L’Épouse qu’il ne connaît pas

L’Épouse qu’il ne connaît pas

last updateDernière mise à jour : 2026-08-24
Par:  NadMis à jour à l'instant
Langue: French
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Une nuit de tempête. Une voiture qui quitte la route. Et un secret enfoui sous la tôle froissée. Quand Éléonore reprend conscience après l'accident qui a coûté la vie à sa sœur jumelle, sa mémoire est en miettes. Mais le pire l'attend à son réveil : tout le monde la prend pour sa sœur, l'épouse modèle et dévouée du richissime et redoutable homme d'affaires Julien de Montesquieu. Prise au piège de ce mensonge pour protéger son neveu en bas âge, Éléonore doit endosser le rôle d'une femme qu'elle n'est pas, dans une maison où chaque couloir dissimule un piège. Mais Julien n'est pas dupe. L'épouse effacée qu'il méprisait affiche désormais une fierté farouche et une intelligence acérée qui le fascinent et l'exaspèrent. Entre confrontations glaciales au salon, alliances forcées face aux rivaux de la famille et face-à-face brûlants derrière les portes closes de leur chambre, la haine initiale se mue en une passion dévorante et interdite. Car Julien ignore une chose : la femme qui éveille ses désirs les plus sombres est une totale inconnue. Et Éléonore ignore que Julien cache, lui aussi, la vérité sur la nuit du drame.

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Chapitre 1

Chapitre 1 — Deux sœurs, deux vies

Éléonore Mercier avait toujours considéré que les règles étaient des suggestions formulées par des gens qui avaient trop de temps libre.

Ne pas rentrer seule après vingt-deux heures. Ne pas conduire sous la pluie. Ne pas monter dans une voiture avec quelqu’un qu’on connaissait à peine. Et surtout, surtout, ne jamais dire à sa sœur jumelle qu’on avait changé ses plans au dernier moment.

Cette dernière règle allait probablement lui coûter cher.

— Tu es complètement inconsciente.

Éléonore leva les yeux de son téléphone.

— Bonjour à toi aussi, Marianne.

— Ne m’appelle pas Marianne comme si j’étais une vieille tante venue te sermonner sur ta tenue.

Éléonore baissa les yeux sur elle-même. Un pantalon cargo beige taché de terre, un débardeur noir, des baskets couvertes d’une fine couche de poussière rouge et une veste en jean élimée nouée autour de la taille. Elle haussa les épaules.

— Tu préfères quoi ? « Bonjour, majesté » ?

Sa sœur la fusilla du regard. Éléonore sourit.

Cinq ans. Cela faisait cinq longues années qu’elles ne s’étaient pas retrouvées face à face. Cinq ans pendant lesquels leurs vies avaient pris des directions tellement opposées qu’on aurait pu croire qu’elles avaient été séparées à la naissance. Ce qui était techniquement faux. Elles étaient nées à neuf minutes d’intervalle.

Éléonore avait toujours affirmé que ces neuf minutes avaient suffi à faire d’elle la plus chanceuse des deux. Marianne, elle, soutenait que ces neuf minutes avaient simplement permis à Éléonore de naître la première pour commencer immédiatement à accumuler les bêtises.

Pour une fois, les deux avaient raison.

— Tu n’as pas changé, murmura Marianne.

Éléonore inclina la tête.

— C’est un compliment ?

— Non.

— Alors je le prends quand même.

Marianne soupira. Elle était magnifique. Pas simplement jolie. Splendide. Cheveux soigneusement coiffés en un brushing impeccablement souple, robe crème sur mesure, bijoux en or discret, teint parfait. Même après plusieurs heures de vol et de route, elle donnait l’impression de sortir d’une publicité pour une maison de haute couture dont Éléonore n’aurait même pas su prononcer le nom.

Éléonore, de son côté, ressemblait à une aventurière du dimanche qui venait de passer trois heures sur une piste poussiéreuse à négocier le tarif d'un taxi récalcitrant. Ce qui était exactement le cas.

— Tu vis vraiment comme ça ? demanda Marianne.

— Oui.

— Depuis cinq ans ?

— Oui.

— Toute seule ?

— Non. Avec trois chèvres, deux poules et un vieux voisin qui pense que je suis incapable de survivre sans lui.

Marianne la fixa.

— Tu plaisantes ?

— Pour les chèvres, oui.

Un silence.

— Et pour le voisin ?

— Non.

Marianne éclata de rire malgré elle. Et ce rire fit l'effet d'une décharge dans le psoas d'Éléonore. Une pointe de nostalgie cuisante. Parce que pendant une fraction de seconde, elle retrouva la fille qu’elle avait connue avant que tout bascule. Avant la tragédie qui avait emporté leurs parents. Avant les disputes amères. Avant les océans de distance.

Elles avaient été fusionnelles. Puis le drame était survenu, et Éléonore avait fait ce qu’elle faisait toujours lorsque la réalité devenait irrespirable : elle avait fui. Elle avait bouclé deux valises, vidé son modeste compte en banque et débarqué sur le continent africain avec l’assurance insolente des gens qui n'ont plus rien à perdre.

Elle s'était trompée sur bien des aspects, notamment sur sa capacité à gérer un budget. Mais elle avait survécu. Et elle y avait trouvé une forme de liberté sauvage.

— Tu pourrais revenir, dit Marianne, la voix adoucie.

Éléonore détourna les yeux vers le paysage par la vitre.

— À quoi bon ?

— Parce que tu es ma sœur.

— C’est justement le problème.

Marianne se tait. Éléonore regretta aussitôt ses mots. Elle possédait ce talent détestable : décocher la pire réplique au moment précis où le silence aurait été d'or.

— Je ne voulais pas dire ça.

— Je sais.

— Non, tu ne sais pas.

— Éléonore...

— J’ai juste...

Elle s’interrompit, incapable de poursuivre sur ce terrain miné. Alors, fidèle à ses réflexes, elle se réfugia derrière l'humour.

— Bon. On peut passer à un sujet plus constructif ? Ton mari est toujours aussi indécemment riche ?

Marianne papillonna des cils.

— Pardon ?

— Je me renseigne. C’est capital. Je suis partie cinq ans, il faut bien que je sache si je dois continuer à t’envier ou préparer un dossier de secours.

— Julien va très bien.

— Donc riche.

— Extrêmement.

— Parfait. Je déteste les histoires d’amour qui finissent en faillite.

Marianne secoua la tête, un brin amusée.

— Tu es irrécupérable.

— C’est mon charme principal.

Éléonore lui adressa un clin d'œil, mais son regard glissa vers l'écran du téléphone de Marianne posé sur la petite table. L'image de déverrouillage affichait un bébé aux joues rebondies, arborant les yeux sombres et le regard perçant de Julien.

Éléonore se figea. Ses doigts agrippèrent l'appareil.

— Attends une minute... C'est qui, ce mini-milliardaire ?

Un sourire radieux illumination le visage de Marianne.

— Je te présente ton neveu. Léo. Il a six mois. Je refusais de te l'apprendre par un simple message textuel.

Éléonore alterna son regard entre le cliché et sa sœur, le cœur battant subitement plus vite.

— Tu as eu un enfant ? Un vrai ?

— Oui.

— Il a six mois ?!

— Oui, Éléonore.

— Et tu comptais m’avertir quand ? Pour ses dix-huit ans, quand il faudrait lui acheter sa première ligne de crédit ?

Marianne partit d'un éclat de rire sonore. Éléonore se leva d'un bond et serra sa sœur dans ses bras à lui en couper le souffle. Pendant de longues secondes, elle resta immobile, submergée par une vague d'amour brut.

— Je suis tellement heureuse pour toi, murmura-t-elle contre son épaule.

Et c'était la vérité pure. Malgré la rancœur, la distance et leurs choix opposés, un fil invisible les liait. Deux corps issus du même moule. Même visage, mêmes yeux, même petit pli caractéristique au coin de la lèvre supérieure lorsqu'une contrariété pointait.

Deux femmes. Deux trajectoires. Un seul reflet.

— Tu vas être une tante effroyable, chuchota Marianne en essuyant une larme naissante.

— Une tante légendaire, tu veux dire ! Je lui apprendrai à escalader les toits.

— Et à patauger dans les marécages.

— Et à conduire avant d'avoir la taille requise.

— Seulement s'il doit semer la police, j'imagine ?

Éléonore appliqua une main sur sa poitrine, faussement scandalisée.

— Je te trouve bien mauvaise langue.

Elles rirent ensemble. Mais le regard de Marianne redeving grave.

— Promets-moi une chose, Élo.

— Laquelle ?

— Ne repars pas immédiatement. Viens à la maison. Viens le rencontrer. Ne me laisse plus sans nouvelles.

Éléonore hésita. L'impulsion d'esquiver par une plaisanterie lui traversa l'esprit, mais le regard implorant de Marianne la bloqua.

Quelques heures plus tard, elles avaient pris la route à bord de la berline de location pour rejoindre la propriété des Montesquieu.

La nuit était tombée, escortée par une averse torrentielle. Une pluie drue, cinglante, qui transformait le goudron en un ruban noir et luisant sous le balayage frénétique des essuie-glaces.

Éléonore tenait le volant. À ses côtés, Marianne s'agitait, étalant une crème hydratante sur ses mains avant de retirer son alliance en platine qu'elle coinça distraitement avec son téléphone dans la pochette du grand sac à main en cuir qu'Éléonore avait posé entre ses propres pieds.

— Il fait un froid de canard là-dedans, frissonna Marianne en rabattant son manteau en cachemire camel sur ses épaules. Tiens, enfile-le, Élo, tu trembles dans ton débardeur.

Éléonore ne se fit pas prier et glissa ses bras dans le manteau luxueux de sa sœur, s'enveloppant dans son odeur de parfum précieux.

— Ralentis un peu, s'il te plaît, demanda Marianne en jetant un œil anxieux à l'écran du GPS.

— Je suis à cinquante, Marianne. Les limaces nous dépassent sur la droite.

— La chaussée est une patinoire et j'ai hâte de retrouver Léo. Julien m'a écrit qu'il avait bu son biberon, mais...

— Je maîtrise, répondit Éléonore en lui jetant un coup d'œil rassurant.

— Tu tenais exactement le même discours avec ton scooter à dix-sept ans.

— Et nous sommes toujours là pour en parler !

Un éclair monumental fendit les nuées, illuminant brièvement la silhouette torturée des arbres qui bordaient la départementale. Le vent s'engouffra sous la carrosserie.

Soudain, au cœur des ténèbres, une masse sombre et imposante surgit au beau milieu du faisceau des phares. Un obstacle indéterminé, surgi de nulle part sous la fureur de la tempête.

— Éléonore, attention ! hurla Marianne.

Éléonore appuya de toutes ses forces sur la pédale de frein.

Le système ABS lâcha prise instantanément sur le bitume détrempé. La voiture partit en aquaplaning dans un crissement d'acier et de gomme terrifiant.

— Reste cramponnée !

Éléonore braqua frénétiquement pour éviter l'obstacle, mais le train arrière décrocha. Le véhicule quitta la route, mordit l'herbe glissante du bas-côté et s'enfonça dans le fossé.

Le monde bascula dans un chaos infernal.

Un choc monstrueux. Le verre de la vitre latérale explosa en mille confettis tranchants. Le cri strident de Marianne fut prématurément interrompu par un bruit mat et effroyable.

La voiture effectua un tonneau, écrasant le toit dans un fracas de tôle froissée, avant de s'immobiliser sur le flanc.

Puis, plus rien. Un silence lourd, oppressant, à peine troublé par le crépitement du moteur mourant et le clapotis de la pluie contre la carcasse broyée.

Une douleur atroce, fulgurante, vrilla le crâne d'Éléonore. Sa vision n'était plus qu'un magma de taches rouges et noires. Elle essaya de bouger, mais son corps refusait d'obéir. Son bras gauche était coincé sous le sac à main de Marianne et son manteau de luxe trempé.

— Ma... Marianne... ? parvint-elle à souffler dans un râle agonisant.

À côté d'elle, la silhouette de sa sœur reposait de travers, inerte, le visage baigné par la clarté verdâtre du tableau de bord disloqué. Aucun souffle. Aucun mouvement.

Éléonore tenta de tendre ses doigts vers elle, mais ses paupières s'alourdirent irrémédiablement. La brume noire de l'inconscience l'engloutit à son tour.

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