Se connecterChapitre 6
Adrian
Les images de vidéosurveillance défilent sur l'écran dans la pénombre de mon bureau. La rue devant le cabinet du notaire, figée dans la lumière grise de novembre, des passants qui marchent vite, un marchand de marrons, une jeune femme aux cheveux bruns qui sort en vacillant. Sofia. Je mets sur pause. Quelque chose dans sa posture me serre la mâchoire, cette façon qu'elle a de poser une main contre la façade comme si le monde tanguait autour d'elle. Elle ne sait pas encore qu'elle va mourir. Elle ne sait pas que dans trois secondes, une voiture va foncer sur le trottoir pour la tuer.
Je repasse la séquence, image par image. La berline noire apparaît au coin de la rue, sa trajectoire est anormale, une accélération brutale, les pneus qui mordent l'asphalte. Le conducteur ne freine pas. Il ne dévie pas. Il fonce droit sur elle avec une précision qui n'a rien d'accidentel. C'est une exécution. Et puis mon propre corps qui surgit du bord du cadre, qui la percute, qui l'arrache à la mort une fraction de seconde avant l'impact.
Ce n'est pas la première fois que je regarde ces images. Depuis deux jours, je les ai visionnées des dizaines de fois, sous tous les angles, à toutes les vitesses. Je cherche un détail, un indice, quelque chose qui m'aurait échappé. Et ce matin, je l'ai trouvé.
Le moment où la voiture percute la façade. L'explosion de verre et de pierre. Le nuage de poussière. Et là, dans le coin supérieur droit du cadre, une silhouette sur le toit de l'immeuble d'en face. Un homme. Il ne fuit pas, ne panique pas, ne se penche pas pour voir le résultat du carnage. Il se contente de reculer lentement dans l'ombre, avec le calme méthodique d'un professionnel qui sait qu'il a échoué mais que sa mission n'est pas terminée.
Je zoome sur la silhouette. La résolution est mauvaise, les pixels se déforment, mais un détail me glace le sang. L'homme porte un insigne à la boutonnière de sa veste, un petit cercle métallique qui brille furtivement dans la lumière. Je connais cet insigne. Je le connais parce que je l'ai porté, il y a une éternité, dans une autre vie que je croyais avoir enterrée depuis longtemps.
Le Cercle. Une organisation clandestine qui recrutait d'anciens militaires, des mercenaires, des hommes sans passé et sans morale. Des assassins de l'ombre qu'on louait pour des missions que personne d'autre n'acceptait. Nathan les avait affrontés il y a quinze ans, une guerre silencieuse menée dans les coulisses du pouvoir, des alliances brisées, des hommes morts dans des accidents qui n'en étaient pas. Il les avait démantelés, du moins le croyait-il. Il m'avait sauvé de leurs griffes. Il m'avait offert une porte de sortie quand le Cercle ne m'aurait offert qu'une tombe anonyme.
Je me lève, traverse la pièce jusqu'au coffre-fort dissimulé derrière un panneau de la bibliothèque. Mes doigts composent le code, le mécanisme s'ouvre avec un cliquetis feutré. À l'intérieur, des dossiers, des armes, et une boîte en métal que je n'ai pas ouverte depuis dix ans. Elle contient les archives de ma vie d'avant, les preuves que j'ai conservées au cas où. Des photographies. Des noms. Des preuves de ce que le Cercle a fait, de ce que j'ai fait pour eux, de ce que Nathan a risqué pour me sortir de là.
Je saisis un dossier marqué d'un sceau que je croyais ne jamais revoir. Mes mains ne tremblent pas en l'ouvrant, mais quelque chose dans ma poitrine se serre, un étau invisible qui comprime mes poumons. Les pages défilent. Des profils d'agents, des comptes-rendus de missions, des codes de communication. Et là, au milieu des documents jaunis, une liste datée de quelques semaines avant la mort de Nathan. Une liste de cibles potentielles. En tête, son nom. Juste en dessous, un ajout manuscrit plus récent, une encre différente, une écriture que je ne reconnais pas : Héritière à éliminer. Priorité absolue.
Le Cercle n'a pas été démantelé. Il a été mis en sommeil, caché dans les interstices du pouvoir, attendant son heure. La mort de Nathan n'était peut-être pas une simple crise cardiaque. Et maintenant, ils veulent Sofia. La question qui me brûle les lèvres, c'est pourquoi. Qu'est-ce que cette fille de vingt-et-un ans, qui ne sait rien, qui n'a rien demandé, peut bien représenter pour une organisation qui croyait avoir gagné la guerre il y a quinze ans ?
Je referme le dossier, mais je ne le range pas dans le coffre. Je le pose sur mon bureau, à côté de l'écran où la silhouette floue du tireur continue de reculer dans l'ombre. Mes pensées s'entrechoquent. Sofia est en danger, un danger bien plus grand que ce que j'avais imaginé. Les journalistes, les réseaux sociaux, les accusations publiques, tout cela n'est que de la poussière comparé à ce qui se tapit dans l'ombre. Le Cercle ne rate jamais deux fois. Ils reviendront. Ils reviendront avec plus d'hommes, plus de moyens, plus de violence.
La porte du bureau s'ouvre. Sofia se tient dans l'encadrement, pâle, les yeux cernés, vêtue d'un pull trop grand qui flotte sur ses épaules frêles. Elle n'a pas dormi, ça se voit à la façon dont elle cligne des yeux, à ses gestes ralentis, à sa voix encore enrouée de larmes.
— Vous avez dit qu'on irait au cimetière aujourd'hui.
Je me tourne vers elle. Derrière moi, l'écran affiche toujours l'image figée de la voiture encastrée dans la façade. Derrière moi, le dossier du Cercle est ouvert sur le bureau, ses pages jaunies étalées comme les pièces à conviction d'un procès qui n'aura jamais lieu. Elle ne voit rien de tout cela. Elle ne voit que moi, et l'expression sur mon visage doit être suffisamment éloquente pour qu'elle s'arrête sur le seuil, ses sourcils se fronçant.
— Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
Je pourrais lui mentir. Lui dire que tout va bien, que ce n'est rien, que le cimetière attendra. Mais elle n'est plus une enfant à qui l'on cache la vérité pour la protéger. Elle est l'héritière de Nathan Black. Elle est la cible d'une organisation qui ne recule devant rien. Elle a le droit de savoir. Peut-être même qu'elle doit savoir, si elle veut survivre.
— La tentative d'assassinat, je dis lentement. Ce n'était pas un acte isolé. L'homme qui a essayé de vous tuer appartient à une organisation que je croyais disparue depuis des années. Le Cercle. Ils étaient les ennemis de Nathan. Et maintenant, ils sont les vôtres.
Elle blêmit. Sa main se crispe sur le chambranle de la porte, ses jointures blanchissent.
— Une organisation ? Pourquoi ? Pourquoi moi ? Je n'ai rien fait. Je ne sais même pas qui est Nathan Black, pas vraiment, je ne sais pas pourquoi il m'a choisie, je ne sais rien.
— C'est justement ce que nous devons découvrir.
Je m'approche d'elle, réduisant la distance entre nous jusqu'à ce que je puisse voir les paillettes dorées dans ses iris noisette, jusqu'à sentir son souffle court, jusqu'à ce que l'air entre nous se charge de cette électricité étrange qui apparaît chaque fois que nos regards se croisent. Elle ne recule pas. Elle ne baisse pas les yeux. Elle me fixe avec ce mélange de peur et de défi qui me déstabilise plus que je ne veux l'admettre.
— Le cimetière peut attendre, je dis. Pour l'instant, vous devez comprendre à quoi nous faisons face. Vous devez savoir qui sont vos ennemis.
— Et vous ? Qui êtes-vous vraiment, Adrian ? Vous me dites que vous me protégez, mais vous ne me dites rien de vous. Rien de votre passé. Rien de ce que vous savez. Vous attendez quoi ? Que je vous fasse confiance les yeux fermés ?
Sa voix tremble, mais elle ne cède pas. Elle a du cran, cette fille. Plus que je ne lui en aurais accordé au premier regard. Peut-être que Nathan l'avait compris. Peut-être qu'il savait que derrière la souris effarouchée se cachait une combattante.
— Je vous dirai tout, je réponds. En temps voulu. Pour l'instant, la priorité est de vous maintenir en vie. Et pour ça, vous devez accepter que le monde dans lequel vous êtes entrée est plus sombre que tout ce que vous pouvez imaginer.
Je retourne au bureau, prends le dossier du Cercle, le lui tends. Elle hésite, puis ses doigts se referment sur le carton usé, leurs extrémités effleurant les miennes dans un contact fugace, presque électrique.
— Lisez ça. Ce soir, nous parlerons. Mais d'abord, sachez une chose : la guerre autour de l'héritage de Nathan Black ne fait que commencer. Et vous en êtes le champ de bataille.
Elle serre le dossier contre sa poitrine, ses yeux s'attardant sur les miens une seconde de trop. Puis elle tourne les talons et quitte la pièce, emportant avec elle les secrets du passé et le poids de l'avenir. La porte se referme. Je reste seul avec l'écran qui affiche toujours la silhouette du tireur, avec les dossiers étalés, avec la certitude glacée que les ennemis d'hier sont devenus ceux d'aujourd'hui. Et que cette fois, il n'y aura pas de seconde chance.
Chapitre 41SofiaL'arrivée d'Isabella Moretti bouleverse immédiatement mon quotidien, comme une pierre jetée dans un étang tranquille dont les rides ne cessent de s'élargir, gagnant chaque recoin de ma vie, chaque heure de mes journées, chaque pensée qui traverse mon esprit. Elle est apparue trois jours après la signature du mariage, surgissant de nulle part dans l'entrée du manoir comme si elle en avait toujours été la maîtresse, vêtue d'un tailleur blanc immaculé dont la coupe parfaite trahissait les mains d'un grand couturier, ses cheveux bruns cascadant en vagues soyeuses sur ses épaules, ses yeux vert émeraude brillant d'une assurance qui m'a immédiatement fait me sentir petite, insignifiante, misérable. Adrian l'a accueillie avec une froideur polie, les mâchoires serrées, le regard impén&eacut
Chapitre 40AdrianEn consultant les caméras de surveillance dans la salle du sous-sol, je cherche à comprendre comment ce bouquet a pu être déposé dans la chambre de Sofia sans que personne ne s'en aperçoive, sans que les gardes ne donnent l'alerte, sans que les détecteurs de mouvement ne se déclenchent. La salle est plongée dans une pénombre que percent seulement la lueur bleutée des écrans alignés contre le mur d'acier et le ronronnement sourd des serveurs informatiques. Les images en noir et blanc défilent sur les moniteurs, montrant les différents angles du parc, les couloirs déserts, la porte de service près des cuisines, le hall d'entrée où le lustre en cristal scintille dans l'obscurité.Marcus se tient debout derrière moi, silencieux, le visage fermé, son bras t
Chapitre 39SofiaAu réveil, une lumière pâle et froide filtre à travers les rideaux de velours de la chambre principale, dessinant des motifs mouvants sur le satin blanc des draps. Les premiers rayons de l'aube caressent les meubles anciens, les boiseries sculptées, les tapisseries aux tons pastel qui recouvrent les murs, et jettent des reflets dorés sur le miroir en pied de l'armoire. Adrian n'est plus dans le fauteuil près de la cheminée où il s'est endormi cette nuit. Sa place vide, les coussins de velours grenat encore marqués par le poids de son corps, les bras du fauteuil où ses mains se sont posées pendant des heures tandis que nous parlions à voix basse, me serre le cœur plus que je ne veux l'admettre. La place à côté de la mienne sur le lit est froide, les draps intacts, le feu dans l'âtre s'est éteint de
Chapitre 38AdrianLe soir venu, après un dîner silencieux que nous avons partagé dans la salle à manger aux boiseries sombres, j'installe Sofia dans la chambre principale de la résidence. C'est une pièce immense, la plus belle du manoir, celle que Nathan réservait autrefois aux invités de marque et que j'ai fait préparer pour elle avec un soin particulier. Le lit à baldaquin en bois sculpté trône au centre, drapé de satin blanc et surmonté d'un ciel de lit en soie brochée qui retombe en cascades légères. Les fenêtres à meneaux donnent sur le parc où la lune éclaire les cyprès centenaires d'une lumière argentée, et un feu crépite dans la cheminée de marbre blanc veiné de gris, projetant des ombres dansantes sur les murs tendus de tapisseries aux tons pastel.
Chapitre 37SofiaLe mariage civil est célébré dans la plus stricte discrétion, un mardi matin gris et froid, dans une petite mairie de quartier choisie pour son anonymat. La salle des mariages est une pièce modeste aux murs couverts de boiseries claires, décorée de drapeaux de la République et de bustes en plâtre, avec des chaises en velours rouge alignées en rangs serrés devant l'estrade où officie le maire. Il n'y a presque personne. Marcus, le bras toujours en écharpe, se tient debout près de la porte, massif et silencieux comme un gardien de pierre, ses yeux perçants balayant constamment la salle. Maître Dumont est là, ses doigts tachés d'encre serrant un dossier contre sa poitrine, le dos plus voûté que jamais. Quelques hommes d'Adrian, discrets, vigilants, leurs vestes sombres dissimulant leurs armes
Chapitre 36AdrianEn enquêtant sur les anciennes affaires de Nathan Black, je passe des nuits entières dans mon bureau, entouré de dossiers poussiéreux exhumés des archives du groupe, de coupures de presse jaunies par le temps, de rapports de police classés sans suite depuis des décennies. Les boiseries sombres de la pièce absorbent la lumière de la lampe Tiffany, et le tic-tac de l'horloge comtoise dans le hall rythme mes heures de lecture comme un compte à rebours obsédant. Marcus m'a apporté ces documents hier soir, une caisse entière découverte dans un coffre oublié de la banque privée où Nathan conservait ses secrets les plus sombres, ceux qu'il n'avait jamais confiés à personne, pas même à moi, pas même à son notaire, pas même à son journal intime.







