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Chapitre 2

Author: Léo
last update publish date: 2026-06-30 15:48:35

— Oui... oui, Madame. C'est-à-dire, tout de suite, Madame ! Vos œufs seront prêts sous peu, je m'en occupe personnellement !

Emma bégayait encore un peu, les yeux ronds, serrant son plumeau contre elle comme s'il s'agissait d'une bouée de sauvetage au milieu d'un naufrage. Zélia lui adressa son plus doux sourire protecteur pour tenter de faire redescendre son rythme cardiaque. La pauvre fille venait de passer de simple employée à directrice générale du domaine Kastell en moins de trois minutes chrono.

Zélia se retourna ensuite vers le reste du personnel. Une dizaine de paires d'yeux la fixaient, pétrifiées. Le jeune valet de chambre tenait toujours son vase en porcelaine contre sa poitrine, immobile comme une statue de cire.

— Bien, dit Zélia en balayant la pièce du regard, une main posée nonchalamment sur sa hanche. Est-ce qu'il y a quelqu'un d'autre ici qui trouve que son travail est trop fatigant ? Quelqu'un qui n'a plus besoin de travailler ?

Un silence de mort lui répondit. On aurait pu entendre une plume de duster tomber sur le tapis persan. Personne ne broncha. Personne n'osa même ciller.

— Parfait. Au boulot, alors.

L'effet fut instantané. En une fraction de seconde, la pièce s'anima d'une frénésie d'activité digne d'une fourmilière après un coup de pied. Le valet se remit à briquer son vase avec un zèle renouvelé, les femmes de chambre s'éparpillèrent dans les couloirs et les bruits d'aspirateur reprirent de plus belle. La peur du vide — ou plutôt la peur de Zélia — faisait des miracles.

Zélia tourna les talons et remonta le grand escalier de marbre d'un pas tranquille. Ce n'est qu'une fois le couloir des chambres atteint, loin des regards, qu'elle laissa ses épaules s'affaisser. Elle expira un grand coup, l'air coincé dans ses poumons depuis le début de son face-à-face avec Agnès, avant de secouer la tête, prise d'un fou rire silencieux.

— Non mais qu'est-ce qui t'a pris, ma fille ? murmura-t-elle pour elle-même en massant ses tempes. Jour trois et tu as déjà instauré une dictature militaire. Hermine serait presque fière de toi.

Elle poussa la double porte de ses appartements impériaux. À peine avait-elle posé un pied sur le tapis moelleux que le smartphone haut de gamme — un modèle hors de prix fourni par son beau-père Ambroise — se mit à vibrer contre sa cuisse, jouant une mélodie classique d'un chic achevé.

Le nom d'Ambroise Kastell s'afficha sur l'écran.

Zélia fit glisser son doigt pour décrocher et porta l'appareil à son oreille.

— Allô, Ambroise ?

— Zélia, ma chère enfant, résonna la voix grave, posée et toujours impeccablement polie du patriarche. Je ne vous dérange pas, j'espère ? Je vous appelle simplement pour prendre de vos nouvelles. Comment se passent vos premiers jours au domaine ?

Zélia s'affala sur le rebord du lit de velours, observant ses ongles avec un sourire en coin.

— Oh, ça se passe à merveille ! Votre fils vient tout juste de me léguer sa maison, ses clés, et je dois dire que je m'y plais déjà beaucoup. Le personnel est d'une efficacité redoutable depuis un quart d'heure.

Un lourd silence s'installa au bout du fil. Les rouages de la tête pensante de l'empire Kastell devaient tourner à plein régime. Ambroise n'était pas un imbécile. Il savait lire entre les lignes.

— Je vois..., dit-il d'une voix soudainement plus sombre. Soren n'est donc toujours pas rentré depuis trois jours.

— Gagné. Pas l'ombre d'une mèche rebelle à l'horizon. J'ai épousé un homme invisible, Ambroise. C'est pratique pour la poussière, mais un peu moins pour les conversations de salon.

— Ce garçon est d'une immaturité crasse, soupira le vieil homme, une pointe de lassitude et de colère froide perçant sous son ton habituel. Veuillez m'excuser pour son comportement, Zélia. Je vous promets une chose : il rentrera aujourd'hui. Je m'en charge personnellement.

— Je l'espère bien, Ambroise. Sinon, je vais devoir redécorer tout son bureau en rose bonbon pour m'occuper.

Elle raccrocha après quelques politesses, un sourire mystérieux aux lèvres. Que les festivités commencent.

---

Pendant ce temps, à l'autre bout de la ville, l'ambiance était nettement moins printanière dans les bureaux de la direction des entreprises Kastell.

Soren Kastell était affalé dans son immense fauteuil en cuir noir, les jambes nonchalamment croisées sur le coin de son bureau en acajou. Sa chemise blanche était légèrement entrouverte, sa veste jetée sur un canapé, et ses yeux sombres fixaient le plafond avec une arrogance teintée d'agacement.

Face à lui, Cassien, son ami d'enfance et directeur juridique en chef de l'empire, feuilletait un épais dossier de sa démarche stricte et pragmatique.

— Tu m'as bien entendu, Cassien, lança Soren en faisant tourner son stylo de luxe entre ses doigts fins. Tu déposes les papiers du divorce auprès de cette... Zélia. Aujourd'hui même. Je ne vais pas passer ma vie marié à une marionnette que mon père a dénichée dans un supermarché.

Cassien s'arrêta, remonta ses lunettes sur son nez et jeta un regard las à son ami.

— Soren, tu es un génie de la finance, mais en droit civil, tu es une bille, répondit l'avocat d'une voix monocorde. Ça sera facile si elle accepte de signer tes papiers et de repartir avec son chèque. Mais au contraire, si elle refuse ou si ton père s'en mêle, ça prendra beaucoup de temps. Des mois. Peut-être même des années de procédure. Et d'ici là, tu vas devoir la supporter sous ton toit. C'est la loi.

Soren laissa échapper un grognement agacé, passant une main frustrée dans ses cheveux bruns parfaitement coiffés.

— Elle signera. Toutes ces filles veulent la même chose : du fric. Je lui ferai une offre qu'elle ne pourra pas...

La lourde porte du bureau s'ouvrit à la volée dans un fracas théâtral. Pio fit son entrée, un immense sourire aux lèvres, un gobelet de café dans une main et son éternel air de provocateur décontracté. Il s'installa confortablement sur le canapé, juste à côté de la veste de Soren, et croisa les jambes.

— Eh bien, eh bien ! Ne serait-ce pas notre jeune marié de l'année ? s'exclama Pio d'un ton faussement admiratif. Dites-moi qu'on est en train de filmer une caméra cachée. Ça fait trois jours que tu as la bague au doigt, Soren, et ça fait trois jours que tu abandonnes ta propre maison pour dormir sur le canapé de ton bureau à cause d'une femme !

Soren lui jeta un regard noir capable de foudroyer un régiment.

— Ferme-la, Pio. Je n'abandonne rien du tout. Je marque mon territoire par l'absence.

— Mais bien sûr ! Et c'est pour ça que tu as une mine de déterré et que tu ressembles à un adolescent banni de sa chambre ? rigola Pio en buvant une gorgée de son café. Franchement, tu es malheureux, mon vieux. C'est l'histoire la plus drôle de la décennie. Le grand Soren Kastell, le prédateur des affaires, le roi de la nuit, est mis en échec par une petite brune excentrique sans même qu'elle ait eu à lever le petit doigt.

Soren se redressa brusquement, ses yeux brillant d'une lueur dangereuse.

— Cette fille n'est rien pour moi, Pio. Et ce soir, je rentre chez moi pour lui rappeler exactement qui est le maître dans cette maison.

Pio échangea un regard amusé avec Cassien, qui secoua simplement la tête. Soren serra les poings. Il n'avait aucune idée de ce qui l'attendait au domaine.

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