LOGINChapitre 32MatteoLa nuit est tombée sur le manoir, une nuit sans lune, sans étoiles, une nuit d'encre qui semble avaler les lumières du domaine et les recracher en ombres menaçantes sur les murs de ma chambre. Je suis debout près de la fenêtre, l'épaule encore bandée sous ma chemise, la douleur lancinante qui pulse au rythme de mon cœur, mais ce n'est pas la blessure qui me tient éveillé à cette heure tardive. C'est la colère. Une colère froide, concentrée, qui ne demande qu'à exploser et que je contiens à grand-peine en serrant les poings le long de mon corps, en fixant les jardins obscurs où les cyprès se balancent sous le vent comme des spectres agités. Vittorio vient de quitter la pièce, mais ses paroles résonnent encore dans ma tête, lourdes de menaces et de présages funestes, et je ne peux pas les ignorer, je ne peux pas faire comme si je ne les avais pas entendues.— Les familles rivales ont été informées, Matteo, a-t-il dit en entrant sans frapper, le visage grave, les trait
Chapitre 31NaomiLe lendemain matin, quand je descends pour le petit déjeuner, quelque chose a changé. Je le sens dès que je pose le pied dans le couloir, dès que je croise le regard d'une jeune domestique qui porte une pile de draps et qui, au lieu de baisser les yeux comme elle l'a toujours fait, esquisse un petit sourire timide et murmure un « bonjour, mademoiselle Reed » qui me prend au dépourvu. Je réponds machinalement, étonnée, et je continue mon chemin, le cœur battant un peu plus vite, l'esprit en alerte. Quelque chose a changé, oui, quelque chose d'indicible, une atmosphère nouvelle qui flotte dans l'air du manoir comme un parfum inconnu.Dans la salle à manger, Mme Rinaldi me sert mon café avec une déférence qu'elle ne m'avait jamais témoignée auparavant, posant la cafetière sur la table au lieu de me laisser me servir seule, me demandant si je souhaite autre chose, si la température de la pièce me convient, si je désire qu'on allume la cheminée. Je la remercie, décontenan
Chapitre 30MatteoLa convalescence est une épreuve que je n'avais pas connue depuis des années, une épreuve de patience et d'immobilité qui me pèse plus que toutes les guerres que j'ai menées, plus que toutes les batailles que j'ai livrées. Mes blessures guérissent, les chairs se referment, les cicatrices se forment, mais l'inaction me ronge, l'ennui me dévore, et chaque heure passée dans cette chambre est une torture silencieuse que je supporte en serrant les dents, en attendant que les médecins m'autorisent enfin à me lever, à marcher, à reprendre le contrôle de mon empire et de ma vie.Ce matin, alors que je suis assis dans le fauteuil près de la fenêtre, un dossier ouvert sur les genoux que je parcours d'un œil distrait, Vittorio entre sans frapper, le visage plus sombre que d'habitude, les rides autour de ses yeux creusées par une tension que je ne lui ai pas vue depuis longtemps. Il referme la porte derrière lui, s'approche, et reste debout devant moi, les bras croisés, attenda
Chapitre 29NaomiLes jours ont passé, lents et silencieux, rythmés seulement par les allées et venues feutrées des domestiques et par les ordres brefs que Vittorio lance aux gardes dans les couloirs. Matteo est vivant, c'est tout ce que je sais, et cette certitude m'a été arrachée au prix d'une angoisse que je ne veux plus jamais revivre. On m'a dit qu'il se remettait, que ses blessures étaient graves mais pas mortelles, qu'il avait repris connaissance et qu'il retrouvait peu à peu ses forces dans la chambre qu'il occupe à l'autre bout du manoir, celle que je n'ai jamais vue, celle où personne n'a le droit d'entrer sans y être expressément invité. On ne m'a pas invitée. Depuis l'attaque, je ne l'ai pas revu, je n'ai pas pu lui parler, je n'ai même pas pu m'assurer de mes propres yeux qu'il était encore en vie, et cette absence forcée me ronge, me dévore, me laisse dans un état d'incertitude permanente qui est pire que la peur, pire que la douleur.Je me suis réfugiée dans la biblioth
Chapitre 28MatteoJe reviens à la vie par fragments, par éclats de conscience qui percent le brouillard de l'inconscience comme des rais de lumière à travers un voile épais. La douleur d'abord, une douleur sourde, lancinante, qui pulse dans mon épaule et dans ma poitrine au rythme de mon cœur, une douleur qui est presque rassurante parce qu'elle signifie que je suis vivant, que je n'ai pas franchi la porte noire, que je suis encore de ce monde. Puis les sons, étouffés, lointains, des voix qui chuchotent, un pas feutré sur un tapis, le tic-tac d'une horloge. Et puis l'odeur, une odeur que je reconnais entre toutes, une odeur de lavande et de savon, une odeur douce et familière qui me rappelle des souvenirs que je croyais enfouis à jamais.J'ouvre les yeux lentement, difficilement, les paupières lourdes comme du plomb, et la première chose que je vois, c'est elle. Naomi est là, assise dans un fauteuil qu'on a rapproché de mon lit, la tête penchée sur l'accoudoir, les mains croisées sur
---Chapitre 27NaomiLe monde s'est arrêté. Ou peut-être est-ce mon cœur qui a cessé de battre pendant une fraction d'éternité, pendant cette seconde où j'ai vu Matteo s'interposer entre les balles et moi, où j'ai senti son corps se contracter sous l'impact, où j'ai entendu ce bruit sourd, ce bruit atroce du plomb qui pénètre la chair. Il m'a serrée contre lui, il m'a enveloppée de ses bras comme un bouclier vivant, et il est tombé, il est tombé en m'entraînant dans sa chute, et son sang, son sang chaud et rouge, a coulé sur mes mains, sur ma robe, sur mon visage.Les heures qui ont suivi ne sont qu'un brouillard confus, un cauchemar éveillé dont je ne parviens pas à me souvenir clairement. Vittorio m'a arrachée à l'enfer de cette salle, il m'a traînée dehors, loin des corps, loin du sang, loin de Matteo qu'on emportait sur une civière de fortune, le visage blanc comme un linge, les yeux fermés, la poitrine à peine soulevée par un souffle ténu. Les hommes de confiance ont sécurisé le







