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L’art de paraît

Author: Thienly60
last update Last Updated: 2025-11-15 01:49:12

Le réveil n’eut même pas le temps de sonner.

Ly ouvrit les yeux d’un coup, comme si son corps savait que cette journée ne supportait pas le bruit agressif d’une alarme. La lumière filtrait doucement à travers les rideaux, dessinant des lignes pâles sur le parquet. Pendant quelques secondes, elle ne bougea pas. Elle écouta.

Pas de bourdonnement dans la poitrine.

Pas de poids écrasant au creux du ventre.

Pas cette angoisse sourde qui lui tenait la gorge dans sa première vie.

Le silence, ce matin-là, n’était pas vide. Il était… disponible.

Son téléphone vibra sur la table de nuit.

Elle tendit la main, l’attrapa sans se presser.

Aurion

« 10h. Je t’attends en bas.

Habille-toi simplement.

Aujourd’hui, on s’occupe du reste. »

Elle relut le message une deuxième fois, puis une troisième.

Pas Star l’ange, pas la voix blanche entre deux mondes.

Aurion, l’héritier dont la presse décortiquait chaque apparition, l’homme avec lequel elle était officiellement fiancée… et qu’elle connaissait moins bien que certains collègues de bureau.

Elle posa le téléphone, resta un instant assise sur le bord du lit.

Ils étaient fiancés sur le papier.

Dans les dossiers, dans la bouche des gens qui murmuraient “Quelle chance”, sans savoir ce qu’elle avait payé avant d’arriver là.

Mais en réalité, ils n’étaient que deux étrangers liés par un mot trop grand.

Elle se leva lentement et alla se planter devant le miroir de sa chambre.

La femme qui lui rendit son regard avait les traits qu’elle connaissait, mais plus tout à fait la même lumière.

Cheveux noirs, raides, tombant en ligne droite tombant jusqu’au bas du dos. Ils avaient cette brillance naturelle qu’elle n’avait jamais pris le temps d’apprécier. Sa peau claire, légèrement dorée, portait les traces d’un sommeil enfin complet. Ses pommettes douces, son menton fin.

Et ses yeux.

Ses yeux en amande, bridés, noisette — cette teinte rare, presque ambrée, qu’on remarquait sans toujours comprendre pourquoi.

Elle se pencha un peu, détaillant la courbe de ses paupières, la couleur mêlée de brun et de miel.

Dans sa première vie, elle avait passé des années à vouloir qu’on ne les remarque pas.

Aujourd’hui, elle se surprit à penser qu’ils étaient peut-être la seule chose qu’elle avait toujours eue à elle.

— On va voir ce qu’on peut faire, murmura-t-elle à son reflet.

Elle prit une douche chaude, laissa l’eau rouler le long de sa nuque, sur ses omoplates, jusqu’au creux de ses reins. À mesure que l’eau glissait, elle avait l’impression de rincer des couches de fatigue qu’elle n’avait jamais avouées.

Elle enfila finalement un jean brut et une chemise blanche, simple, qu’elle retroussa jusqu’aux coudes. Pas de bijoux. Pas de maquillage. Juste elle.

À 10h, elle poussa la porte de l’immeuble.

La voiture était là.

Noire, aux lignes sobres, sans logo agressif.

On voyait tout de suite que ce n’était pas une voiture qu’on achetait : c’était une voiture qu’on vous confiait.

Aurion était appuyé contre l’aile, les mains dans les poches, la tête légèrement baissée comme s’il écoutait la ville respirer.

Il portait un pantalon de toile sombre, une chemise couleur sable ouverte au col, et une veste claire.

Sur n’importe qui, la tenue aurait eu l’air quelconque.

Sur lui, elle avait la précision d’une image travaillée au millimètre.

Il releva la tête en l’entendant arriver. Ses yeux gris se posèrent sur elle, glissèrent rapidement de son visage à sa silhouette, puis revinrent à ses yeux. Sans insistance.

— Bonjour, dit-il.

— Bonjour.

Ils restèrent un instant là, dans ce couloir de silence entre eux. Elle se rendit compte qu’elle ne savait même pas s’ils avaient déjà eu une “conversation normale”. Jusqu’ici, tout avait été négociations, règles, pactes, phrases lourdes.

Il fit le premier pas.

— Tu as bien dormi ?

Elle hocha légèrement la tête.

— Étonnamment, oui.

— C’est le premier effet secondaire des secondes chances, répondit-il. Le sommeil revient.

Cette phrase, dite comme une banalité, lui donna envie de demander cent choses à la fois. Elle n’en posa aucune.

Il s’écarta de la portière et l’ouvrit pour elle.

— Monte.

Elle s’installa sur le siège passager. L’intérieur sentait le cuir neuf et quelque chose de plus discret, peut-être son parfum à lui : une note de bois, de cèdre et de froid.

Il contourna la voiture, prit le volant, lança le moteur sans forcer.

La voiture glissa dans la circulation comme si les feux rouges n’étaient là que pour les autres.

Ils roulèrent un moment sans parler.

Ly s’habitua progressivement au ronronnement du moteur, au paysage qui défilait, à la sensation étrange d’être entraînée vers quelque chose qu’elle n’avait pas décidé… et qui, pourtant, lui appartenait.

— Tu sais où on va ? demanda-t-elle finalement.

— Oui.

Elle eut un reniflement amusé.

— Et tu comptes me le dire ?

— Non, répondit-il avec une honnêteté tranquille.

Elle tourna la tête vers lui.

— Tu es toujours aussi… vague, ou c’est juste avec moi ?

— Je ne suis pas vague. Je dose l’information. Si je te dis trop, tu vas commencer à anticiper, te projeter, douter, te saboter. Et on n’a pas le temps pour ça aujourd’hui.

Elle resta un instant silencieuse, contrariée… puis réalisa qu’il n’avait pas tort.

Elle croisa les bras, sans répondre.

Par la fenêtre, les immeubles se transformaient, les façades grises laissaient place à des vitrines plus épurées, des entrées d’hôtels, des trottoirs plus larges.

La voiture finit par s’arrêter devant un immeuble en pierre claire, sans enseigne.

— On est où ? demanda-t-elle.

— Là où les gens qui ont de l’argent viennent chercher ce qu’ils croient ne pas avoir : une allure, répondit-il. Toi, tu as déjà l’allure. On va juste te donner les outils.

Elle n’eut pas le temps de répliquer. Il descendit et vint lui ouvrir.

L’intérieur n’était pas une boutique.

C’était un appartement transformé en studio de création.

Des murs blancs, de grandes fenêtres, une lumière douce.

Des portants espacés avec des vêtements qui ne criaient pas leur marque, mais leur qualité.

Des tables basses sur lesquelles reposaient quelques accessoires, posés là comme des ponctuations.

Et surtout, des miroirs. Hauts, larges, d’une netteté impeccable.

Une femme s’approcha en silence.

Elle portait un tailleur noir parfaitement ajusté, ses cheveux bruns étaient noués dans un chignon bas, et ses yeux clairs avaient cette acuité tranquille des gens qui savent exactement ce qu’ils font.

— Monsieur Star, dit-elle en inclinant légèrement la tête.

— Maëlle, répondit Aurion. Voici Ly.

La styliste se tourna vers elle.

Ly se sentit pesée, étudiée, mais jamais jugée.

Le regard de Maëlle passa sur la courbe de ses épaules, la longueur de ses jambes, le tombé de son jean, la façon dont sa chemise se posait sur sa taille.

— Enchantée, dit Maëlle en tendant la main.

Ly la lui serra.

— De même.

Maëlle recula d’un pas, la détailla à nouveau.

— Vous avez une ligne naturelle très nette. On voit tout de suite où le regard doit se poser.

Ly eut un rire un peu nerveux.

— Ce n’est pas toujours ce que j’ai entendu.

— C’est parce que les gens regardent avec leurs complexes, pas avec leurs yeux, répondit Maëlle. Venez.

Elle l’invita à se placer face à un grand miroir.

Ly se retrouva à observer son reflet dans ce cadre nouveau, plus impitoyable et plus sincère que celui de sa chambre.

Aurion s’installa dans un fauteuil, légèrement en retrait, jambes croisées, mains jointes. Il ne disait rien. Mais elle sentait son regard, stable, posé, comme un point de repère.

— Retirez votre chemise, s’il vous plaît, demanda Maëlle.

Ly obéit, un peu raide, se retrouvant en débardeur simple.

Maëlle tourna autour d’elle, pinça légèrement le tissu du jean, observa la ligne de sa taille, la largeur de ses hanches.

— Vous êtes plus fine que vous ne le croyez, nota-t-elle. Et vous avez de très belles épaules. On ne les a jamais laissées exister, on dirait.

Ly eut envie de répondre que personne n’avait jamais pris le temps d’y penser. Elle garda le silence.

Maëlle ne parlait plus.

Elle réfléchissait.

On voyait presque les silhouettes se tracer dans sa tête.

Elle se dirigea vers un portant, en sortit un pantalon cigarette noir, à la taille haute, au tombé impeccable. Puis un top taupe, ajusté, à l’encolure douce, qui semblait penser à toutes les morphologies avant de se décider.

— Essayez ça.

Ly passa derrière un paravent, retira son jean, enfila le pantalon, le top. Elle hésita une seconde avant de se regarder.

Le tissu se posa sur sa peau comme si elle y avait toujours vécu.

Elle sortit.

Maëlle eut un léger sourire satisfait.

— Je m’en doutais.

Aurion, lui, se redressa légèrement sur son siège.

Ly n’osa pas tout de suite regarder dans le miroir. Elle ne regarda d’abord que leurs réactions.

— Avancez, proposa Maëlle.

Elle fit quelques pas.

Le pantalon soulignait sa taille sans l’étrangler. Il suivait la ligne de ses jambes sans les réduire ni exagérer.

Le top taupe, avec cette nuance entre le chaud et le froid, mettait en valeur la couleur de sa peau et le clair de ses yeux.

Ly se tourna vers le miroir.

La femme dans la glace se tenait droite.

Ses cheveux noirs tombaient sur ses épaules comme un cadre parfait.

Ses yeux noisette, en amande, semblaient plus présents, plus ancrés.

— On dirait moi, murmura-t-elle.

Elle cligna des yeux.

— Mais… dans une version qui a arrêté de s’excuser.

Maëlle sourit.

— C’est exactement l’idée.

Elle se tourna vers Aurion.

— ça vous va ?

Il ne quitta pas Ly des yeux.

— Oui.

Un mot. Un seul.

Mais la manière dont il le prononça, sans hésitation, fit naître une chaleur discrète dans la poitrine de Ly.

Maëlle ajouta un trench noisette, coupe fluide, long jusqu’aux genoux, et une paire de baskets blanches, fines, au design presque discret.

— Ceci, pour la journée, dit-elle. Vous ne jouez pas. Vous êtes.

Ly enfila les baskets, fit quelques pas. Elle eut l’impression que le sol n’était plus un ennemis permanent.

Elle se surprit à sourire.

— Et pour ce soir ? demanda Aurion.

Maëlle arqua un sourcil.

— Ce soir ?

— La réception, précisa-t-il. Elle vient avec moi.

Le regard de la styliste changea légèrement.

Une lueur de défi.

De ce genre de défi qu’on se lance à soi-même lorsqu’on sait qu’on a une toile à la hauteur.

— Vous auriez pu me prévenir, lâcha-t-elle.

— Tu n’aimes pas travailler sans filet ? répliqua Aurion, calme.

Elle eut un petit rire.

— J’adore ça, justement.

Elle disparut quelques minutes derrière une porte, laissant Ly seule face au miroir.

Ly s’observa.

Elle avait l’impression étrange de rencontrer une inconnue qui lui ressemblait.

Une fille qu’elle aurait peut-être pu être si elle s’était autorisée, plus tôt, à exister pour elle-même.

Quand Maëlle revint, elle tenait une housse longue, fermée, presque solennelle.

— Pour ce soir, annonça-t-elle simplement.

Elle suspendit la housse à un crochet, l’ouvrit.

La robe apparut dans un chuchotement de tissu.

Rouge.

Pas n’importe quel rouge.

Un rouge profond, velouté, qui évoquait plus la chaleur d’un vin que l’agressivité d’une alarme.

Le tissu tombait en un mouvement fluide, sans froufrous, sans brillance excessive.

Une encolure en cœur discrète, des bretelles fines, un dos légèrement découvert, une fente élégante sur le côté qui promettait le mouvement sans promettre le scandale.

Ly sentit sa bouche s’assécher.

— Non… c’est… c’est trop, balbutia-t-elle.

Maëlle secoua la tête.

— Ce n’est pas trop. C’est exactement. Vous avez les cheveux noirs, la peau claire, des yeux noisette… Ce rouge-là a été créé pour ce genre de contraste.

— Je ne suis pas sûre de…

— Ly, coupa doucement Aurion. Regarde-la.

Elle se tourna vers lui.

Il ne regardait pas la robe.

Il la regardait, elle.

— Les gens vont parler, dit-elle.

— Ils parleront de toute façon, répondit-il. Autant leur donner quelque chose d’utile à dire.

Maëlle posa la robe dans ses mains.

— On fera les ajustements plus tard. Pour l’instant, gardez-la en tête.

Ly effleura le tissu.

Il était plus lourd qu’il n’en avait l’air.

Dense.

Stable.

— Très bien, conclut Aurion. On reviendra avant la soirée.

Ils quittèrent le studio.

Ly avait l’impression d’avoir déjà vécu une journée entière.

Le salon de coiffure se trouvait au dernier étage d’un immeuble de verre.

De là-haut, la ville semblait plus calme, comme si le bruit se dissolvait en montant.

Le coiffeur était un homme aux cheveux gris argent attachés en queue basse, le regard doux.

— Vous avez des cheveux magnifiques, constata-t-il dès qu’elle s’assit.

Elle eut un réflexe.

— Ils sont juste… raides.

Il leva les yeux au ciel, amusé.

— Les femmes avec des cheveux comme les vôtres disent toujours ça. Raides, noirs, brillants, épais… Vous savez combien paient pour obtenir lé moitié de ce que vous avez naturellement ?

Elle se sentit un peu stupide.

— Je n’y ai jamais pensé.

— Alors laissez-moi y penser pour vous.

Il passa ses mains dans ses longueurs, écartant les mèches avec une délicatesse presque religieuse.

Le simple contact de ses doigts sur son cuir chevelu lui arracha un frisson, un vrai — pas de gêne, juste une conscience nouvelle de son propre corps.

— On ne va pas tout changer, décida-t-il. Ce serait un crime. On va juste purifier la ligne.

Quelques coups de ciseaux précis.

Rien de dramatique.

Puis le souffle chaud du sèche-cheveux, la brosse ronde qui guidait la matière naturellement lisse, sans la tordre, sans la forcer.

Quand il coupa le bruit, le silence revint avec une intensité étrange.

Ly releva la tête.

Le miroir lui renvoya une chevelure noire miroir, parfaitement droite, descendant comme une cascade dense le long de son dos. Les pointes nettes dessinaient une ligne horizontale presque parfaite. Quelques mèches légèrement plus courtes encadraient son visage, adoucissant ses traits sans les infantiliser.

Ses yeux noisette semblaient soudain deux lanternes posées au milieu du noir.

Elle ne se trouvait pas “belle” au sens des magazines.

Elle se trouvait… nette.

Présente.

Derrière elle, le reflet d’Aurion apparut dans le verre.

Il l’observait sans insister, bras croisés, les jambes élégamment croisées, l’air de celui qui vérifie discrètement qu’un plan se déroule comme prévu.

Elle croisa son regard.

Leurs yeux se rencontrèrent dans le miroir.

Et pendant une seconde, la lumière changea.

Ses cheveux à lui semblèrent perdre leur noirceur pour prendre une teinte argentée, blanche, presque lumineuse.

Ses yeux gris se vidèrent de leurs ombres pour laisser place à un éclat presque blanc.

Et derrière ses épaules, l’air vibra.

Une forme.

Transparente.

Immense.

Une aile.

Puis une deuxième.

Non pas dessinée nettement, mais devinée, comme si la lumière tentait de s’en souvenir.

Ly ne cligna pas tout de suite.

Son cœur accéléra.

Elle inspira, l’image se brisa.

Il n’y avait plus qu’Aurion, les cheveux noirs, le regard calme.

— Ça va ? demanda-t-il.

— Oui, répondit-elle d’une voix un peu rauque. Je… je crois que je commence à y voir plus clair.

Il inclina légèrement la tête, comme s’il avait compris sans qu’elle précise.

L’institut d’esthétique ressemblait à un cocon.

Couleurs crème, musique discrète, odeur de fleur d’oranger et de thé blanc.

On la guida vers un fauteuil.

L’esthéticienne, une femme aux gestes de pianiste, prit ses mains entre les siennes.

— Vous ne vous en occupez jamais, hein ? dit-elle doucement.

Ly baissa les yeux sur ses doigts.

— Je… je n’ai jamais vraiment eu le temps.

— Le temps, ça se prend, ça ne se trouve pas, répondit la femme avec un sourire. On va commencer aujourd’hui.

Elle immergea ses mains dans un bain tiède, aux huiles légères.

Ly sentit ses articulations se détendre, la peau se défriper.

Les gestes étaient lents.

Maîtrisés.

Sans brusquerie.

Quand on lui limait les ongles, elle se rendit compte qu’elle n’avait jamais pris le temps de juste… regarder ses doigts.

Ils étaient fins, longs, avec des phalanges délicates. Ils avaient signé des contrats, tenu des souris, tapé des mails jusqu’à pas d’heure. Ils avaient servi. Jamais été honorés.

— Vous avez des mains faites pour diriger, dit l’esthéticienne. Elles s’excusent encore trop.

Elle releva la tête.

— Laissez-les apprendre à dire “non” sans trembler.

Elle lui donna une forme nette, courte, pratique.

Quelques couches d’un vernis beige chaud, presque invisible, qui donnait juste l’impression de mains soignées.

Puis vinrent les cils.

Allongés, densifiés très légèrement, juste de quoi ouvrir davantage son regard.

Le maquillage fut sobre.

Un travail de lumière.

On respecta la nuance dorée de sa peau, on souligna la forme en amande de ses yeux, on intensifia le noisette jusqu’à ce qu’il ait presque la couleur du miel brûlé.

Ses lèvres reçurent un voile de rose brun, qui leur donnait simplement l’air… réveillé.

Quand elle rouvrit les yeux, elle eut besoin d’une seconde pour accepter ce qu’elle voyait.

La femme dans le miroir n’était pas une étrangère.

C’était elle, débarrassée de la fatigue, affinée, alignée.

Elle avait envie de rire, de pleurer et de s’excuser en même temps.

Une larme monta, silencieuse, au coin de sa paupière gauche.

— Pardon…

L’esthéticienne posa doucement une main sur son épaule.

— On ne s’excuse pas d’exister, dit-elle. Plus maintenant.

Quand ils ressortirent, la lumière avait changé.

Le jour commençait sa lente bascule vers le soir.

Ly sentait encore le poids léger de ses cheveux lissés sur son dos, la douceur de ses mains, ses lèvres un peu plus pleines. Elle marchait à côté d’Aurion sans vraiment savoir comment tenir ce nouveau corps qui était pourtant le sien.

Elle ajusta le trench que Maëlle lui avait laissé sur les épaules.

— Tu t’attendais à ça ? demanda-t-il en descendant quatre marches devant elle.

— À quoi ?

Elle désigna vaguement sa silhouette, sa tête, tout.

— À ça. À… toi comme ça.

— Non, admit-elle. Je pensais que j’allais juste… paraître un peu moins fatiguée.

— Tu as arrêté de dire pardon avec ta posture, constata-t-il.

Elle s’arrêta net.

— Comment ça ?

Il se tourna vers elle.

— Tu ne t’excuses plus d’occuper de l’espace. Tu prends ta place. C’est… visible.

Elle répondit par un petit rire nerveux.

— Si tu continues à parler comme ça, je vais finir par développer un ego.

— Tu en as besoin. Un peu.

Ils franchirent le seuil.

Les premiers flashs arrivèrent presque aussitôt.

Au début, ce fut juste une lumière blanche qui explosa près de son visage. Ly cligna des yeux, surprise.

— Monsieur Star !

— Par ici !

— C’est elle ? C’est la fiancée ?

Ça allait vite.

Un deuxième flash.

Puis un troisième.

Les voix se soulevèrent.

— Mademoiselle, votre nom !

— Regardez par ici !

— Un mot, juste un mot !

Les paparazzi semblaient sortir du trottoir lui-même.

Des objectifs, des micros, des bras levés.

Ly eut un mouvement de recul instinctif. Son cœur accéléra. Tout son passé revint en un seul réflexe : se faire petite, disparaître, laisser passer l’orage.

Aurion avança d’un demi-pas et se plaça juste devant elle. Pas pour la cacher entièrement, non. Pour casser la violence directe des objectifs. Son bras se dressa légèrement, en travers, comme une barrière. Pas un geste de possession. Un geste de protection.

— Regarde devant toi, dit-il à voix basse.

Ly inspira par le nez.

Elle planta ses pieds dans le sol.

Et, au lieu de baisser la tête, elle la releva.

Ses cheveux noirs glissèrent derrière ses épaules, laissant son visage entièrement visible.

Ses yeux noisette fixèrent un point vague au loin, ni caméra, ni visage précis.

Les flashes s’acharnèrent.

Mais quelque chose, dans le rythme des clics, changea.

Comme si ceux qui prenaient les photos venaient de se rendre compte qu’ils ne capturaient pas juste “la fiancée de Star”, mais une silhouette qui tenait parfaitement l’image.

Un flash particulièrement fort éclata, éclaboussant la carrosserie de la voiture.

Dans le reflet, Ly vit l’ombre d’Aurion se dilater.

Une silhouette plus grande que nature.

Et derrière son dos, l’illusion nette, cette fois, d’une aile blanche qui se déployait une fraction de seconde.

Une autre flash, un angle différent, et l’aile disparut.

Elle resta figée, un battement de cœur de trop, puis Aurion se tourna légèrement vers elle.

— Monte, dit-il.

Elle obéit, se glissant à l’intérieur de la voiture comme on entre dans un coffre-fort.

Le bruit se coupa net quand les portes se refermèrent.

Le silence tomba d’un coup.

On n’entendait plus que son propre cœur résonner dans sa poitrine.

— Je… je ne suis pas faite pour ça, souffla-t-elle.

— Tu viens de me prouver le contraire, répondit Aurion.

— J’ai failli reculer.

— Tu ne l’as pas fait.

Elle posa son front contre le dossier, ferma les yeux quelques secondes.

— Tu es habitué, toi. À ces… attaques de lumière.

— Oui, admit-il. Mais ça ne veut pas dire que j’y prends plaisir.

Il marqua une courte pause.

— Eux, dit-il en parlant des photographes, ne cherchent pas la vérité. Ils cherchent un angle. Un drama. Tu ne leur en as donné aucun. C’est très frustrant pour eux. C’est parfait pour nous.

Elle eut un sourire fatigué.

— Pour nous ?

— Pour toi, corrigea-t-il. Moi, ils m’ont déjà trop vu.

La voiture démarra.

— On retourne chez toi ? demanda-t-elle.

— Non. On retourne chez Maëlle.

Elle le regarda, surprise.

— Pourquoi ?

— Tu n’es pas encore habillée pour la guerre.

Elle comprit.

— La robe, murmura-t-elle.

— La robe, confirma-t-il.

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