MasukBastian
La porte de mon bureau claque derrière moi, un point final brutal à une nuit de merde. Je jette mon manteau trempé sur le portemanteau qui penche dangereusement. L’odeur du café rance et de la poussière m’accueille comme une gifle. Mon sanctuaire. Mon cachot.
Je m’effondre dans mon fauteuil, la tête dans les mains. Les images défilent. Élodie Marchand, allongée sur le carrelage froid. Le carré de poussière sur l’étagère. La boucle de ceinture. Ces putains de losanges.
Et puis elle. La femme dans la nuit. Ses yeux, trop grands, trop clairs, comme des lacs où se refléterait une tempête intérieure. Ses mots, absurdes et pourtant…
Du métal froid. L’odeur du sang. Elle est tombée. Sur du carrelage.
« Personne ne comprendra. » Des losanges. Sur du métal.Chaque déjet correspond. Chaque mot est un clou qui enfonce un peu plus le doute dans mon crâne. Le métal, l’odeur, la chute, le carrelage. La phrase. La boucle.
Coïncidence. Ça ne peut être qu’une coïncidence. Une chance incroyable, un coup de poker psychologique. Elle a peut-être vu le corps être emmené, elle a deviné, elle a eu de la chance.
Mais la boucle… Personne n’avait relevé ce détail. Pas encore. Moi seul. Et je n’en ai parlé à personne.
Je me lève, agité, parcourant la petite pièce. Mon esprit, mon arme la plus fiable, se retourne contre moi. Il cherche des failles, des explications rationnelles, et n’en trouve aucune qui tienne debout plus de trente secondes.
— Putain de merde !
Mon poing s’écrase sur le bureau, faisant sauter une tasse de stylos. Le bruit résonne dans le silence du poste, vide à cette heure indue.
Je la revois. Son visage pâle, trempé de pluie. Ce n’était pas le visage d’une mythomane ou d’une chercheuse d’attention. C’était celui de quelqu’un qui avait peur. Qui était habité par une terreur si viscérale qu’elle en tremblait pour de vrai.
Et ses yeux… Ils m’ont regardé droit dans l’âme, comme si elle voyait la faille que je refusais même d’admettre à moi-même.
Je sais qui elle est. Son nom m’est venu, chuchoté par un collègue alors que je quittais les lieux. Eira. La médium. La fêlée du quartier. Celle qui prétend parler aux morts.
J’ai toujours méprisé ce genre de charlatans. Ils profitent de la douleur des autres, de leur vulnérabilité, pour vendre de faux espoirs et des mensonges réconfortants. C’est un poison, pire que le crime lui-même.
Mais là…
Je rouvre le dossier Élodie Marchand sur mon écran. Les photos s’étalent, crues, définitives. La logique voudrait que je classe cette « Eira » dans la catégorie des témoins farfelus à ignorer.
Mais un autre instinct, plus ancien, plus primal, me dit le contraire. Un instinct que j’ai enterré sous des années de procédures et de preuves tangibles.
Elle sait. Elle sait des choses qu’elle ne devrait pas savoir.
Je prends mon téléphone. Mon doigt hésite au-dessus de l’écran. Appeler, c’est franchir une ligne. C’est admettre que l’inexplicable a peut-être sa place dans mon monde de certitudes. C’est trahir tout ce en quoi j’ai cru.
Mais laisser filer une piste, aussi folle soit-elle, alors qu’une femme est morte… C’est une trahison plus grande encore.
Je trouve le numéro. Une ancienne plainte pour intrusion, un voisin qui se plaignait qu’elle « regardait trop les ombres ». L’adresse est notée.
Je raccroche sans composer le numéro. Je n’ai pas besoin de l’appeler. Je n’ai pas à lui demander.
Je dois la voir. En face. Lui faire répéter ses… visions. Voir si son histoire tient debout sous la lumière crue du jour, loin des gyrophares et de l’émotion de la nuit.
Je me rassois, lourdement. La migraine qui me tenaille depuis que j’ai quitté l’appartement d’Élodie s’intensifie, battant en rythme avec mon cœur.
Je déteste ça. Je déteste ce sentiment de perte de contrôle. Je déteste l’idée que cette femme, avec ses yeux de fantôme et ses mots impossibles, ait réussi à fissurer mon armure.
Mais plus que tout, je déteste l’idée de laisser un meurtrier courir librement parce que j’ai été trop arrogant, trop borné, pour envisager l’inimaginable.
Je regarde par la fenêtre. L’aube commence à peine à teinter le ciel de gris. La ville se réveille, ignorante du monstre qui se cache dans ses rues et de la femme qui prétend le voir dans ses rêves.
Je vais la retrouver. Pas en tant que croyant. En tant que flic. Un flic désespéré, peut-être. Mais un flic.
Et si elle me raconte des conneries, je la jetterai dehors. Mais si elle dit encore une seule chose qui corresponde aux faits…
Je ferme les yeux. L’image des losanges s’y imprime, indélébile.
L’enquête vient de prendre un tour que je n’avais pas anticipé. Et moi aussi.
EiraIl est temps. Bastian et moi, on le sait. On ne peut plus avancer séparément. Il faut que je plonge, et que cette fois, il vienne avec moi. Vraiment avec moi. Pas seulement pour me tenir la main – pour voir ce que je vois.On s'installe sur le canapé, face à face. Il tient mes mains. Je ferme les yeux.— T'es prêt ? je demande.— Je crois pas. Mais vas-y.Je respire profondément. Je me laisse glisser.Le noir. Le froid. Le grattement.Mais cette fois, c'est différent. Je sens sa présence à côté de moi. Pas physique – éthérée. Son esprit, qui flotte près du mien.— Bastian ?— Je suis là. Putain, c'est… c'est bizarre.— Je sais. Ne lâche pas mes mains. Même si tu les sens pas, ne les lâche pas.On avan
EiraIl est midi. Bastian est au commissariat. Moi, je suis chez moi, à essayer de me concentrer sur les dossiers. Les voix sont calmes, aujourd'hui. Presque trop. Comme si elles attendaient quelque chose.La sonnette de l'entrée retentit. Je sursaute. Personne ne sonne jamais chez moi. À part Bastian, et il a ses clés.Je vais à l'interphone.— Oui ?— Eira ? C'est Alex. Le collègue de Bastian. Il m'a demandé de vous apporter des dossiers.Alex. Le beau gosse qui avait flirté avec moi l'autre jour. Je soupire, j'ouvre.Quelques minutes plus tard, il est dans mon salon. Grand, souriant, trop à l'aise. Il pose une pile de dossiers sur la table.— Bastian m'a dit que vous travailliez ensemble sur l'affaire. Officieusement.— C'est ça.Il regarde autour de lui, les bougies, les tentures, l'ambiance un peu &eacu
Il me regarde. Ses yeux sont humides, eux aussi. Putain, on est pathétiques. Et c'est magnifique.Il me fait l'amour. Lentement. Profondément. Comme si on avait tout le temps du monde. Chaque mouvement est une promesse, chaque gémissement un serment. Quand on jouit ensemble, c'est dans un cri étouffé, nos fronts collés, nos souffles mêlés.Après, on reste là, emmêlés, à ne rien dire. Le jour s'est levé complètement. La chambre est inondée de lumière.— Bastian.— Hmm ?— J'ai peur.— De quoi ?— De nous. De durer. De tout casser.Il me serre plus fort.— On cassera rien. Parce qu'on fera attention. Parce qu'on est faits pour ça. Pour durer.— Comment tu sais ?— Je le sais. Comme je sais que le soleil va se lever. Comme je s
Eira se lève.— Je peux aider. Je peux le chercher dans mes visions. Trouver où il est allé.Divaret la regarde. Longtemps. Puis il hoche la tête.— Faites ce que vous avez à faire. Mais prudemment. Et tenez-moi au courant.Il part. Eira se tourne vers moi.— Il faut qu'on rentre, dit-elle. Chez moi. J'ai besoin de mon espace pour me concentrer.On rentre.—Chez elle, Eira allume des bougies partout. Elle s'assied en tailleur au milieu du salon, ferme les yeux. Je reste près d'elle, prêt à intervenir si ça tourne mal.Longues minutes. Silence. Juste sa respiration.Puis elle ouvre les yeux. Son visage est hagard.— Je le vois pas, dit-elle. C'est comme s'il avait disparu. Comme s'il était protégé.— Protégé ?— Quelque chose bloque. Comme un m
Il pose sa main sur ma bouche.— Chut. On a le temps. On aura toujours le temps de traquer des monstres. Mais toi et moi, maintenant, là , c'est pas négociable. C'est pas reportable. C'est maintenant.Je le regarde. Ses yeux sont sérieux, intenses.— T'as peur ? je demande.— Pour toi, oui. Pour nous, non.— Moi aussi j'ai peur. De ce qu'on va trouver. De ce que je vais voir.— Alors on va se donner des forces. Ensemble.Il m'embrasse. Pas doucement, pas tendrement. Avec une faim, un besoin, une urgence. Je réponds avec la même intensité. Mes mains trouvent son dos nu, griffent la peau. La sienne défont la ceinture de mon peignoir, le font glisser de mes épaules.On tombe sur le canapé, emmêlés, haletants. Plus de mots, plus de pensées. Juste des sensations. Ses mains partout, ma bouche partout, nos corps qui se cherc
Je ne réponds pas. Il n'a pas besoin de réponse.— Faites attention, dit-il plus doucement. Ce genre d'affaire, ça détruit tout sur son passage. Même les belles histoires.— Je ferai attention.— Bien. Maintenant sortez. Et ramenez-moi ce putain de dessin.Je sors. Dans le couloir, je respire profondément. C'est fait. Eira est officiellement – officieusement , dans l'enquête. Reste à le lui dire.Ce soir, en rentrant, je la trouve dans le salon, entourée de bougies, en train de méditer. Elle ouvre les yeux quand j'entre.— Alors ? demande-t-elle.— Alors Divaret est au courant. Pour toi. Pour nous. Il accepte , officieusement , qu'on utilise ce que tu vois. Mais personne ne doit savoir.Elle se lève, vient vers moi. Ses yeux brillent.— On va pouvoir y aller franchement ?— On va pouvoir arr&e





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