Se connecterChapitre 4
Zeylan
La salle du Conseil est un tombeau de marbre noir et de velours où chaque pas résonne comme un glas étouffé, et moi, en franchissant le seuil, je sens le poids des regards qui se posent sur ma peau avec la froideur clinique d'une lame que l'on appuie juste assez pour avertir, pas encore assez pour trancher. Mes semelles claquent sur le sol poli, un bruit sec et régulier qui est la seule réponse que je daigne offrir à ce silence d'église ou de crypte, je ne sais plus très bien lequel des deux cette salle évoque désormais. Le noir domine partout, un noir profond et mat qui dévore la lumière, des murs tendus de velours aux fauteuils en cuir disposés autour d'une table interminable en ébène poli où danse, solitaire et tremblante, la flamme unique d'un lustre monumental, une cascade de cristal taillé qui pend au-dessus de nos têtes comme une menace scintillante.
Chaque visage autour de cette table est un masque. Chaque ride est un sillon creusé par des décennies de pouvoir et de sang, et chaque regard posé sur moi est une balance silencieuse qui évalue si je suis encore digne du trône ou si l'accident a fait de moi un maillon faible qu'il faudra briser pour préserver la chaîne. Je prends ma place, tout au bout, et je laisse le silence s'installer encore, je le laisse devenir si pesant que certains toussent, que d'autres échangent des regards où je lis l'incrédulité, l'agacement, une hostilité mal dissimulée sous le vernis craquelé des bonnes manières.
Mon oncle Malrik est à ma droite. Sa présence est une ombre glacée qui ne me quitte plus depuis mon réveil, une sentinelle patiente qui attend que je trébuche pour me rappeler que sans lui, sans son réseau, sans sa main de fer dans l'ombre, je ne serais rien, un pantin désarticulé à la merci des vautours qui composent ce conseil. Céleste est assise un peu plus loin, silhouette pâle et gracieuse, les mains croisées sur ses genoux, le visage lisse de celle qui sait déjà ce que les anciens vont exiger et qui attend, confiante, que la sentence soit prononcée en sa faveur.
C'est Alistair Vancourt qui prend la parole le premier, le patriarche de la famille de Céleste, un vieillard aux cheveux d'argent dont les yeux d'un bleu délavé sont les plus durs, les plus calculateurs que j'aie jamais vus depuis que j'ai rouvert les paupières sur ce monde qui m'est étranger.
— Zeylan, commence-t-il d'une voix qui se veut paternelle mais qui n'est qu'un piège tendu avec soin, le Conseil s'est réuni pendant ta convalescence. Nous avons longuement délibéré, avec le respect que nous devons à ton rang, à ton héritage, à la mémoire de ton père. Mais nous devons aussi penser à l'avenir du clan, à sa stabilité, à sa pureté.
Le mot claque dans l'air comme un fouet. Pureté. Je le répète en moi-même, et il a un goût de cendre, un goût de mensonge que je ne parviens pas à comprendre mais que mon corps, lui, reconnaît, et ma mâchoire se contracte, mes doigts se referment sur les accoudoirs de mon fauteuil avec une lenteur calculée qui n'échappe à personne.
— Le Roi Noir, poursuit Alistair en soutenant mon regard sans ciller, ne peut pas s'unir à n'importe qui. Notre monde a des règles, des lois non écrites que même toi tu ne peux briser sans en payer le prix. Le peuple de l'ombre doit voir en son roi la force, la continuité, l'alliance des lignées qui ont bâti cet empire. Une épouse n'est pas qu'une compagne, Zeylan, tu le sais mieux que quiconque. Une épouse est un sceau, une garantie, un pont entre les familles. Céleste est ce pont.
Il marque une pause, attendant que je parle, que je proteste, que je montre une faiblesse qu'il pourra exploiter. Je ne lui offre rien. Mon visage est de pierre, mon regard est un gouffre, et c'est dans ce vide que je puise une froideur nouvelle, une colère qui ne brûle pas mais qui glace tout ce qu'elle touche.
— Ce mariage avec cette étrangère, reprend-il en pesant chaque mot comme on pose des pierres tombales, doit être annulé. C'est la volonté du Conseil.
Le silence qui suit est absolu. Je le laisse s'épaissir comme du sang qui coagule, puis je me lève, lentement, posément, en repoussant mon fauteuil sans un bruit. Tous les regards sont rivés sur moi.
— Je n'annulerai rien.
Ma voix est un couperet qui tombe dans le silence, un son si froid, si dépourvu d'émotion, que même Malrik, à ma droite, tourne imperceptiblement la tête vers moi.
Un vieillard au teint cireux, du clan Marchetti, frappe la table du plat de la main, et le bruit claque comme un coup de feu.
— C'est de la folie ! crache-t-il, les veines du cou gonflées par l'indignation. Tu refuses d'épouser Céleste Vancourt pour une moins-que-rien ? As-tu perdu l'esprit en même temps que la mémoire, Zeylan ?
Le mépris dans sa voix est un acide que je sens couler sur ma peau, mais je ne bronche pas, je ne cille même pas. Je plante mon regard dans le sien avec une intensité qui le fait reculer d'un imperceptible mouvement de buste.
— Cette femme, quelle qu'elle soit, vous ne prononcerez plus jamais son nom avec cette bouche. Vous ne salirez plus jamais son souvenir avec votre langue de vipère. Si je suis le Roi Noir, alors ma parole est la loi, et ma loi dit que ce mariage ne sera pas annulé. Cette décision n'appartient qu'à moi, et quiconque osera la contester devant cette table devra le faire en sachant que la guerre est au bout de ses mots.
Je me rassois. Le silence est total, un silence de tombeau où chacun retient son souffle. Et dans ce silence, je comprends une chose que ma mémoire perdue ne peut pas confirmer mais que chaque fibre de mon être hurle comme une certitude absolue : mes ennemis viennent de changer de cible. Ils ont compris qu'ils ne pourraient pas me briser directement, alors ils s'en prendront à elle, à cette Elyssa dont je ne me souviens pas mais que mon âme refuse d'abandonner. Cette vérité est une déflagration silencieuse qui fait trembler mes mains sous la table tandis que je croise le regard glacé de mon oncle Malrik, un regard qui vient de passer du calcul à la condamnation sans appel.
Chapitre 56ElyssaLa douleur me réveille, une douleur sourde et diffuse qui pulse dans tout mon corps, et j'ouvre les yeux avec difficulté, les paupières lourdes, la vision floue, et je ne sais pas où je suis, je ne me souviens pas tout de suite, il n'y a que ce plafond blanc, cette odeur d'antiseptique, ces bips réguliers qui percent le silence, et puis je tourne la tête, lentement, à cause de la douleur dans ma nuque, et je le vois.Zeylan est assis sur une chaise près de mon lit, les coudes posés sur ses genoux, le visage tourné vers moi, et ses yeux gris sont fixés sur les miens avec une intensité qui me coupe le souffle, et pendant quelques secondes, je crois que tout est comme avant, qu'il est là, qu'il veille sur moi, qu'il m'a retrouvée, et j'oublie, j'oublie l'explosion, l'amnésie, Sereina, les mensonges, je
Chapitre 55ZeylanLa nouvelle tombe comme une déflagration dans le silence de mon bureau. Kael entre sans frapper, le visage plus fermé que d'habitude, et il me tend son téléphone où s'affiche un article, et je lis les mots sans les comprendre, sans vouloir les comprendre : « Une jeune femme victime d'une tentative d'assassinat en pleine rue, transportée d'urgence à l'hôpital central. » Et puis, plus bas, le détail qui me glace le sang : « Des témoins décrivent une femme brune, portant des cicatrices au visage. » Mon cœur s'arrête. Puis repart dans un galop violent.— Où est-elle ? je demande, et ma voix est un grondement qui ne souffre aucune hésitation.— Hôpital central, répond Kael d'une voix neutre, mais je vois dans ses yeux qu'il comprend, qu'i
Chapitre 54ElyssaJe marche vite, la tête baissée, le col relevé. La nuit est froide. La rue est presque vide. Je ne pense qu'à rentrer, qu'à fermer la porte derrière moi, qu'à oublier. Oublier les écrans. Oublier les journaux. Oublier ce mariage qui s'affiche partout comme une insulte.Le bruit surgit dans mon dos. Un rugissement de moteur. Trop rapide. Trop proche. Je n'ai pas le temps de me retourner. La voiture me percute de plein fouet. Une violence inouïe. Je suis projetée en avant. Je heurte le bitume avec un craquement sourd. La douleur explose. Elle efface tout. Elle noie le monde dans un brouillard rouge.Je reste allongée sur la chaussée, le souffle coupé, incapable de bouger. Le moteur ronronne encore. Des silhouettes floues s'arrêtent sur le trottoir. Des passants regardent. Ils détourne
Chapitre 53SereinaLa porte de ma chambre claque derrière moi, et le bruit résonne dans le silence de cette pièce trop grande, trop froide, trop vide, et je reste debout au milieu du tapis de soie, les poings serrés, la respiration courte, et je sens monter en moi une vague que je ne peux plus contenir, une vague de rage et d'humiliation qui déferle et qui emporte tout sur son passage, qui efface les années de maîtrise et de calcul et de retenue, qui fait de moi une femme que je ne reconnais pas, une femme qui tremble, une femme qui brûle, une femme qui a envie de hurler jusqu'à ce que sa voix se brise et que son âme se vide.Je m'approche de la coiffeuse, et je vois mon reflet dans le miroir, mon visage défait, mes yeux rougis, mes lèvres crispées, et cette image me répugne, elle me renvoie tout ce que je déteste, tout
Chapitre 52ZeylanJe la convoque dans mon bureau sans préambule, sans formule de politesse, un simple ordre transmis par Kael, et je l'attends debout derrière mon fauteuil, les mains appuyées sur le dossier de cuir, les yeux fixés sur la porte, et je sens la colère gronder en moi, sourde et patiente, une colère qui n'a pas explosé depuis la scène du conseil mais qui couve, qui s'accumule, qui attend le moment de frapper, et quand la porte s'ouvre enfin, quand Sereina entre dans la pièce avec cette démarche altière de reine offensée, quand je vois son visage parfaitement maquillé et son expression de défi, je comprends qu'elle n'a pas l'intention de se soumettre, qu'elle vient se battre, et cette certitude attise encore ma fureur.— Vous allez démentir, je dis sans attendre qu'elle se soit assise, sans mêm
Chapitre 51ElyssaLes écrans sont partout. Sur les façades, dans les vitrines, dans les cafés. Ils diffusent en boucle les mêmes images. Zeylan et Sereina. Leurs sourires. Leurs visages rapprochés. Le titre qui annonce un mariage imminent. Je marche dans la rue en gardant les yeux baissés, mais c'est impossible d'y échapper. C'est partout. Sur toutes les lèvres. Dans tous les regards.Deux femmes sont arrêtées devant une pâtisserie. Elles commentent les photos avec excitation. Je ralentis malgré moi. Je m'arrête à quelques pas. Leurs voix percent le brouhaha de la rue.— Tu as vu les photos ? Ils forment un couple magnifique. On dirait des acteurs de cinéma.— Oui, et il paraît que le mariage est pour bientôt. La date est déjà fixée. T







