MasukMara
La voiture glisse dans la nuit, un cocon métallique où le silence est aussi lourd que du plomb. Je regarde défiler les réverbères, leurs lueurs orangées striant les vitres comme des traînées de lave. Chaque pulsation de lumière est un écho du battement désordonné de mon cœur.
Ce qui m'appartient.
Les mots d'Elias roulent dans ma tête, des galets polis par la colère et l'amertume. Ils me labourent l'âme. Ce n'était pas une déclaration, c'était un acte de possession. Une revendication. Et le pire, la partie de moi que je hais, la partie qui n'a jamais vraiment guéri, a tressailli à son contact. Cette brûlure sur ma joue, là où ses doigts ont effleuré ma peau, persiste. Une marque invisible, indélébile.
— Tu veux en parler ?
La voix de Lucian est un radeau dans la tempête qui fait rage en moi. Je tourne la tête vers lui. Il est assis à mes côtés, son profil calme dessiné par la pénombre. Il ne me touche pas, il n'en a pas besoin. Sa simple présence est une ancre.
— Il n'y a rien à dire, je murmure, ma voix plus rauque que je ne le voudrais. Tu as entendu.
— J'ai entendu un homme perdu qui essaie de reprendre le contrôle en terrorisant celle qu'il a blessée.
— Ce n'est pas de la terreur, Lucian.
Le mensonge est amer sur ma langue. C'est de la terreur, bien sûr. Mais c'est aussi autre chose, une chose honteuse et puissante que je refuse de nommer.
— Alors, qu'est-ce que c'est ? demande-t-il avec une douceur implacable.
Je ferme les yeux. C'est le feu. Le même feu qui a failli me consumer autrefois. Et il n'est jamais mort. Il couvait sous la cendre de mon âme, et Elias vient de souffler dessus.
— C'est de la colère, je finis par dire. Rien que de la colère.
Je sens son regard sur moi, pesant, triste. Il sait. Il sait que je mens. Mais il est trop bon, trop respectueux pour forcer la porte.
La maison nous accueille dans son silence familier. Une maison que nous avons choisie ensemble, loin du tumulte de la famille, avec de larges baies vitrées et des rampes partout. Un havre. Un refuge. Ce soir, les murs blancs me semblent hostiles, les ombres plus longues. Elias a violé ce sanctuaire avec ses mots. Il est ici, dans l'air que je respire.
J'aide Lucian à se préparer pour la nuit, un rituel fait de gestes doux et de silences complices. Chaque mouvement est une prière pour retrouver la paix que nous avons construite. Quand il est enfin installé dans le lit, je me penche pour déposer un baiser sur son front.
— Merci, je chuchote.
— Pour quoi ?
— D'être là. D'être toi.
Il sourit, un sourire qui n'efface pas l'inquiétude dans ses yeux, mais qui la rend supportable.
— Je t'aime, Mara. N'oublie jamais qui tu es devenue.
Les mots résonnent en moi comme un avertissement. Qui tu es devenue. Une femme apaisée. La femme de Lucian. Pas l'obsession tourmentée d'Elias.
Je quitte la chambre et descends dans le salon, me laissant tomber dans un fauteuil. La nuit est noire au-dehors. Je suis épuisée, vidée, mais chaque fois que je ferme les yeux, je vois le regard d'Elias. Gris. Inquisiteur. Possessif.
Tu crois que tu peux t'enfuir ? Te cacher derrière lui ?
Soudain, mon téléphone vibre sur la table basse. Une lumière bleutée illumine la pièce. Un numéro inconnu. Mon estomac se serre. Je sais. Je sais instinctivement que c'est lui.
Je laisse sonner. La vibration est insistante, agressive. Elle semble durer une éternité. Puis, le silence revient. Lourd. Ominieux.
Quelques secondes plus tard, une notification apparaît. Un message.
Numéro inconnu : Tu ne peux pas m'ignorer. Tu le sais.
Le souffle coupé, je laisse le téléphone tomber sur le coussin comme s'il était brûlant. Il sait. Il sait que je suis là, éveillée, à trembler. Comment peut-il savoir ? La paranoïa s'insinue en moi, glaciale. A-t-il des gens qui me surveillent ? Est-ce que… est-ce que tout cela n'a jamais vraiment cessé ?
Je me lève, agité, et marche jusqu'à la baie vitrée. Le jardin est plongé dans l'obscurité. Soudain, une forme bouge près du portail. Une haute silhouette immobile. Mon cœur s'arrête.
Elias.
Il est là. Dehors. Il me regarde.
Je recule d'un bond, le dos heurtant le mur, la poitrine labourée par des respirations saccadées. C'est de la folie. C'est impossible. Je cligne des yeux, regarde à nouveau. La forme a disparu. Était-ce réel ? Une hallucination née de la peur et de l'épuisement ?
Je reste figée, adossée au mur, à écouter les battements affolés de mon cœur. La paix que j'ai chérie, pour laquelle j'ai lutté, s'effrite comme du vieux plâtre. Elias ne veut pas s'excuser. Il ne veut pas négocier.
Il veut la guerre.
Et alors que la peur m'engourdit les membres, une autre sensation, sournoise et terrifiante, se lève du plus profond de mes entrailles.
Une lueur.
Une braise.
L'excitation terrible de me savoir encore capable de brûler.
MARAUn soir d'automne, on est tous les trois sur le balcon.Lucian fume une cigarette, même s'il a promis d'arrêter. Sebastian boit une bière. Moi, je regarde les étoiles.La ville brille en dessous. Les bruits montent, étouffés, lointains. La vie continue.— Je pense à lui, dit soudain Lucian.On sait tous de qui il parle.— Moi aussi, dit Sebastian. Parfois.— Pas de la peine, précise Lucian. Juste... comment il a pu en arriver là. Comment on a pu en arriver là, nous deux, à être ennemis.— On était pas ennemis, dit Sebastian. Toi t'as jamais été son ennemi. T'étais juste pas d'accord. Pour lui, c'est pareil que trahir.— Peut-être.Il tire sur sa cigarette. Il regarde la fumée monter, se dissiper.— Tu crois qu'il pense à nous ? je demande.— Sûrement. Mais pas comme on pense à lui. Pas avec nostalgie. Pas avec tristesse. Avec rage. Avec obsession. Avec ce besoin de revanche qu'il a dans le sang.— Et ça te fait peur ?Il réfléchit.— Non. Plus maintenant. Parce que je suis plus s
MARAJe suis là, au premier rang, à côté de Sebastian. Lucian témoignera plus tard. Pour l'instant, il attend dans une salle à côté, protégé par des gendarmes.Elias entre.Il a changé. Plus maigre. Plus pâle. Les yeux plus enfoncés. Mais le même regard. Ce regard qui dit qu'il n'a pas fini, qu'il n'a pas perdu, qu'il se bat encore.Ses yeux cherchent dans la foule. Ils nous trouvent. Sebastian. Moi.Il sourit.Pas un sourire de défaite. Un sourire de défi. Un sourire qui dit vous croyez que c'est fini ? Vous n'avez encore rien vu.Sebastian serre le poing. Je pose ma main sur son bras.— Il cherche à nous provoquer, je murmure. Laisse-le. Il est là où il do
MARAIls arrivent vingt minutes plus tard.Des brancardiers. Des médecins. Des gendarmes. Duval en personne, dans une veste trop légère pour le froid du matin, les cheveux en bataille, les yeux brillants de cette lumière particulière qu'ont ceux qui viennent de gagner une bataille.— Vous l'avez fait, dis-je quand elle s'approche.— On a commencé, corrige-t-elle. C'est loin d'être fini.— Mais Elias ?— En garde à vue. Avec une dizaine d'autres. Perquisitions en cours dans trois départements. Saisies de documents, d'ordinateurs, de comptes. Ça va faire du bruit.— Beaucoup de bruit ?— Assez pour qu'ils n'entendent plus que ça.Elle regarde Lucian qu'on charge
MARAIl faudrait un médecin.Il faudrait des antibiotiques.Il faudrait un hôpital.On a rien de tout ça.On a une grotte, une gourde d'eau, et la nuit qui s'étire devant nous.Alors je m'assois près de lui. Je prends sa main. Je la serre. Et j'attends.Sebastian revient une heure plus tard.Il est essoufflé, couvert de boue, mais il a ce sourire, ce sourire de défi qu'il avait dans le parc.— Je les ai promenés, dit-il. Jusqu'au vieux moulin. Ils m'ont couru après pendant quarante minutes. J'ai cru qu'ils allaient m'avoir deux fois, trois fois, mais non.— Et maintenant ?— Maintenant ils sont perdus de l'autre côté de la colline. &Cced
MARALa fièvre de Lucian monte encore.Je le sais parce qu'il tremble, parce qu'il transpire, parce qu'il serre ma main si fort que ses ongles s'enfoncent dans ma peau sans qu'il s'en rende compte.— Il faut nettoyer sa blessure, je dis à Sebastian.— Avec quoi ? On a rien. Plus d'eau. Plus de bandages. Plus rien.Je fouille mes poches. Le téléphone. Les dernières feuilles que j'ai gardées sur moi, au cas où. Un mouchoir. Un briquet.Le briquet.— De l'eau, on en trouvera dehors. La rivière est à cinq cents mètres.— Et les hommes d'Elias ? Ils sont partout maintenant. J'ai vu des lumières de l'autre côté de la colline. Ils ratissent large.— Alors on y va ensemble. Toi tu fais le guet, moi je prends l'eau.— T'es folle.— Déjà dit. Déjà répondu. Je m'en fiche.Lucian ouvre les yeux. Ses pupilles sont dilatées, ses iris noyés de fièvre.— Reste, murmure-t-il. Reste là.— Je reviens. Je te jure que je reviens.Il secoue la tête faiblement.— Reste.Je me penche sur lui. J'approche mes
MARAElle s'arrête devant moi.— Alors il faut gagner du temps. Il faut qu'Elias soit trop occupé à se défendre pour continuer à chercher. Il faut que la meute se retourne contre lui.— Comment ?— On va lâcher une partie de ces informations. Pas tout. Assez pour que ça fasse du bruit. Assez pour que les médias s'emparent de l'histoire. Assez pour que ses alliés commencent à prendre leurs distances.— Et ça suffira ?— Ça suffira pour qu'il ait d'autres priorités que de traquer son frère.Je réfléchis.— Et Lucian ? Comment je le préviens ?Elle me regarde étrangement.— Vous voulez y retourner ?— Il faut qu'il sache. Il faut qu'il tienne encore un peu. Il faut qu'il se cache mieux. Il faut...Je m'arrête.Parce que je réalise ce que je suis en train de dire.Je veux y retourner.Dans les bois.Dans le danger.Dans l'incertitude.Vers lui.— Vous êtes folle, dit doucement Delacroix.— Peut-être.— Ils vous tueront, dit Duval. Si Elias vous trouve avant que vous les rejoigniez, si ses
MARAIl me tend un pistolet. Le métal est froid, lourd, vivant.— La détente est sensible, dit-il. Ne tirez pas à côté.— Sebastian...— Quand je vais ouvrir cette porte, ils vont tirer. Vous restez derrière moi. Vous ne vous arrêtez pas. Vous courez vers le mur sud, là-bas, vous voyez ? Il y a une
MaraLa journée s’étire, molle et menaçante. Une corde trop tendue qui vibre d’un silence mauvais. Lucian s’agite, range des dossiers déjà en ordre, vérifie pour la troisième fois le système d’alarme. Son mouvement perpétuel est un contrepoint à mon immobilité de statue. Je suis assise près de la b
MaraLa rage en moi est une chose froide, une lame affûtée qui a remplacé le feu désordonné de la honte. Je regarde Lucian, et je vois la même détermination glacée dans ses yeux. L’affiche a brûlé dans la cheminée, mais son empreinte toxique flotte encore dans l’air, un poison qu’Elias a insinué da
MaraLa nuit a été une longue veillée funèbre. Chaque ombre dans la chambre prenait sa silhouette. Chaque craquement du parquet était son pas. Je me suis blottie contre Lucian, cherchant la chaleur rassurante de son corps, mais même dans ses bras, je sentais le froid d'Elias sur ma peau. Le petit c







