LOGINL'otage du Parrain Pour sauver son petit frère, Naomi Reed accepte de se livrer à Matteo De Luca,le parrain le plus redouté de la ville. Il promet de la libérer une fois sa dette payée. Mais, jour après jour, Naomi découvre que l'homme que tout le monde craint cache une vérité capable de faire tomber tout son empire.
View MoreChapitre 1
Naomi
La grille du manoir De Luca s'ouvre devant moi dans un chuintement métallique qui me glace le sang. Mes doigts se crispent sur la bandoulière de mon sac, le seul objet que j'ai pu emporter, le seul lien qui me rattache encore à la vie que je laisse derrière moi. L'air sent le cyprès et le gravier chauffé par le soleil de cette fin d'après-midi. Mes jambes tremblent, mais je les force à avancer, une marche après l'autre, le cœur si serré dans ma poitrine que chaque battement me fait mal.
Des hommes armés se tiennent de part et d'autre de l'allée. Leurs yeux me suivent, me déshabillent, me jugent. Je lis dans leurs regards ce mépris tranquille, cette certitude que je ne suis rien, qu'une fille qui se livre elle-même ne mérite aucun respect. L'un d'eux crache sur le sol à mon passage. Le geste est négligent, presque distrait, comme s'il chassait une mouche. Ma gorge se serre. Je ne ralentis pas. Je ne baisse pas les yeux.
Je pense à Ethan. À ses yeux écarquillés par la terreur quand ils l'ont embarqué. À ses doigts qui tremblaient quand il a signé ces papiers qu'il ne comprenait pas. À cette dette absurde, gonflée par des intérêts monstrueux, qu'il n'a jamais vraiment contractée mais qu'on lui réclame quand même. Mon petit frère. Si naïf. Si inconscient. Je lui ai promis qu'il ne lui arriverait rien. Je lui ai promis que j'arrangerais tout. Et maintenant je suis là, à marcher vers le palais du Parrain le plus redouté de la ville, avec pour seule monnaie d'échange ma propre existence.
Le manoir se dresse au bout de l'allée, majestueux et écrasant. Ses pierres blondes boivent la lumière dorée du couchant, ses dizaines de fenêtres scintillent comme autant d'yeux qui m'observent, me percent, me dissèquent. Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau. Je n'ai jamais rien vu d'aussi terrifiant. Chaque pas qui m'en rapproche est un pas qui m'éloigne de tout ce que j'étais avant de franchir cette grille.
On me fait entrer sans un mot. Le hall est immense, un gouffre de marbre et d'or où mes pas résonnent comme des coups de marteau. Des lustres de cristal pleuvent du plafond en cascades figées. Des tableaux de maîtres anciens couvrent les murs, des portraits d'hommes aux visages durs qui me suivent du regard. L'air sent l'encaustique, le cuir ancien et les fleurs fraîches, un mélange entêtant qui me donne le vertige.
On me pousse dans un bureau. Hautes bibliothèques, fauteuils de cuir sombre, cheminée monumentale où crépite un feu malgré la douceur du soir. Et au centre de la pièce, debout près d'un bureau massif, se tient Matteo De Luca.
Je le reconnais immédiatement. J'ai vu sa photo dans les journaux, toujours floue, toujours volée, comme si même les objectifs refusaient de s'approcher trop près de lui. Mais aucune image ne rend justice à sa présence. Il est grand, plus grand que je ne l'imaginais. Ses épaules larges tendent le tissu d'un costume gris anthracite dont chaque couture doit coûter plus que tout ce que je possède. Ses cheveux noirs sont coiffés en arrière, dégageant un front lisse et une mâchoire ciselée qui semble taillée dans le marbre de ce manoir. Ses yeux sont gris, d'un gris d'orage, d'un gris de fumée, et quand ils se posent sur moi, j'ai l'impression qu'une lame froide s'enfonce dans ma poitrine.
Il ne dit rien. Il m'observe. Son regard parcourt mon corps, mon visage, s'arrête sur mes mains qui tremblent, sur ma robe trop simple, sur mes chaussures usées. Je sens qu'il évalue, qu'il jauge, qu'il pèse. Son expression ne trahit rien. Ni satisfaction, ni déception, ni curiosité. Rien. Comme si je n'étais qu'un objet qu'on vient de lui livrer, une marchandise dont il vérifie la conformité avant de signer le bon de réception.
— Naomi Reed, dit-il enfin.
Sa voix est un velours sombre, une caresse au bord du précipice. Chaque syllabe est détachée avec une précision presque douloureuse. Entendre mon nom dans sa bouche me fait l'effet d'une porte qui se referme, d'un piège qui se verrouille. Je hoche la tête, incapable de parler, la gorge trop serrée.
Il fait quelques pas vers moi, lentement, les mains dans les poches de son pantalon. Son parfum me parvient, boisé, épicé, avec une note ambrée qui me rappelle les églises anciennes, les confessionnaux, les secrets murmurés dans la pénombre. Il s'arrête à un mètre de moi, assez près pour que je voie l'ombre de sa barbe naissante sur ses joues, la finesse de la cicatrice pâle qui barre sa tempe gauche, la dureté de sa bouche.
— Vous avez peur, constate-t-il.
Ce n'est pas une question. C'est une observation clinique, froide, dénuée de la moindre compassion. Je ne réponds pas. Mes mains tremblent le long de mes cuisses. Mon cœur cogne si fort que je suis sûre qu'il l'entend.
— Vous avez fait ce qu'il fallait, reprend-il. Votre frère est vivant. Libre. La dette est effacée.
Ces mots devraient me soulager. Mais il ne dit pas que je suis libre. Il ne dit pas que je peux partir. Il dit que la dette est effacée, et je comprends soudain que la mienne commence à peine.
Il fait un geste imperceptible. Un homme s'avance, me prend par le coude, une poigne de fer qui ne me laisse aucune échappatoire. On m'entraîne hors du bureau. Je tourne la tête au dernier moment, malgré moi, et je croise de nouveau les yeux de Matteo De Luca. Il me regarde partir, immobile, impénétrable. Pour lui, je ne suis qu'une monnaie d'échange, un pion sur un échiquier dont je ne connais même pas les règles.
On me conduit à travers des couloirs interminables, des escaliers, des portes. Le faste des pièces de réception s'estompe peu à peu, remplacé par l'austérité des étages privés. On me pousse dans une chambre. La porte se referme avec un claquement sec qui résonne dans ma poitrine comme un coup de feu.
Je reste debout au milieu de la pièce, les bras ballants. La chambre est belle, trop belle. Un lit à baldaquin drapé de lin blanc, une coiffeuse en bois de rose, une fenêtre haute qui donne sur les jardins. Mais il n'y a pas de clé à l'intérieur. La fenêtre est verrouillée. Je suis prise au piège.
Je m'assois sur le bord du lit. Mes mains se posent sur mes genoux, inertes. Je regarde le jour mourir derrière la vitre, les ombres qui s'allongent sur les pelouses, qui avalent les buis, les roses, les fontaines. Le manoir De Luca se fond dans la nuit, et moi avec lui.
Je ravale mes larmes. Je les sens monter, brûlantes, salées, mais je les ravale parce que je n'ai pas le droit de pleurer. Pas ici. Pas devant eux. Je me suis vendue pour sauver mon frère, et personne, dans cette maison de marbre et d'or, ne semble voir le courage caché derrière mon sacrifice. Je ne suis qu'une otage. Une prisonnière. Une chose.
Je ferme les yeux. La vision de Matteo De Luca flotte derrière mes paupières closes, précise, obsédante. Ses yeux gris. Sa voix de velours. Cette absence totale d'émotion. Il ne voit en moi qu'un contrat, une garantie, une monnaie d'échange. Mais je sais, je sens au fond de moi, qu'il ne m'a pas encore tout dit. Qu'il attend quelque chose. Et cette question, cette question qui me hante depuis que j'ai signé ce papier, revient me tourmenter avec une force nouvelle.
Que va-t-il faire de moi ?
Chapitre 77NaomiJe le trouve dans son bureau. Assis. Les papiers étalés devant lui. Il ne m'entend pas entrer. Je reste sur le seuil. Je le regarde. Il a l'air fatigué. Épuisé. Les traits tirés. Les yeux cernés. Il ne dort plus. Je le sais. Moi non plus.— Matteo.Il lève la tête. Ses yeux gris se posent sur moi. Il ne dit rien. Il attend.— Il faut que je te parle.— Entre.Je m'approche. Je m'assois en face de lui. Mes mains tremblent. Je les pose sur mes genoux. Je les serre. Je respire. Une fois. Deux fois.— Tu te souviens du médaillon ? Celui que j'ai trouvé dans les affaires de mon père ?— Oui.— Quand je l'ai ouvert, j'ai eu un vertige. Un souvenir. Je ne t'ai pas tout dit.Il ne bouge pas. Il attend. Ses yeux ne me quittent pas.— J'avais quatre ans. Peut-être
Chapitre 76MatteoL’appel me réveille en sursaut. Vittorio. Sa voix est grave.— On a trouvé l’informateur. Mort.Je ne pose pas de questions. Je m’habille. Je prends mon arme. Je sors.L’entrepôt est au bord du port. Un bâtiment gris, sans âme. Les hommes sont déjà là. Ils ont sécurisé les lieux. Vittorio m’attend devant la porte.— À l’intérieur.J’entre. L’odeur me frappe. Le sang. Frais. Épais. L’ampoule nue grésille. Le sol est en béton. Et au centre, l’homme. Cinquante ans. Visage tuméfié. Gorge ouverte. Yeux grands ouverts. Il ne voit plus rien.Je m’approche. Je m’accroupis. Les mains liées derrière le dos. Des marques. Il s’est débattu. Il a souffert. Longtemps. Avant qu’on ne l’achève.— Qui l’a trouvé ?— Un des gardes. Il a appelé immédiatement.— Vous n’avez touché à rien ?— Rien.Je me relève. Je fais le tour de la pièce. Les caisses. Les murs. Et c’est là que je le vois. Sur le mur du fond. Dessiné avec du sang. Le symbole. Un cercle noir traversé d’une épée. Les trai
Chapitre 75NaomiL'entraînement du matin se déroule comme les autres. Matteo me fait répéter les mêmes gestes, les mêmes frappes, les mêmes esquives. Mes paumes brûlent, mes muscles protestent, mais je ne m'arrête pas. Je ne m'arrête jamais. Chaque coup que je porte est une promesse. Chaque goutte de sueur est une victoire.— Encore, dis-je.— Tu es fatiguée.— Encore.Il cède. Comme toujours. Je frappe le sac de frappe. Une fois. Deux fois. Trois fois. Mon souffle est court. Ma vision se trouble légèrement. Je cligne des yeux. Je continue.C'est alors que je le vois. Posé sur une étagère, près des râteliers d'armes. Un médaillon. Petit, rond, en argent terni. Je l'ai déjà vu. Dans les affaires de mon père. Dans la boîte que Mme Costanza m'a remise. Je m'arr&e
Chapitre 74MatteoLes preuves sont sur mon bureau. Des photos, des relevés, des témoignages. Tout accuse l'un de mes plus anciens capitaines. Un homme qui a servi mon père. Un homme qui m'a vu grandir. Un homme que je croyais loyal.Je les examine une par une. Les dates correspondent. Les heures aussi. Les noms, les lieux, les conversations. Tout est là. Un dossier parfait. Trop parfait.Vittorio se tient devant moi. Il attend mon verdict.— C'est lui, Matteo. Tous les indices convergent. On a assez pour l'arrêter.Je ne réponds pas tout de suite. Je fixe les papiers. Quelque chose ne va pas. Je le sens. Mais je ne sais pas quoi.— Tu as des doutes ? demande Vittorio.— Les preuves sont trop belles. Trop nettes. Comme si quelqu'un avait voulu que je les trouve.— Tu penses à une manipulation ?— Je pense que le véritable tra&icir
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