. Vous ne le contactez plus jamais. Et vous ne dites à personne ce qui s'est passé ce soir.

Le silence qui suivit était si profond que j'entendais mon propre cœur battre.

— Si vous refusez, continua-t-il, votre père passera les vingt prochaines années en prison. Votre mère perdra sa maison. Votre famille sera détruite. Et Lorenzo... Lorenzo apprendra que la femme qu'il aimait n'était qu'une espionne à la solde de nos ennemis.

— C'est faux.

— Bien sûr que c'est faux. Mais qui vous croira ?

Il avait raison. Personne ne me croirait. J'étais Anya Rossi, la fille du pâtissier, la roturière qui avait eu l'audace de séduire l'héritier Valenciaga. Personne ne prendrait ma défense. Personne ne m'écouterait.

— Pourquoi ? murmurai-je. Pourquoi faites-vous ça ?

— Parce que mon fils mérite mieux. Parce que cette famille a une réputation, un héritage, un avenir. Et parce que vous, mademoiselle Rossi, vous êtes une tache sur cet avenir.

Ses mots étaient précis, chirurgicaux, sans haine. C'était pire que de la haine. C'était du mépris absolu. Je n'étais pas une ennemie. J'étais un détail gênant. Une erreur à corriger.

— Vous avez jusqu'à demain matin pour donner votre réponse. Passé ce délai, les preuves seront transmises à la presse.

Il retourna derrière son bureau, s'assit, prit un stylo, se mit à écrire comme si je n'étais plus là. L'entretien était terminé.

Je me levai. Mes jambes me portaient à peine. Je marchai vers la porte, la main tendue vers la poignée.

— Mademoiselle Rossi ?

Je me retournai.

— Ne tentez pas de prévenir Lorenzo. Il est en déplacement jusqu'à demain. Et si vous essayez de le joindre, sachez que j'ai les moyens de faire bien pire que ruiner votre père. Bonne soirée.

J'ouvris la porte, sortis, refermai derrière moi.

Le couloir était vide. Les portraits des Valenciaga me regardaient. Leurs visages semblaient ricaner.

Je marchai. Un pas après l'autre. Le marbre, l'escalier, le hall. La domestique me rendit mon manteau. Je sortis dans la nuit. La pluie commençait à tomber, fine et glacée.

Je restai debout devant la villa, sous les gouttes, incapable de bouger. Mon père. Ma mère. Lorenzo. Les mots de Don Rafael tournaient dans ma tête comme des lames de mixeur. Espionnage. Prison. Disparaissez.

Je sortis mon téléphone. Mes doigts tremblaient tellement que je mis trois essais pour déverrouiller l'écran. J'appelai Lorenzo. Une sonnerie. Deux. Trois. Messagerie.

Lorenzo, c'est moi. Rappelle-moi. C'est urgent. S'il te plaît. S'il te plaît, rappelle-moi.

Il ne rappela pas. Il était en déplacement. Ou peut-être avait-il déjà reçu l'ordre de ne pas répondre. Je ne le saurais jamais.

La pluie redoublait. Je levai les yeux vers la façade illuminée de la villa. Une silhouette se découpait derrière la fenêtre du bureau. Don Rafael. Il me regardait.

Je baissai la tête, tournai les talons, m'enfonçai dans la nuit.

Je n'avais pas encore donné ma réponse. Mais au fond de moi, je savais déjà que j'avais perdu. Je savais déjà que j'allais disparaître. Je savais déjà que Lorenzo ne saurait jamais la vérité.

Et je savais, avec une certitude glacée, que ma vie venait de s'arrêter.

---

La voiture quitta la route deux heures plus tard, sur une départementale détrempée, dans un virage que je connaissais par cœur. Les freins ne répondirent pas. Le ravin s'ouvrit devant moi comme une bouche noire.

Je n'eus même pas le temps de crier.

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