Share

Chapitre 3

Author: Les écrits
last update publish date: 2026-06-14 20:33:15

Chapitre 3

Apolline

Le petit-déjeuner est servi dans la salle à manger d'apparat, une pièce immense et glaciale malgré les dorures et les miroirs qui essaient vainement de lui donner une apparence de chaleur. La table pourrait accueillir trente convives, mais nous ne sommes que quatre, perdus au milieu de cette immensité comme des naufragés sur un radeau de cristal et d'argenterie. Les couverts sont en vermeil, les assiettes en porcelaine de Limoges, et le café fume dans des tasses si fines qu'on voit la lumière à travers la porcelaine, mais tout cela ne suffit pas à réchauffer l'atmosphère qui règne dans cette pièce.

Béatrice préside le repas avec la rigidité d'un général passant ses troupes en revue, le dos droit, les lèvres pincées, les yeux noirs qui scrutent chaque détail avec une acuité impitoyable. Elle commente chaque geste, chaque retard, chaque tenue, et ses paroles sont des flèches empoisonnées qu'elle décoche avec une précision redoutable sans jamais élever la voix.

_ Apolline, vous êtes bien pâle ce matin, vous ne dormez donc jamais ? Encore une nuit à errer dans les couloirs comme une âme en peine ?

Je ne réponds pas, je me contente de verser un nuage de lait dans mon thé, observant les volutes blanches qui se mêlent au liquide ambré avec une fascination feinte. J'ai appris depuis longtemps que répondre à Béatrice, c'est lui donner l'arme qu'elle retournera contre vous, et je me suis fait une armure de silence et de sourires polis qui la frustre davantage que n'importe quelle repartie.

Matteo, assis en face de moi, lit le journal financier sans m'accorder un regard, ses doigts manucurés tournant les pages avec une nervosité qui trahit son impatience. Il est le frère cadet d'Alexander, celui qui vit dans l'ombre du premier, celui qui attend son heure avec une avidité qu'il dissimule mal. Il ne m'a jamais adressé la parole autrement que par obligation, et ses rares mots sont toujours teintés de ce mépris distrait qu'on réserve aux importuns.

Éloïse, la sœur d'Alexander, est affalée sur sa chaise, les yeux rivés sur l'écran de son téléphone, ses doigts pianotant sur le clavier avec une célérité d'adolescente. Elle est la seule à ne pas me traiter avec une hostilité ouverte, mais son indifférence est presque pire, une indifférence de jeune fille riche qui ne voit pas plus loin que son propre reflet dans le miroir.

La porte s'ouvre et Alexander entre, sa silhouette massive interceptant la lumière du lustre, plongeant brièvement la pièce dans une ombre qui accentue les angles de son visage. Il porte un costume anthracite, une cravate de soie sombre, et ses cheveux sont déjà coiffés avec cette perfection impeccable qui ne le quitte jamais. Il fait le tour de la table, pose une main distraite sur mon épaule, un geste mécanique qui dure à peine une seconde, juste assez pour que les autres le voient, juste assez pour sauver les apparences.

_ Bonjour, dit-il sans me regarder, et le mot tombe dans le silence comme une pierre dans un puits, sans écho, sans chaleur.

Il ne s'assoit pas, il ne prend pas de café, il reste debout près du buffet, consultant rapidement son téléphone, et je sens le poids de sa main sur mon épaule comme une brûlure légère qui s'estompe déjà. Puis il repart, aussi vite qu'il est entré, et la porte se referme derrière lui dans un claquement feutré qui résonne dans ma poitrine.

_ Mon fils travaille trop, commente Béatrice en reposant sa tasse avec un cliquetis sec, et il serait temps qu'il pense à autre chose qu'à ses affaires, vous ne croyez pas, Apolline ?

Je sais ce qu'elle insinue, je connais cette rengaine par cœur. Un héritier. Elle veut un héritier, un petit Castellano qui perpétuerait le nom et la fortune. Mais elle ne veut pas que ce soit moi qui le lui donne, elle voudrait une autre femme, une femme de son choix, une femme qu'elle pourrait contrôler.

_ Alexander sait ce qu'il a à faire, je réponds évasivement, le nez dans ma tasse de thé.

Matteo ricane derrière son journal, un rire bref et désagréable qui en dit long sur ce qu'il pense de la situation. Éloïse lève les yeux de son téléphone, me jette un regard presque compatissant, puis retourne à ses messages.

Je termine mon thé en silence, m'essuie délicatement les lèvres avec ma serviette, et m'excuse en prétextant une migraine, ce qui n'est qu'un demi-mensonge. Dans le couloir, je croise mon reflet dans un miroir ancien au cadre de bois doré, et je m'arrête un instant pour observer cette femme que je suis devenue. Elle est pâle, en effet, ses yeux sont cernés, ses lèvres sont pâles, et sa robe grise semble avoir été choisie pour la faire disparaître dans le décor. Elle est effacée, presque transparente, une aquarelle dont les couleurs se seraient diluées avec le temps.

Je monte dans ma chambre, cette chambre qui n'est qu'un refuge temporaire, une cellule plus confortable que les autres mais une cellule quand même. Je m'assois sur le lit et pose une main sur mon ventre, ce geste que je fais de plus en plus souvent sans y penser. Quelque chose a changé en moi, quelque chose de minuscule et d'immense à la fois, une présence qui n'est encore qu'un murmure mais qui grandit chaque jour.

Je repense au gala, à la danse, au baiser sur mes doigts, et à cette conversation surprise dans le couloir qui a brisé quelque chose en moi. Alexander ne m'aime pas, il ne m'a jamais aimée, il ne m'aimera jamais, et cette certitude, qui aurait dû m'anéantir, est en train de me libérer. Je n'attends plus rien de lui, je n'espère plus rien, je ne suis plus la femme qui espérait un regard, un geste, un mot.

Je suis celle qui va partir.

Cette résolution s'installe en moi avec la douceur d'une évidence longtemps refusée, et je souris pour la première fois depuis des jours, un sourire fragile et déterminé qui n'appartient qu'à moi. Je vais protéger cette vie qui grandit dans mon ventre, je vais l'emmener loin de ce manoir, loin de cette famille qui m'a broyée, loin de cet homme qui ne m'a jamais vue. Et personne, pas même Alexander Castellano avec toute sa puissance e

t sa fortune, ne pourra m'en empêcher.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • L'erreur de son cœur    Chapitre 42

    Chapitre 42ApollineJe reste assise sur le banc de pierre, incapable de bouger, incapable de penser, incapable de faire autre chose que de fixer la silhouette d'Alexander qui s'éloigne dans l'allée bordée de statues et de platanes aux branches nues. Il ne s'est pas retourné, pas une seule fois, et cette absence de regard en arrière me trouble plus que je ne voudrais l'admettre. Il a disparu au détour d'un bosquet, avalé par l'ombre des grands arbres, et il ne reste plus de lui que l'écho de ses pas sur le gravier, un bruit régulier qui s'estompe peu à peu jusqu'à se confondre avec le murmure de la fontaine. Le vent soulève les feuilles mortes autour de mes pieds, les fait tourbillonner sur le bassin où elles se posent comme des bateaux de papier, et je les regarde dériver sans les voir, mon esprit prisonnier d'une boucle infinie.

  • L'erreur de son cœur    Chapitre 41

    Chapitre 41AlexanderJ'arrive au jardin du Luxembourg avec une demi-heure d'avance, ce qui ne m'arrive absolument jamais, et cette ponctualité inédite en dit long sur mon état de nerfs, sur l'importance que j'accorde à cette rencontre, sur l'espoir fragile qui bat dans ma poitrine malgré toutes mes tentatives pour l'étouffer. Le ciel est chargé de nuages gris et lourds qui roulent lentement au-dessus des frondaisons rousses des marronniers, et l'air vif de l'automne porte une odeur de feuilles mortes et de terre humide qui me rappelle les hivers de mon enfance dans le parc du manoir. Je marche dans les allées de gravier qui crissent sous mes semelles, les mains enfoncées dans les poches de mon manteau, le col relevé contre le vent qui s'engouffre entre les statues antiques alignées comme des sentinelles silencieuses. Les bassins reflètent le ciel tourment&ea

  • L'erreur de son cœur    Chapitre 40

    Chapitre 40ApollineJe craque, je finis par craquer après des jours et des nuits passés à ruminer dans l'angoisse la plus totale, à peser le pour et le contre, à retourner le problème dans tous les sens sans jamais trouver de solution satisfaisante ni d'issue acceptable. La lettre d'Alexander est toujours rangée dans le tiroir de ma table de chevet, sous le roman que je n'arrive plus à lire, et je l'ai relue tant de fois que je pourrais la réciter par cœur les yeux fermés, chaque mot gravé dans ma mémoire comme une cicatrice indélébile qui ne s'effacera jamais complètement. Ses excuses tournent en boucle dans ma tête, ses regrets, sa demande de pardon, et je ne sais plus si je dois les prendre au sérieux ou les considérer comme une nouvelle manœuvre pour parvenir à ses fins. Les nuits sont les pires

  • L'erreur de son cœur    Chapitre 39

    Chapitre 39LéoQuelque chose ne va pas avec Maman depuis plusieurs jours, et moi je le vois bien même si elle essaie de faire semblant que tout est normal, même si elle me sourit le matin en me préparant mon bol de chocolat chaud et en coupant mes tartines en petits rectangles comme je les aime. Elle a les yeux fatigués le matin au petit-déjeuner, avec des petits traits rouges dedans comme quand on a pleuré en cachette dans son oreiller, et elle sursaute chaque fois qu'on sonne à la porte ou que le téléphone vibre sur la table du salon. Elle se fige, elle regarde l'écran, et elle respire plus fort jusqu'à ce que la sonnerie s'arrête, comme si elle avait peur que quelqu'un vienne nous embêter.Elle ne m'emmène plus au square après l'école, alors que c'était mon moment préféré de t

  • L'erreur de son cœur    Chapitre 38

    Chapitre 38AlexanderJe souffre, et cette souffrance est nouvelle pour moi, elle ne ressemble à rien de ce que j'ai connu auparavant, à rien de ce que j'ai traversé dans ma vie d'homme puissant et redouté. Ce n'est pas la douleur sèche d'un contrat perdu, d'une bataille juridique acharnée, d'une humiliation professionnelle devant le conseil d'administration. C'est une douleur intime, profonde, viscérale, qui me serre la poitrine comme un étau et qui m'empêche de respirer normalement, qui me réveille en sursaut au milieu de la nuit et qui ne me lâche pas le jour, qui s'accroche à moi comme une ombre maléfique. Je suis assis dans mon bureau, la pièce est plongée dans une semi-obscurité que troublent seulement les flammes vacillantes de la cheminée et la lueur pâle de la lune qui filtre à travers les hautes fen&ecir

  • L'erreur de son cœur    Chapitre 42

    Chapitre 42ApollineJe reste assise sur le banc de pierre, incapable de bouger, incapable de penser, incapable de faire autre chose que de fixer la silhouette d'Alexander qui s'éloigne dans l'allée bordée de statues et de platanes aux branches nues. Il ne s'est pas retourné, pas une seule fois, et cette absence de regard en arrière me trouble plus que je ne voudrais l'admettre. Il a disparu au détour d'un bosquet, avalé par l'ombre des grands arbres, et il ne reste plus de lui que l'écho de ses pas sur le gravier, un bruit régulier qui s'estompe peu à peu jusqu'à se confondre avec le murmure de la fontaine. Le vent soulève les feuilles mortes autour de mes pieds, les fait tourbillonner sur le bassin où elles se posent comme des bateaux de papier, et je les regarde dériver sans les voir, mon esprit prisonnier d'une boucle infinie.Il n'a pas insisté, il n'a pas menacé, il n'a pas brandi sa fortune ni son armée d'avocats. Il n'a pas exigé de test de paternité, il n'a pas parlé de saisi

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status