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Mara
Le verre est froid entre mes doigts. Un cristal glacé qui mord délicatement la peau, une petite morsure anodine qui me rappelle que je suis encore là, que je peux encore sentir. Autour de moi, les rires sont une mélodie étrangère, une langue que je n’ai jamais apprise. Ils fusent, légers, s’envolent vers les lustres étincelants qui pleurent des larmes de lumière sur le parquet ciré. Je suis un îlot de silence dans cet océan de gaieté factice.
C’est le jour du mariage. Le mariage d’Elias et de Naëlle.
Ma sœur. Ou plutôt, ma demi-sœur, comme on ne cesse de me le rappeler avec une bienveillance qui tue. Naëlle, la radieuse, la parfaite, l’épousée. Elle tourbillonne au centre de la pièce, une vision de satin blanc et de joie pure, accrochée au bras de son sauveur.
Elias.
Son nom est un coup de poing dans ma poitrine, un éclat de verre qui déchire tout sur son passage. Je le regarde. Je ne peux pas m’en empêcher. Il est en noir, sévère et magnétique comme une nuit d’orage. Même aujourd’hui, même ici, son rôle de garde du corps ne le quitte pas. Ses yeux, de ce gris orageux qui m’a toujours fait frémir, balayent la foule, analysent, protègent. Ils se posent sur Naëlle, et une lueur que je connais trop bien, que j’ai cru un temps être pour moi seule, adoucit son regard. Une lueur de possession, de dévotion.
Mon cœur, ce cœur trop plein que je cache si bien, se tord dans ma poitrine. Il bat un rythme désordonné, affolé, comme un oiseau pris au piège. Je sens le sourire mesuré, celui que j’ai passé ma vie à peindre sur mes lèvres, devenir une ligne dure, une cicatrice. Je le force à rester en place. C’est mon armure. Ma prison.
Je me souviens. Mon Dieu, je me souviens.
La première fois qu’il est entré dans la bibliothèque, l’air s’est chargé d’électricité. Je sentais son regard sur ma nuque, un poids brûlant, avant même de me retourner.
— Je suis Elias. On m’a assigné à votre sécurité.
Sa voix était grave, une vibration qui remuait quelque chose d’enfoui en moi. Le silence dans lequel je vivais s’est mis à bourdonner. Il était là, toujours présent, une ombre protectrice et intimidante. Il apportait le café comme je l’aimais, sans que je n’aie rien demandé. Il restait debout près de la fenêtre, et son simple silence à lui n’était pas un vide, mais un océan de choses non dites.
Un soir, j’ai craqué. Les sourires, les faux-fuyants, le poids d’être l’autre fille, l’effacée… tout cela m’a submergée. Je pleurais, assise sur les marches du perron, perdue dans l’obscurité.
Il s’est assis à côté de moi. Sans un mot. Il n’a pas tenté de me réconforter avec des paroles vides. Il a juste posé sa main sur la mienne. Une main chaude, calleuse, incroyablement réelle. Et dans cette simple pression, j’ai senti renaître un feu que je croyait mort depuis longtemps. Un feu qui m’a fait croire, follement, que je pouvais être vue. Que je pouvais exister.
Une main se pose sur mon épaule. Je sursaute, le verre manquant de m’échapper des doigts. C’est Lucian. Mon mari. Il est assis dans son fauteuil roulant, un peu à l’écart, comme moi. Ses yeux, d’un bleu profond et paisible, sont levés vers moi.
— Tu veux partir ? murmure-t-il.
Sa voix est douce, un baume sur une brûlure à vif. C’est la première fois aujourd’hui que quelqu’un me voit. Vraiment. Pas l’image, pas le sourire, mais la femme brisée à l’intérieur. Je ferme les yeux une seconde, buvant la paix qu’il dégage. Lucian, paralysé, prisonnier de son propre corps, mais l’homme le plus libre que je connaisse. L’âme la plus douce.
— Pas encore, je réponds, ma voix à peine un souffle. Il faut… il faut que je voie ça jusqu’au bout.
Il hoche la tête, comprenant sans que j’aie besoin d’expliquer. Il sait. Il sait tout de la plaie ouverte qu’est Elias pour moi. Avec Lucian, j’ai découvert la tendresse sans attente, la paix sans combat. Presque la rédemption. Dans ses bras, je ne suis pas l’ombre de Naëlle. Je suis Mara. Juste Mara.
MARAUn soir d'automne, on est tous les trois sur le balcon.Lucian fume une cigarette, même s'il a promis d'arrêter. Sebastian boit une bière. Moi, je regarde les étoiles.La ville brille en dessous. Les bruits montent, étouffés, lointains. La vie continue.— Je pense à lui, dit soudain Lucian.On sait tous de qui il parle.— Moi aussi, dit Sebastian. Parfois.— Pas de la peine, précise Lucian. Juste... comment il a pu en arriver là. Comment on a pu en arriver là, nous deux, à être ennemis.— On était pas ennemis, dit Sebastian. Toi t'as jamais été son ennemi. T'étais juste pas d'accord. Pour lui, c'est pareil que trahir.— Peut-être.Il tire sur sa cigarette. Il regarde la fumée monter, se dissiper.— Tu crois qu'il pense à nous ? je demande.— Sûrement. Mais pas comme on pense à lui. Pas avec nostalgie. Pas avec tristesse. Avec rage. Avec obsession. Avec ce besoin de revanche qu'il a dans le sang.— Et ça te fait peur ?Il réfléchit.— Non. Plus maintenant. Parce que je suis plus s
MARAJe suis là, au premier rang, à côté de Sebastian. Lucian témoignera plus tard. Pour l'instant, il attend dans une salle à côté, protégé par des gendarmes.Elias entre.Il a changé. Plus maigre. Plus pâle. Les yeux plus enfoncés. Mais le même regard. Ce regard qui dit qu'il n'a pas fini, qu'il n'a pas perdu, qu'il se bat encore.Ses yeux cherchent dans la foule. Ils nous trouvent. Sebastian. Moi.Il sourit.Pas un sourire de défaite. Un sourire de défi. Un sourire qui dit vous croyez que c'est fini ? Vous n'avez encore rien vu.Sebastian serre le poing. Je pose ma main sur son bras.— Il cherche à nous provoquer, je murmure. Laisse-le. Il est là où il do
MARAIls arrivent vingt minutes plus tard.Des brancardiers. Des médecins. Des gendarmes. Duval en personne, dans une veste trop légère pour le froid du matin, les cheveux en bataille, les yeux brillants de cette lumière particulière qu'ont ceux qui viennent de gagner une bataille.— Vous l'avez fait, dis-je quand elle s'approche.— On a commencé, corrige-t-elle. C'est loin d'être fini.— Mais Elias ?— En garde à vue. Avec une dizaine d'autres. Perquisitions en cours dans trois départements. Saisies de documents, d'ordinateurs, de comptes. Ça va faire du bruit.— Beaucoup de bruit ?— Assez pour qu'ils n'entendent plus que ça.Elle regarde Lucian qu'on charge
MARAIl faudrait un médecin.Il faudrait des antibiotiques.Il faudrait un hôpital.On a rien de tout ça.On a une grotte, une gourde d'eau, et la nuit qui s'étire devant nous.Alors je m'assois près de lui. Je prends sa main. Je la serre. Et j'attends.Sebastian revient une heure plus tard.Il est essoufflé, couvert de boue, mais il a ce sourire, ce sourire de défi qu'il avait dans le parc.— Je les ai promenés, dit-il. Jusqu'au vieux moulin. Ils m'ont couru après pendant quarante minutes. J'ai cru qu'ils allaient m'avoir deux fois, trois fois, mais non.— Et maintenant ?— Maintenant ils sont perdus de l'autre côté de la colline. &Cced
MARALa fièvre de Lucian monte encore.Je le sais parce qu'il tremble, parce qu'il transpire, parce qu'il serre ma main si fort que ses ongles s'enfoncent dans ma peau sans qu'il s'en rende compte.— Il faut nettoyer sa blessure, je dis à Sebastian.— Avec quoi ? On a rien. Plus d'eau. Plus de bandages. Plus rien.Je fouille mes poches. Le téléphone. Les dernières feuilles que j'ai gardées sur moi, au cas où. Un mouchoir. Un briquet.Le briquet.— De l'eau, on en trouvera dehors. La rivière est à cinq cents mètres.— Et les hommes d'Elias ? Ils sont partout maintenant. J'ai vu des lumières de l'autre côté de la colline. Ils ratissent large.— Alors on y va ensemble. Toi tu fais le guet, moi je prends l'eau.— T'es folle.— Déjà dit. Déjà répondu. Je m'en fiche.Lucian ouvre les yeux. Ses pupilles sont dilatées, ses iris noyés de fièvre.— Reste, murmure-t-il. Reste là.— Je reviens. Je te jure que je reviens.Il secoue la tête faiblement.— Reste.Je me penche sur lui. J'approche mes
MARAElle s'arrête devant moi.— Alors il faut gagner du temps. Il faut qu'Elias soit trop occupé à se défendre pour continuer à chercher. Il faut que la meute se retourne contre lui.— Comment ?— On va lâcher une partie de ces informations. Pas tout. Assez pour que ça fasse du bruit. Assez pour que les médias s'emparent de l'histoire. Assez pour que ses alliés commencent à prendre leurs distances.— Et ça suffira ?— Ça suffira pour qu'il ait d'autres priorités que de traquer son frère.Je réfléchis.— Et Lucian ? Comment je le préviens ?Elle me regarde étrangement.— Vous voulez y retourner ?— Il faut qu'il sache. Il faut qu'il tienne encore un peu. Il faut qu'il se cache mieux. Il faut...Je m'arrête.Parce que je réalise ce que je suis en train de dire.Je veux y retourner.Dans les bois.Dans le danger.Dans l'incertitude.Vers lui.— Vous êtes folle, dit doucement Delacroix.— Peut-être.— Ils vous tueront, dit Duval. Si Elias vous trouve avant que vous les rejoigniez, si ses
MaraLa nuit a été une longue veillée funèbre. Chaque ombre dans la chambre prenait sa silhouette. Chaque craquement du parquet était son pas. Je me suis blottie contre Lucian, cherchant la chaleur rassurante de son corps, mais même dans ses bras, je sentais le froid d'Elias sur ma peau. Le petit c
MaraLa voiture noire me suit.Je l'ai vue dans le rétroviseur du taxi, deux points lumineux qui épousaient chacun de nos virages. Une présence obsédante, un rappel constant que mon répit était terminé. Je n'ai pas besoin de voir son visage pour savoir qu'il est au volant. Je peux le sentir. Son om
MaraTrois jours. Soixante-douze heures peuplées de silences trop lourds et de sursauts au moindre bruit. Le téléphone, mon ancien outil de connexion avec le monde, est devenu un objet de terreur. Je l'ai éteint. Je ne consulte plus mes mails. Je me suis barricadée dans ma propre maison, transforma
MaraLa voiture glisse dans la nuit, un cocon métallique où le silence est aussi lourd que du plomb. Je regarde défiler les réverbères, leurs lueurs orangées striant les vitres comme des traînées de lave. Chaque pulsation de lumière est un écho du battement désordonné de mon cœur.Ce qui m'appartie







