LOGINLe lundi matin s’ouvrit dans une atmosphère lourde, étouffée par la poussière de la saison. Bruno s’était levé le premier, évitant le face-à-face dans la cuisine. Quand Alice entra à son tour, le café était prêt, mais l'homme, lui, était déjà assis sur la terrasse, le regard perdu au-delà du muret de la cour. Le froid qui s’était installé entre eux la veille ne s'était pas dissipé avec la nuit ; il s'était solidifié, transformant chaque pièce de la maison en un terrain miné.Tristan apparut quelques minutes plus tard, traînant ses pas d'enfant de neuf ans. Dans son uniforme d'école primaire, il paraissait soudain plus petit, presque fragile, malgré la mine indifférente qu’il s’efforçait d'ar
Le poulet bicyclette croustillant et l’alloco doré, préparés par Alice avec un soin presque dévôt dans l’espoir de célébrer ce qui aurait dû être une renaissance, restèrent presque intacts au centre de la table familiale. Les plats fumaient encore doucement, mais l'appétit avait déserté la maison. Tristan avait mangé dans un silence de plomb, les yeux obstinément fixés sur le dessin délavé de son assiette en faïence. Il répondait par de brefs hochements de tête mécaniques, presque absents, aux timides tentatives de Bruno pour détendre l’atmosphère et meubler ce vide vertigineux. Dès le dernier morceau avalé sans goût, le garçon de neuf ans s’était éclipsé dans sa chambre, refermant la porte derrière lui avec une lenteur calculée, une douce
L’hôtelLutetia, à quelques encablures de la rive gauche, n’avait rien perdu de sa superbe feutrée, mais pour Édouard et Monique De Souza, ses couloirs feutrés et ses lumières tamisées ressemblaient à une antichambre funèbre.Ils étaient arrivés à Paris à l'aube par le vol régulier, ayant devancé de peu l’avion sanitaire de Christian. Depuis, les heures s’étaient dissoutes dans le blanc chirurgical du service de neurochirurgie de l’hôpital Lariboisière. Aucune bonne nouvelle. L’opération pour réduire l’hématome sous-dural s’était achevée à midi, mais Christian restait plongé dans un coma artificiel, son cerveau luttant contre un œdè
Le baiser n’eut rien d’un prélude courtois. Il fut l’impact de deux trajectoires qui s'étaient devinées dès le premier soir. Dans la pénombre du pavillon, Étienne recula d'un pas, ses yeux sombres rivés sur ceux de Kelma, avant que ses mains ne viennent se poser sur le bas de son pull en cachemire noir. Il le souleva d'un geste lent, délibéré, que Kelma accompagna en levant les bras, s'offrant au regard de cet homme sans un gramme de retenue.Quand l'air frais du pavillon heurta sa peau nue, un frisson violent la traversa. Étienne fit glisser ses paumes le long de ses flancs, remontant jusqu'à ses seins qu'il enveloppa de ses mains chaudes. Du bout des pouces, il effleura ses mamelons déjà durcis par le froid et l'excitation. Kelma ferma brièvement les yeux, la tête rejetée en arri&e
La nuit dans le domaine de Sologne avait la profondeur des nuits de forêt, ce silence dense qui isole du reste du monde. Dans sa chambre aux poutres sombres, Kelma ne dormait pas. Allongée sur le dos, les yeux fixés sur les reflets de la lune qui traversaient les rideaux de lin, elle faisait le compte.Trente-trois ans.C’était l’âge où l’on est censé avoir posé les fondations de sa vie, construit les murs et solidifié le toit. Elle, elle avait l’impression de se tenir au milieu d’un champ de ruines élégantes, masquées par le prestige du nom De Souza et l'apparat des cercles financiers parisiens. Elle repensa aux derniers mois, à l’humiliation sourde de la distance, et surtout à cette ultime trahison de Christian, cette ingratitude brute d’un homme p
La voiture d'Édouard de Souza filait à vive allure sur l'axe principal et encombré qui menait directement à l'aéroport international. Derrière les vitres teintées de la lourde berline noire, la chaleur étouffante de la fin de journée et l'agitation désordonnée de la ville d'Aureval glissaient comme un décor de théâtre lointain, flou et totalement irréel.Édouard s'était installé à l'avant, sur le siège passager, le téléphone vissé à l'oreille depuis le départ de l'hôpital. Sa rigueur habituelle de grand banquier s'était muée en une froideur logistique implacable, presque chirurgicale. En quelques appels brefs et tranchants, il gérait l'urgence absolue à distance, devançant les obstacles administratifs : la liaison directe avec l'ambassade pour s'assurer que leurs a
À l’autre bout d’Aureval, quelques heures plus tôt, dans une suite impersonnelle du grand hôtel de la place centrale, la matinée de Christian De Souza n’était pas moins lourde. Le silence de cette pièce anonyme était stérile, rythmé seulement par le ronronnement discret de la climatisation et le pa
Alice avait vingt-deux ans, et à cet âge-là elle n’avait pas encore appris que certaines intensités portent en elles leur propre fin.Elle était allongée contre lui, le souffle encore irrégulier, la peau parcourue de cette chaleur lente qui ne s’éteint jamais complètement, tandis que les doigts de
Christian nouait sa cravate pour la troisième fois.Pas parce qu'elle était de travers. Ses mains avaient simplement besoin de faire quelque chose pendant que sa tête faisait le reste.Dans le miroir, il voyait un homme prêt pour un dîner. Costume sombre, expression maîtrisée, la surface parfaite d
Une bouffée de colère mêlée d’amertume envahit Alice si brutalement qu’elle sentit tout son corps se tendre. Elle rejeta la tête en arrière, incapable de contenir plus longtemps ce qui montait en elle depuis que cette femme était sortie de la voiture.— Qu’est-ce que tu me veux ? lança-t-elle d’une







