MasukChapitre 3
Apolline
Le petit-déjeuner est servi dans la salle à manger d'apparat, une pièce immense et glaciale malgré les dorures et les miroirs qui essaient vainement de lui donner une apparence de chaleur. La table pourrait accueillir trente convives, mais nous ne sommes que quatre, perdus au milieu de cette immensité comme des naufragés sur un radeau de cristal et d'argenterie. Les couverts sont en vermeil, les assiettes en porcelaine de Limoges, et le café fume dans des tasses si fines qu'on voit la lumière à travers la porcelaine, mais tout cela ne suffit pas à réchauffer l'atmosphère qui règne dans cette pièce.
Béatrice préside le repas avec la rigidité d'un général passant ses troupes en revue, le dos droit, les lèvres pincées, les yeux noirs qui scrutent chaque détail avec une acuité impitoyable. Elle commente chaque geste, chaque retard, chaque tenue, et ses paroles sont des flèches empoisonnées qu'elle décoche avec une précision redoutable sans jamais élever la voix.
_ Apolline, vous êtes bien pâle ce matin, vous ne dormez donc jamais ? Encore une nuit à errer dans les couloirs comme une âme en peine ?
Je ne réponds pas, je me contente de verser un nuage de lait dans mon thé, observant les volutes blanches qui se mêlent au liquide ambré avec une fascination feinte. J'ai appris depuis longtemps que répondre à Béatrice, c'est lui donner l'arme qu'elle retournera contre vous, et je me suis fait une armure de silence et de sourires polis qui la frustre davantage que n'importe quelle repartie.
Matteo, assis en face de moi, lit le journal financier sans m'accorder un regard, ses doigts manucurés tournant les pages avec une nervosité qui trahit son impatience. Il est le frère cadet d'Alexander, celui qui vit dans l'ombre du premier, celui qui attend son heure avec une avidité qu'il dissimule mal. Il ne m'a jamais adressé la parole autrement que par obligation, et ses rares mots sont toujours teintés de ce mépris distrait qu'on réserve aux importuns.
Éloïse, la sœur d'Alexander, est affalée sur sa chaise, les yeux rivés sur l'écran de son téléphone, ses doigts pianotant sur le clavier avec une célérité d'adolescente. Elle est la seule à ne pas me traiter avec une hostilité ouverte, mais son indifférence est presque pire, une indifférence de jeune fille riche qui ne voit pas plus loin que son propre reflet dans le miroir.
La porte s'ouvre et Alexander entre, sa silhouette massive interceptant la lumière du lustre, plongeant brièvement la pièce dans une ombre qui accentue les angles de son visage. Il porte un costume anthracite, une cravate de soie sombre, et ses cheveux sont déjà coiffés avec cette perfection impeccable qui ne le quitte jamais. Il fait le tour de la table, pose une main distraite sur mon épaule, un geste mécanique qui dure à peine une seconde, juste assez pour que les autres le voient, juste assez pour sauver les apparences.
_ Bonjour, dit-il sans me regarder, et le mot tombe dans le silence comme une pierre dans un puits, sans écho, sans chaleur.
Il ne s'assoit pas, il ne prend pas de café, il reste debout près du buffet, consultant rapidement son téléphone, et je sens le poids de sa main sur mon épaule comme une brûlure légère qui s'estompe déjà. Puis il repart, aussi vite qu'il est entré, et la porte se referme derrière lui dans un claquement feutré qui résonne dans ma poitrine.
_ Mon fils travaille trop, commente Béatrice en reposant sa tasse avec un cliquetis sec, et il serait temps qu'il pense à autre chose qu'à ses affaires, vous ne croyez pas, Apolline ?
Je sais ce qu'elle insinue, je connais cette rengaine par cœur. Un héritier. Elle veut un héritier, un petit Castellano qui perpétuerait le nom et la fortune. Mais elle ne veut pas que ce soit moi qui le lui donne, elle voudrait une autre femme, une femme de son choix, une femme qu'elle pourrait contrôler.
_ Alexander sait ce qu'il a à faire, je réponds évasivement, le nez dans ma tasse de thé.
Matteo ricane derrière son journal, un rire bref et désagréable qui en dit long sur ce qu'il pense de la situation. Éloïse lève les yeux de son téléphone, me jette un regard presque compatissant, puis retourne à ses messages.
Je termine mon thé en silence, m'essuie délicatement les lèvres avec ma serviette, et m'excuse en prétextant une migraine, ce qui n'est qu'un demi-mensonge. Dans le couloir, je croise mon reflet dans un miroir ancien au cadre de bois doré, et je m'arrête un instant pour observer cette femme que je suis devenue. Elle est pâle, en effet, ses yeux sont cernés, ses lèvres sont pâles, et sa robe grise semble avoir été choisie pour la faire disparaître dans le décor. Elle est effacée, presque transparente, une aquarelle dont les couleurs se seraient diluées avec le temps.
Je monte dans ma chambre, cette chambre qui n'est qu'un refuge temporaire, une cellule plus confortable que les autres mais une cellule quand même. Je m'assois sur le lit et pose une main sur mon ventre, ce geste que je fais de plus en plus souvent sans y penser. Quelque chose a changé en moi, quelque chose de minuscule et d'immense à la fois, une présence qui n'est encore qu'un murmure mais qui grandit chaque jour.
Je repense au gala, à la danse, au baiser sur mes doigts, et à cette conversation surprise dans le couloir qui a brisé quelque chose en moi. Alexander ne m'aime pas, il ne m'a jamais aimée, il ne m'aimera jamais, et cette certitude, qui aurait dû m'anéantir, est en train de me libérer. Je n'attends plus rien de lui, je n'espère plus rien, je ne suis plus la femme qui espérait un regard, un geste, un mot.
Je suis celle qui va partir.
Cette résolution s'installe en moi avec la douceur d'une évidence longtemps refusée, et je souris pour la première fois depuis des jours, un sourire fragile et déterminé qui n'appartient qu'à moi. Je vais protéger cette vie qui grandit dans mon ventre, je vais l'emmener loin de ce manoir, loin de cette famille qui m'a broyée, loin de cet homme qui ne m'a jamais vue. Et personne, pas même Alexander Castellano avec toute sa puissance e
t sa fortune, ne pourra m'en empêcher.
Chapitre 140ÉpilogueApollineCinq ans plus tard.La maison est pleine. De rires. De cris. De vie. Léo a neuf ans. Il court dans le jardin. Avec son petit frère. Raphaël. Quatre ans. Des boucles brunes. Des yeux gris. Comme son père. Comme son frère. Comme tout. Ils jouent. Aux dinosaures. Aux voitures. Aux lions. Ils crient. Ils rient. Ils tombent. Ils se relèvent. Ils recommencent. Comme Léo. Quand il avait quatre ans. Quand il courait. Dans ce même jardin. Avec Rex. Qui est toujours là. Un peu usé. Un peu décoloré. Mais toujours là. Sur le lit de Léo. Qui n'est plus un petit lit. Mais un grand lit. Dans sa chambre. Rien qu'à lui. Avec la porte. La serrure. Le bureau. Les étagères. Le tapis rouge. Avec les fusées. Les étoiles. Les planètes. Tout. Comme promis. Comme toujours. Comme tout.Alexander est là. Dans la cuisine. Il prépare le dîner. Un poulet. Des légumes. Des pommes de terre. Il coupe. Il émince. Il assaisonne. Il goûte. Il rectifie. Il est concentré. Comme toujours. Qua
Chapitre 139AlexanderJe la regarde. Apolline. Assise dans le jardin. Sur la chaise longue. Sous le soleil. Un livre ouvert sur les genoux. Qu’elle ne lit pas. Elle regarde devant elle. Le regard perdu. Dans le vide. Dans ses pensées. Dans tout. Elle est belle. Plus belle que jamais. La grossesse commence à arrondir son ventre. Doucement. Juste un peu. Mais assez. Assez pour que je le remarque. Assez pour que je le voie. Assez pour que je l’aime. Encore plus. Si c’est possible. Encore plus.Je regarde Léo. Il court. Dans l’herbe. Avec Rex. Dans ses bras. Il rit. Il crie. Il saute. Il tombe. Il se relève. Il recommence. Il est heureux. Vraiment heureux. Comme un enfant qui a un père. Comme un enfant qui a une famille. Comme un enfant qui a tout. Et il a tout. Il a tout. Grâce à elle. Grâce à nous. Grâce à tout.Je regarde la maison. Notre maison. Vienne. La petite maison d’Éléonore. Enfin. La nôtre. Bientôt. Avec les volets bleus. Les cyprès. La lavande. Le jardin. Les fleurs. Les rir
Chapitre 138ApollineLa grossesse se passe bien. Mieux que bien. Merveilleusement bien. Je n'ai pas de nausées. Pas de fatigue. Pas de maux de dos. Rien. Juste une paix. Une douceur. Une plénitude. Que je n'avais jamais connue. Que je ne connaissais pas. Que je découvre. Jour après jour. Heure après heure. Minute après minute. Seconde après seconde.Alexander est aux petits soins. Il se lève avant moi. Il prépare le petit-déjeuner. Il fait du thé. Pas de café. Du thé. Avec du miel. Et du citron. Et des tartines. Avec de la confiture. Et du beurre. Et tout. Il me l'apporte. Au lit. Sur un plateau. Avec une fleur. Dans un petit vase. Une rose. Blanche. Ou jaune. Ou rose. Il change. Chaque jour. Une couleur différente. Une fleur différente. Un sourire différent. Mais toujours le même amour. Le même. Le nôtre._ Bonjour, ma belle._ Bonjour._ Tu as bien dormi ?_ Oui._ Tu veux quelque chose ?_ Non. Je t'ai. C'est tout.Il sourit. Un vrai sourire. Un sourire qui monte. Jusqu'aux yeux.
Chapitre 137LéoMaman et Papa m'ont appelé dans le salon. Ils avaient l'air bizarre. Sérieux. Pas fâchés. Mais sérieux. Je me suis assis sur le canapé. Entre eux. Ils m'ont regardé. Longuement. Sans rien dire. Et puis Maman a pris ma main. Et elle a parlé._ Léo, mon chéri. On a quelque chose à te dire. Quelque chose d'important._ Quoi ?_ Tu vas être grand frère.J'ai regardé Maman. Puis Papa. Puis Maman. J'ai réfléchi. Grand frère. Ça veut dire un bébé. Un bébé dans le ventre de Maman. Un bébé qui va sortir. Qui va vivre avec nous. Qui va prendre de la place. Qui va pleurer. La nuit. Tout le temps. Comme le bébé de Théo. Théo m'a dit que son petit frère pleurait tout le temps. La nuit. Le jour. Tout le temps. Et qu'il ne dormait plus. Et qu'il était fatigué. Et qu'il avait mal à la tête._ Un bébé ?_ Oui. Un bébé._ Dans ton ventre ?_ Oui. Dans mon ventre._ Il va sortir quand ?_ Dans quelques mois._ Quelques mois ?_ Oui._ Et il va pleurer ?_ Oui. Un peu. Au début._ Tout le
Chapitre 136AlexanderLe matin se lève doucement sur Vienne. La lumière filtre à travers les rideaux de la chambre, pâle, dorée, hésitante. Je suis réveillé depuis longtemps. Je regarde Apolline dormir. Elle est là, à côté de moi, sa tête posée sur l’oreiller, ses cheveux bruns éparpillés sur le tissu blanc, sa main posée sur le drap, les doigts légèrement recourbés. Elle respire lentement, paisiblement, et je pourrais rester là des heures, à la regarder, à écouter son souffle, à me dire que c’est réel, qu’elle est là, avec moi, pour toujours.Elle bouge. Un petit mouvement. Un froncement de sourcils. Elle ouvre les yeux. Lentement. Elle me voit. Elle sourit. Un sourire fatigué. Un sourire qui ne monte pas tout à fait jusqu’à ses yeux. Je le remarque. Je remarque tout, maintenant. C’est nouveau. Avant, je ne remarquais rien. Maintenant, je remarque tout._ Bonjour._ Bonjour._ Tu as bien dormi ?_ Oui. Et toi ?_ Oui.Elle s’étire. Lentement. Elle pose une main sur son ventre. Un ge
Chapitre 135ApollineLa nuit est tombée sur Vienne. Les invités sont partis. Les lumières du jardin se sont éteintes. Léo dort chez Éléonore. La maison est silencieuse. Vide. Pleine. De nous.Alexander me prend la main. Il me guide. Dans l'escalier. Jusqu'à la chambre. Notre chambre. Pour cette nuit. Pour toujours. Pour tout. La porte s'ouvre. Doucement. La pièce est plongée dans une pénombre dorée. Des bougies. Partout. Sur les meubles. Sur le rebord de la fenêtre. Sur la table de nuit. Elles dansent. Lentement. Comme des étoiles. Comme des promesses. Comme nous.Il me regarde. Sans rien dire. Il attend. Il attend que je fasse le premier pas. Comme toujours. Comme maintenant. Comme tout. Alors je le fais. Je m'approche. De lui. Tout près. Je pose ma main. Sur sa poitrine. Je sens son cœur. Qui bat. Fort. Vite. Vivant. Comme le mien._ Alexander._ Oui ?_ Ce n'est pas notre première nuit._ Je sais._ Mais c'est la plus belle._ Je sais._ Parce qu'il n'y a plus de passé. Plus de man







