Se connecterMara
Trois jours. Soixante-douze heures peuplées de silences trop lourds et de sursauts au moindre bruit. Le téléphone, mon ancien outil de connexion avec le monde, est devenu un objet de terreur. Je l'ai éteint. Je ne consulte plus mes mails. Je me suis barricadée dans ma propre maison, transformant notre havre de paix en forteresse de paranoïa.
Lucian sent le changement. Il le sent dans la raideur de mes épaules quand je l'aide à se lever, dans la façon dont mes yeux scrutent les fenêtres dès que la nuit tombe. Il ne pose plus de questions. Il observe. Son silence à lui n'est pas un vide, c'est une présence vigilante. Il m'offre des tasses de thé que je laisse refroidir, me lit des passages de livres que je n'écoute pas. Sa bonté est un baume sur une brûlure si profonde qu'elle en est devenue une partie de moi.
— Il faut sortir, Mara, dit-il ce matin, sa voix brisant le calme feutré de la cuisine. Tu ne peux pas vivre enfermée.
Je regarde par la fenêtre le jardin baigné de soleil. L'endroit où j'ai cru voir sa silhouette. Un piège à ciel ouvert.
— Je n'ai envie de nulle part ailleurs, je mens en serrant ma tasse.
— Ce n'est pas une question d'envie. C'est une question de nécessité. Tu as une séance avec ton éditeur cet après-midi. Tu ne peux pas l'annuler.
Mon livre. Les illustrations qui m'ont sauvée, ces paysages d'eau et de brume que je crée pour échapper au feu. J'avais oublié. Le monde continue, imperturbable, pendant que le mien s'est réduit à la peur d'un homme.
— J'irai, je finis par dire, sachant qu'il a raison.
L'après-midi arrive trop vite. Préparer Lucian, appeler le taxi, chaque geste est un effort surhumain. Je me sens nue, exposée, sans l'armure de ces murs. Quand le taxi s'arrête devant la maison de mon éditeur, un petit bâtiment ancien dans une rue calme, je respire un peu mieux. Ici, je suis Mara l'artiste. Pas la proie d'Elias.
La réunion se passe bien. Trop bien. Les compliments sur mes nouvelles esquisses, les projets d'exposition… c'est un bruit de fond agréable, mais lointain. Comme si j'écoutais la vie des autres.
Je sors une heure plus tard, l'esprit un peu plus léger, le portfolio serré contre ma poitrine comme un bouclier. Le soleil caresse mon visage. Peut-être que Lucian avait raison. Peut-être que je peux reprendre le contrôle.
C'est alors que je le vois.
Garée de l'autre côté de la rue, une voiture noire, aux vitres teintées. Une voiture que je connais. C'était la sienne, quand il était mon garde du corps. Mon sang se glace dans mes veines. Je reste figée sur le trottoir, incapable de bouger, de respirer.
La portière conducteur s'ouvre. Il en sort.
Elias.
Il ne porte pas de costume aujourd'hui, mais un jean sombre et un pull noir qui épousent sa carrure massive. Il a l'air plus fatigué, plus âpre. Plus dangereux. Il traverse la rue sans se presser, ses mouvements empreints d'une grâce de fauve qui me cloue sur place. Il s'arrête à moins d'un mètre de moi. L'air entre nous devient électrique, chargé du passé, des non-dits, de la menace.
— Mara.
Mon nom, dans sa bouche, n'est plus une caresse. C'est une réclamation.
— Qu'est-ce que tu fais ici ? ma voix est un filet étranglé. Tu me suis ?
— J'ai besoin de te parler.
— On n'a rien à se dire. Tout a été dit à ton mariage.
Un sourire torve retrousse ses lèvres.
— Au contraire. Tout recommence.
Son regard balaye mon visage, avide, comme s'il buvait ma peur. Il remarque le portfolio.
— Tu dessines toujours. Je me souviens. Tu dessinais dans la bibliothèque. Tu te mordillais la lèvre en concentrant.
Le souvenir, intime, volé, me frappe de plein fouet. Il se souvient de ces détails ? Ces petits riens qui, à l'époque, me faisaient croire que j'étais vue.
— Laisse-moi tranquille, Elias.
— Je ne peux pas.
— Tu as fait ton choix. Tu as épousé ma sœur.
— J'ai épousé un devoir. Un rôle à jouer. Toi… — son regard s'intensifie, devenant presque physique — toi, tu n'as jamais été un choix. Tu as toujours été une évidence.
Les mots sont un poison délicieux. Ils trouvent un écho dans la partie de moi qui n'a jamais cessé de brûler pour lui. La partie que je hais.
— Tu es fou. Tu as une femme.
— Naëlle est… un arrangement. Toi, tu es la tempête dans mon sang. Et je suis fatigué de lutter contre.
Il avance d'un pas. Je sens son parfum, le cuir et la nuit, et mon corps trahit mon esprit. Un frisson me parcourt l'échine. Mon cœur bat la chamade, non pas seulement de peur, mais de cette excitation maudite, sauvage.
— Tu as peur de moi ? murmure-t-il, comme s'il lisait dans mes pensées.
— J'ai peur de ce que tu pourrais nous faire, à Lucian et à moi.
— Lucian. — Il prononce le nom avec un mépris glacial. — Il ne peut même pas te protéger. Il ne peut pas te donner ce dont tu as besoin.
— Et qu'est-ce que j'ai besoin, à part qu'on me laisse en paix ? je lance, la voix tremblante.
— Tu as besoin de te sentir vivante. Tu as besoin qu'on te rappelle que sous cette couche de glace que tu t'es fabriquée, le feu couve toujours. Tu as besoin de moi.
Sa main se lève, lente, implacable. Je devrais reculer. Crier. Fuir. Mais je suis paralysée, hypnotisée par l'intensité de son regard, par la vérité brutale de ses mots. Ses doigts effleurent ma joue, exactement au même endroit que l'autre fois. Le contact est une déflagration. Un millier de souvenirs explosent derrière mes paupières. Sa main sur la mienne dans la nuit. La promesse d'un monde où je n'étais plus invisible.
Un sanglot se coince dans ma gorge. De rage. De terreur. De désir.
— Arrête, je supplie, les larmes aux yeux.
— Tu ne veux pas que j'arrête, Mara. Tu veux te souvenir de ce que ça fait de brûler.
Ses doigts se referment sur ma mâchoire, doux mais inflexibles, m'obligeant à le regarder.
— Je ne partirai pas. Cette fois, je ne te laisserai pas t'enfuir. Tu m'appartiens.
Le klaxon strident d'une voiture plus loin dans la rue brise le sortilège. Je recule d'un bond, comme électrocutée, le portfolio tombant de mes mains nerveuses. Je halète, le visage en feu là où ses doigts ont marqué ma peau.
— Tu ne me possèdes pas, je crache, recouvrant un semblant de combativité. Je ne t'appartiens pas.
Je me baisse, ramasse mes dessins d'une main tremblante. Quand je me relève, son expression a changé. La fureur a cédé la place à une détermination froide, absolue.
— On verra, dit-il simplement. On verra.
Il tourne les talons, retourne à sa voiture sans un regard en arrière. Je le regarde partir, le corps secoué de frissons incontrôlables.
Je suis restée debout, au milieu du trottoir, longtemps après que la voiture noire a disparu. La paix que j'ai connue avec Lucian me semble soudain lointaine, fragile comme du verre. Une relique d'un autre temps.
Elias ne veut pas me reconquérir.
Il veut me dévorer.
Et alors que je me force enfin à mettre un pied devant l'autre pour rentrer chez moi, une seule pensée tourne dans ma tête, une pensée qui me glace le sang autant qu'elle m'enflamme.
La bataille a commencé.
Et je ne sais plus de quel côté je me range.
MARAIl me tend un pistolet. Le métal est froid, lourd, vivant.— La détente est sensible, dit-il. Ne tirez pas à côté.— Sebastian...— Quand je vais ouvrir cette porte, ils vont tirer. Vous restez derrière moi. Vous ne vous arrêtez pas. Vous courez vers le mur sud, là-bas, vous voyez ? Il y a une brèche dans la clôture. Kessler vous attend de l'autre côté.— Et vous ?Il ne répond pas. Il regarde Lucian, puis moi, puis les hommes derrière la vitre.— Je fais mon travail, dit-il.Il ouvre la porte.---Le bruit est assourdissant.Les détonations, les cris, le verre qui explose, les corps qui tombent. Sebastian avance comme une machine, méthodique, implacable. Chaque balle trouve sa cible. Chaque geste économise une seconde.Je cours derrière lui, tenant Lucian contre moi, le traînant, le portant, refusant de le lâcher. Le disque dur cogne contre ma poitrine à chaque pas. Le pistolet dans ma main ne sert à rien. Je ne sais pas viser. Je ne sais que fuir.Le mur sud. La brèche. Je la v
MARALe couteau de Sebastian est dans ma poche. Je l'en sors. La lame est si fine qu'elle semble faite de lumière gelée.Je regarde ma main gauche. Mon annulaire. Mon index. Mon pouce.Je n'ai pas besoin du doigt entier. Juste de la pulpe. Juste de l'empreinte.Le délire. Je suis en train de délirer. Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas...L'image de Lucian sur l'écran. Le sang qui coule. Les yeux ouverts, fixes, qui regardent la mort en face.Je ne peux pas ne pas le faire.La lame entre dans ma chair.La douleur est blanche, absolue, elle efface tout. Je mords l'intérieur de ma joue jusqu'au sang pour ne pas crier. Mes doigts tremblent si fort que je rate mon geste, que je dois recommencer, que la deuxième tentative est pire que la première.Le petit morceau de peau tombe sur le tapis. Je le ramasse, le presse contre le capteur.Rouge. Toujours rouge.Non. Non, non, non.L'empreinte de Lucian n'est pas la mienne. Bien sûr qu'elle n'est pas la mienne. Comment pourrais-je... c'est
MARALe conduit est plus étroit que ceux de l'hôtel Métropole.Beaucoup plus étroit.Je rampe sur les coudes, le menton presque collé à la tôle, l'air si rare que chaque inspiration devient un combat. La poussière s'infiltre dans mes poumons, dans mes yeux, dans la plaie que je porte à l'épaule sans savoir depuis quand. Sebastian est derrière moi. Je sens sa présence plus que je ne l'entends. Il se déplace comme un chat dans les ténèbres.— Combien de temps ? je chuchote.— Trois intersections. Puis un passage vertical. Son bureau est à l'étage.— Et Lucian ?— Rez-de-chaussée, aile ouest. Pièce sans fenêtres. Je m'en occupe.— Non.Silence. Puis :— Mara.— Je dois le voir.— Vous devez ouvrir ce coffre. C'est la seule chose qui peut le sauver. Vous le savez.Je le sais. Je le sais depuis que Kessler a prononcé ces mots, depuis que j'ai vu le visage de Lucian sur l'écran, depuis que j'ai compris que la fuite n'était plus une option. Mais savoir n'empêche pas la peur. Rien n'empêche l
MARALa maison d'Elias Voss.Kessler avait raison.Kessler avait tort.Nous sommes entrés par la mauvaise porte.Ils nous séparent.Je suis traînée dans un sous-sol différent de celui où Lucian a été retenu. Plus propre. Plus moderne. Une chambre d'isolement avec un lit scellé au sol, des murs capitonnés, une caméra dans chaque angle.Pas de fenêtre. Pas de prise. Pas d'issue.On me détache les chevilles, pas les poignets. On me pousse à l'intérieur. La porte se referme avec un bruit de banque.Je reste immobile au centre de la pièce, les bras engourdis, le souffle court.J'ai échoué.L'ombre s'est fait prendre.Et maintenant, l'animal acculé nous tient tous les deux dans sa gueule.---Je ne sais pas combien de temps je reste là. Le temps se distord, s'étire, se contracte. Parfois la lumière s'éteint, parfois elle reste allumée trop longtemps. Je perds le fil.Puis, des pas.Plusieurs personnes. La porte s'ouvre.Elias entre, seul. Il referme derrière lui.Il me regarde, adossé à la
MARAIl fait un pas dans le garage. Un seul. Je lève le scalpel.— Ne bougez pas.Il pose son regard sur moi. Pas agressif. Intéressé. Clinique.— Vous devez être Mara. La petite ombre de mon frère. La femme de chambre qui n'en était pas une. Laissez-moi vous regarder.Je ne baisse pas l'arme.— Vous êtes plus jeune que je pensais, dit-il. Plus déterminée aussi. C'est vous qui avez semé le chaos hier soir. Les photos. Le médecin. Le discours de Lucian. C'était vous, dans les murs.— C'était moi.— Remarquable. Vraiment. Vous êtes ce qu'il a trouvé de mieux, apparemment.Il reporte son attention sur Lucian.— Je dois avouer, tu m'as surpris. Je ne pensais pas que tu survivrais à la cave. Je ne pensais pas que tu trouverais quelqu'un pour te sortir de là. Et je ne pensais surtout pas que tu aurais le cran de m'affronter en public.Il incline la tête.— J'ai sous-estimé ta haine. Je ne recommencerai pas.— Qu'est-ce que tu veux, Elias ? dit Lucian.— Ce que j'ai toujours voulu. Que tu re
MARAL'aube sale du onzième arrondissement glisse par les fentes de la porte métallique.Je n'ai pas dormi. Chaque bruit dans l'immeuble condamné me fait dresser l'oreille. Un rat dans les gravats. Une canalisation qui gémit. Rien d'humain. Rien qui nous cherche.Lucian dort enfin d'un sommeil sans fièvre. Sebastian monte la garde près de la porte, silencieux, presque immobile. De temps en temps, il jette un regard vers moi, vers lui, vers l'unique issue.J'ai rangé le téléphone. Je n'ai rien dit de l'appel de Kessler.Pas encore.---Onze heures du matin.Sebastian est sorti chercher des provisions et des médicaments. Il a verrouillé les cadenas de l'extérieur. Une précaution. Une cage dorée.Lucian est réveillé, adossé au mur, une tasse de café froid entre les mains. Il me regarde aller et venir, plier des bandes de gaze, ranger le peu de matériel que nous avons.— Tu veux me dire ce qui te tracasse ? dit-il.Je m'arrête.— Rien.— Tu te passes la main dans les cheveux. Tout le temp







