LOGINLe réveil n’eut même pas le temps de sonner.
Ly ouvrit les yeux d’un coup, comme si son corps savait que cette journée ne supportait pas le bruit agressif d’une alarme. La lumière filtrait doucement à travers les rideaux, dessinant des lignes pâles sur le parquet. Pendant quelques secondes, elle ne bougea pas. Elle écouta. Pas de bourdonnement dans la poitrine. Pas de poids écrasant au creux du ventre. Pas cette angoisse sourde qui lui tenait la gorge dans sa première vie. Le silence, ce matin-là, n’était pas vide. Il était… disponible. Son téléphone vibra sur la table de nuit. Elle tendit la main, l’attrapa sans se presser. Aurion. « 10h. Je t’attends en bas. Habille-toi simplement. Aujourd’hui, on s’occupe du reste. » Elle relut le message une deuxième fois, puis une troisième. Pas Star l’ange, pas la voix blanche entre deux mondes. Aurion, l’héritier dont la presse décortiquait chaque apparition, l’homme avec lequel elle était officiellement fiancée… et qu’elle connaissait moins bien que certains collègues de bureau. Elle posa le téléphone, resta un instant assise sur le bord du lit. Ils étaient fiancés sur le papier. Dans les dossiers, dans la bouche des gens qui murmuraient Quelle chance, sans savoir ce qu’elle avait payé avant d’arriver là. Mais en réalité, ils n’étaient que deux étrangers liés par un mot trop grand. Elle se leva lentement et alla se planter devant le miroir de sa chambre. La femme qui lui rendit son regard avait les traits qu’elle connaissait, mais plus tout à fait la même lumière. Cheveux noirs, raides, tombant en ligne droite jusqu’au bas du dos. Ils avaient cette brillance naturelle qu’elle n’avait jamais pris le temps d’apprécier. Sa peau claire, légèrement dorée, portait les traces d’un sommeil enfin complet. Ses pommettes douces, son menton fin. Et ses yeux. Ses yeux en amande, bridés, noisette — cette teinte rare, presque ambrée, qu’on remarquait sans toujours comprendre pourquoi. Elle se pencha un peu, détaillant la courbe de ses paupières, la couleur mêlée de brun et de miel. Dans sa première vie, elle avait passé des années à vouloir qu’on ne les remarque pas. Aujourd’hui, elle se surprit à penser qu’ils étaient peut-être la seule chose qu’elle avait toujours eue à elle. — On va voir ce qu’on peut faire, murmura-t-elle à son reflet. Elle prit une douche chaude, laissa l’eau rouler le long de sa nuque, sur ses omoplates, jusqu’au creux de ses reins. À mesure que l’eau glissait, elle avait l’impression de rincer des couches de fatigue qu’elle n’avait jamais avouées. Elle enfila finalement un jean brut et une chemise blanche, simple, qu’elle retroussa jusqu’aux coudes. Pas de bijoux. Pas de maquillage. Juste elle. À 10h, elle poussa la porte de l’immeuble. • La voiture était là. Noire, aux lignes sobres, sans logo agressif. On voyait tout de suite que ce n’était pas une voiture qu’on achetait : c’était une voiture qu’on vous confiait. Aurion était appuyé contre l’aile, les mains dans les poches, la tête légèrement baissée comme s’il écoutait la ville respirer. Il portait un pantalon de toile sombre, une chemise couleur sable ouverte au col, et une veste claire. Sur n’importe qui, la tenue aurait eu l’air quelconque. Sur lui, elle avait la précision d’une image travaillée au millimètre. Il releva la tête en l’entendant arriver. Ses yeux gris se posèrent sur elle, glissèrent rapidement de son visage à sa silhouette, puis revinrent à ses yeux. Sans insistance. — Bonjour, dit-il. — Bonjour. Ils restèrent un instant là, dans ce couloir de silence entre eux. Elle se rendit compte qu’elle ne savait même pas s’ils avaient déjà eu une conversation normale. Jusqu’ici, tout avait été négociations, règles, pactes, phrases lourdes. Il fit le premier pas. — Tu as bien dormi ? Elle hocha légèrement la tête. — Étonnamment, oui. — C’est le premier effet secondaire des secondes chances, répondit-il. Le sommeil revient. Cette phrase, dite comme une banalité, lui donna envie de demander cent choses à la fois. Elle n’en posa aucune. Il s’écarta de la portière et l’ouvrit pour elle. — Monte. Elle s’installa sur le siège passager. L’intérieur sentait le cuir neuf et quelque chose de plus discret, peut-être son parfum à lui : une note de bois, de cèdre et de froid. Il contourna la voiture, prit le volant, lança le moteur sans forcer. La voiture glissa dans la circulation comme si les feux rouges n’étaient là que pour les autres. Ils roulèrent un moment sans parler. Ly s’habitua progressivement au ronronnement du moteur, au paysage qui défilait, à la sensation étrange d’être entraînée vers quelque chose qu’elle n’avait pas décidé… et qui, pourtant, lui appartenait. — Tu sais où on va ? demanda-t-elle finalement. — Oui. Elle eut un reniflement amusé. — Et tu comptes me le dire ? — Non, répondit-il avec une honnêteté tranquille. Elle tourna la tête vers lui. — Tu es toujours aussi… vague, ou c’est juste avec moi ? — Je ne suis pas vague. Je dose l’information. Si je te dis trop, tu vas commencer à anticiper, te projeter, douter, te saboter. Et on n’a pas le temps pour ça aujourd’hui. Elle resta un instant silencieuse, contrariée… puis réalisa qu’il n’avait pas tort. Elle croisa les bras, sans répondre. Par la fenêtre, les immeubles se transformaient, les façades grises laissaient place à des vitrines plus épurées, des entrées d’hôtels, des trottoirs plus larges. La voiture finit par s’arrêter devant un immeuble en pierre claire, sans enseigne. — On est où ? demanda-t-elle. — Là où les gens qui ont de l’argent viennent chercher ce qu’ils croient ne pas avoir : une allure, répondit-il. Toi, tu as déjà l’allure. On va juste te donner les outils. Elle n’eut pas le temps de répliquer. Il descendit et vint lui ouvrir. • L’intérieur n’était pas une boutique. C’était un appartement transformé en studio de création. Des murs blancs, de grandes fenêtres, une lumière douce. Des portants espacés avec des vêtements qui ne criaient pas leur marque, mais leur qualité. Des tables basses sur lesquelles reposaient quelques accessoires, posés là comme des ponctuations. Et surtout, des miroirs. Hauts, larges, d’une netteté impeccable. Une femme s’approcha en silence. Elle portait un tailleur noir parfaitement ajusté, ses cheveux bruns étaient noués dans un chignon bas, et ses yeux clairs avaient cette acuité tranquille des gens qui savent exactement ce qu’ils font. — Monsieur Star, dit-elle en inclinant légèrement la tête. — Maëlle, répondit Aurion. Voici Ly. La styliste se tourna vers elle. Ly se sentit pesée, étudiée, mais jamais jugée. Le regard de Maëlle passa sur la courbe de ses épaules, la longueur de ses jambes, le tombé de son jean, la façon dont sa chemise se posait sur sa taille. — Enchantée, dit Maëlle en tendant la main. — De même. Maëlle recula d’un pas, la détailla à nouveau. — Vous avez une ligne naturelle très nette. On voit tout de suite où le regard doit se poser. Ly eut un rire un peu nerveux. — Ce n’est pas toujours ce que j’ai entendu. — C’est parce que les gens regardent avec leurs complexes, pas avec leurs yeux, répondit Maëlle. Venez. Elle l’invita à se placer face à un grand miroir. Ly se retrouva à observer son reflet dans ce cadre nouveau, plus impitoyable et plus sincère que celui de sa chambre. Aurion s’installa dans un fauteuil, légèrement en retrait, jambes croisées, mains jointes. Il ne disait rien. Mais elle sentait son regard, stable, posé, comme un point de repère. — Retirez votre chemise, s’il vous plaît, demanda Maëlle. Ly obéit, un peu raide, se retrouvant en débardeur simple. Maëlle tourna autour d’elle, pinça légèrement le tissu du jean, observa la ligne de sa taille, la largeur de ses hanches. — Vous êtes plus fine que vous ne le croyez, nota-t-elle. Et vous avez de très belles épaules. On ne les a jamais laissées exister, on dirait. Ly eut envie de répondre que personne n’avait jamais pris le temps d’y penser. Elle garda le silence. Maëlle ne parlait plus. Elle réfléchissait. On voyait presque les silhouettes se tracer dans sa tête. Elle se dirigea vers un portant, en sortit un pantalon cigarette noir, à la taille haute, au tombé impeccable. Puis un top taupe, ajusté, à l’encolure douce. — Essayez ça. Ly passa derrière un paravent, retira son jean, enfila le pantalon, le top. Elle hésita une seconde avant de se regarder. Le tissu se posa sur sa peau comme s’il y avait toujours vécu. Elle sortit. Maëlle eut un léger sourire satisfait. — Je m’en doutais. Aurion, lui, se redressa légèrement sur son siège. Ly n’osa pas tout de suite regarder dans le miroir. Elle observa d’abord leurs réactions. — Avancez, proposa Maëlle. Elle fit quelques pas. Le pantalon soulignait sa taille sans l’étrangler. Il suivait la ligne de ses jambes sans les réduire ni les exagérer. Le top taupe mettait en valeur la couleur de sa peau et le clair de ses yeux. Ly se tourna vers le miroir. La femme dans la glace se tenait droite. Ses cheveux noirs tombaient sur ses épaules comme un cadre parfait. Ses yeux noisette semblaient plus présents, plus ancrés. — On dirait moi, murmura-t-elle. Elle cligna des yeux. — Mais dans une version qui a arrêté de s’excuser. Maëlle sourit. — C’est exactement l’idée. Elle se tourna vers Aurion. — Ça vous va ? Il ne quitta pas Ly des yeux. — Oui. Un mot. Un seul. Mais il suffit à faire naître une chaleur discrète dans la poitrine de Ly. Maëlle ajouta un trench noisette et une paire de baskets blanches, fines. — Ceci, pour la journée. Vous ne jouez pas. Vous êtes. Ly enfila les baskets. Elle eut l’impression que le sol n’était plus un ennemi permanent. — Et pour ce soir ? demanda Aurion. Maëlle arqua un sourcil. — La réception, précisa-t-il. Elle vient avec moi. Le regard de la styliste changea. Une lueur de défi. — J’adore travailler sans filet. Elle disparut quelques minutes, puis revint avec une housse longue. — Pour ce soir. La robe apparut. Rouge. Un rouge profond, dense, stable. Ly sentit sa gorge se serrer. — C’est trop… — Non. C’est exact. Aurion la regardait, elle. — Ils parleront, dit-elle. — Autant leur donner quelque chose d’utile à dire. Il conclut : — On reviendra avant la soirée. • La voiture repartit. Ly s’adossa au siège, ferma les yeux une seconde. Ce qu’elle venait de traverser n’était pas une transformation. C’était un dévoilement. Dans sa première vie, elle avait survécu en se faisant oublier. Cette fois, elle allait avancer en étant vue. Pas pour plaire. Pas pour gagner. Mais pour ne plus jamais disparaître. La guerre pouvait commencer. Elle savait désormais de quel côté elle se tiendrait.La fumée, justement, commença à se voir avant même que les gens acceptent qu’il y avait un feu.Le lendemain, ce fut la première chose que Ly sentit en entrant chez MDLSC : pas la chaleur, pas l’alarme, pas l’explosion.Juste cette odeur invisible des lieux qui ont compris qu’ils sont observés.Dans le hall, l’écran géant qui diffusait d’habitude des vidéos corporate souriait encore avec ses slogans de transparence. Mais devant, deux salariés discutaient à voix basse en jetant des regards nerveux autour d’eux, comme s’ils parlaient d’un sujet interdit. Quand Ly passa, ils se turent… puis, au dernier moment, l’un d’eux hocha la tête, très légèrement.Ce n’était pas du soutien flamboyant. C’était pire.C’était une reconnaissance.Elle monta au “QG officieux” avec cette sensation étrange d’être devenue un point fixe dans un bâtiment qui préfère les surfaces lisses.Flore l’attendait déjà, appuyée contre une armoire, casque autour du cou, un café à la main comme une arme contondante.— Tu
La nuit ne fut pas vraiment une nuit.Plutôt une succession de micro-sommeils, de réveils brutaux et de mélodies qui tournaient en boucle dans la tête de Ly.La sienne, celle de Yun, et celle, muette, des mots qu’elle n’avait pas encore écrits.Quand le matin arriva, ce fut moins un lever de soleil qu’un changement de filtre sur la ville.Plus froid, plus bleu.Plus net.⸻Elle commença la journée comme on manipule un objet fragile : lentement.Un café.Une douche un peu trop chaude.Un coup d’œil à son carnet resté ouvert sur la table, avec ce titre griffonné au stylo :“ANNEXE MANQUANTE”Elle eut un instant la tentation de le rayer.De revenir à ce qu’elle connaissait : les écrans, les slides, les plans d’attaque visuels.Mais non.Là, il s’agissait d’autre chose.De quelque chose qui prendrait peut-être des mois, des années.De quelque chose qui n’était pas un “coup”, mais un travail de fond pour que plus personne ne puisse se cacher derrière le mot “annexe” pour enterrer une vie.
Le matin suivant, la lumière entrait par les grandes vitres du salon d’Aurion avec la délicatesse d’un projecteur qu’on n’a pas encore allumé à fond.Ly se réveilla avec la nuque en compote et une phrase coincée dans la gorge.“Ce n’est pas moi qui suis revenue d’entre les morts.C’est la vérité.”Elle cligna des yeux.Le plaid glissa un peu de ses épaules. Le canapé. L’odeur de café. Le silence particulier des appartements trop hauts, où le bruit de la rue a l’air de venir d’un autre film.Sur la table basse, son téléphone vibra une fois, puis deux.Elle resta quelques secondes allongée, à flotter entre le rêve et la fatigue.Puis elle se redressa.Le verrouillage de l’écran révéla trois notifications :— Canal privé — “nouveau message : Sophie”— Yun — “2 nouveaux messages”— Aurion — “Je suis en bas.”Elle se frotta les yeux, ouvrit d’abord celui d’Aurion.« J’ai réussi à attraper les avocats de Star et un cabinet externe ce matin.On a rendez-vous à 10h.Je passe te prendre. Café
La phrase resta suspendue au-dessus de la table basse comme une promesse qu’on n’avait pas encore signé.Personne ne parla pendant quelques secondes.On entendait seulement, au loin, un scooter passer dans la rue, et le bruit discret de la machine à glaçons dans la cuisine d’Aurion, qui n’avait décidément aucun sens du timing dramatique.Flore finit par souffler :— Bon. On sait contre quoi on se bat. Maintenant, il va falloir choisir avec quoi.Mara, depuis son petit carré de visio, leva un sourcil.— Tu veux dire : on en fait quoi, de tout ça ? demanda-t-elle. On le balance sur internet ? On le donne à un journaliste ? On le garde comme épée au-dessus de leur tête ?Julien, lui, tapotait nerveusement sur son stylo.— Si on le balance brut, dit-il, Nolan va s’engouffrer dedans et dire : “vous voyez ? je l’avais dit, tout le monde est pourri, moi compris mais moi au moins je suis honnête blablabla”.— Et si on ne fait rien, enchaîna Myriam, on devient exactement ce qu’on dénonce : ceu
Le lendemain matin, la ville avait cette couleur gris pâle qui ne promettait rien de bon ni de vraiment mauvais.Juste… suspendu.Ly n’avait presque pas dormi.Elle avait passé la moitié de la nuit à lire et relire le message de l’ancienne assistante, à écouter en boucle le vocal de Yun, à vérifier l’heure sans raison.À 8h12, elle était déjà prête, assise sur le bord du canapé chez Aurion, un café à la main, son sac posé près de la porte.Aurion sortit de la cuisine avec un thermos.— On dirait quelqu’un qui attend son verdict, observa-t-il.— On dirait quelqu’un qui va retourner sur sa scène de crime, corrigea-t-elle.Il posa le thermos sur la table, prit sa veste.— Flore sait ? demanda-t-il.— J’ai juste mis “réunion off-site, pas au bureau”, répondit Ly. Si je lui dis “Park & Gold”, elle débarque avec un mégaphone et des cocktails Molotov.— Je ne vois pas le problème, commenta Aurion.Elle esquissa un sourire.— Et Yun ? demanda-t-il ensuite.Elle hésita.— Il m’a dit “dis-le mo
La cage d’escalier du bâtiment B sentait la poussière, la peinture écaillée et les cigarettes qu’on avait prétendu ne jamais fumer là.Flore avait raison : personne n’y allait jamais.C’était presque reposant.Ils s’y retrouvèrent en petits groupes, comme des collégiens qui sèchent un cours important pour un truc encore plus grave.Ly s’assit sur une marche, dos au mur. Aurion resta debout un peu en contrebas. Yun prit place deux marches plus bas, Nova et Kai accrochés à la rampe, Min juste à côté, silencieux. Mara, Julien, Killian et Myriam arrivèrent en décalé, essoufflés, l’air à la fois affolés et excités.— Bon, lança Kai, mains jointes comme un animateur de jeu télé, quelqu’un peut me faire le résumé pour les gens au fond ? Parce que moi, j’ai juste vu notre pote exploser internet en direct.Flore leva la main.— Résumé : Ly n’a pas vomi, n’a insulté personne par son nom, a planté des couteaux très propres dans “certains adultes responsables”, et il y a déjà trois extraits de so







