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Chapitre 5

last update Petsa ng paglalathala: 2026-07-22 22:10:36

Chapitre 5

Elyssa

La salle à manger du manoir Ardev est un océan de lumière et de cristal. Chaque couvert scintille sous les lustres comme une étoile prisonnière, et moi, au milieu de cette débauche de luxe, je ne suis qu'une ombre assise à la place qu'on lui a désignée, une place trop loin de Zeylan, une place calculée avec soin pour me rappeler que je suis au bord de la table comme je suis au bord de leur monde.

Les convives sont arrivés par vagues. Les femmes d'abord, sculptures vivantes aux robes de haute couture, leurs bijoux jetant des éclairs glacés sous les candélabres. Puis les hommes, les chefs de clan, les héritiers, les lieutenants au regard dur, tous sanglés dans des costumes sombres qui sentent le pouvoir et le sang ancien. Je porte une robe vert émeraude que j'ai choisie parce qu'elle me rappelle la couleur de l'espoir, cet espoir que ma mère voyait partout et que je tente désespérément de retrouver au fond de moi. Je sais que cette robe est belle. Je sais que mes cheveux relevés en chignon dégagent une nuque gracieuse. Et pourtant, je sens le regard des autres glisser sur moi comme de l'eau sur une pierre, sans jamais s'arrêter.

À ma gauche, Elara Vancourt, la sœur cadette de Céleste, une beauté froide aux cheveux platine et aux yeux trop pâles, parle avec animation d'un haras en Normandie, et sa voix ne s'adresse jamais à moi. Même quand son regard croise le mien par accident, elle détourne les yeux comme si elle avait vu une tache sur la nappe immaculée. À ma droite, la matriarche des Sforza coupe sa viande avec une précision chirurgicale et ne m'a pas accordé un seul regard depuis le début du dîner. L'humiliation monte en moi comme une marée, une vague lente qui me serre la gorge.

Plus loin, du côté des hommes, un éclat de rire gras et vulgaire tranche avec le raffinement ambiant. Je sais avant même de lever les yeux que ce rire parle de moi. L'homme qui rit, un Sforza au cou épais et aux bagues trop voyantes, me lance un regard appuyé, un regard qui me déshabille avec un mépris joyeux avant de se pencher vers son voisin pour murmurer quelque chose qui déclenche un nouvel éclat de rire. Mes joues brûlent d'une honte qui n'a rien à voir avec la culpabilité mais tout avec l'injustice d'être jugée sans être connue, d'être condamnée sans avoir commis d'autre crime que celui d'aimer un homme qui appartenait à un monde qui ne voulait pas de moi.

Mes mains, sous la table, sont des poings si serrés que mes ongles s'enfoncent dans mes paumes. La douleur est un ancrage qui m'empêche de fuir, de leur donner la satisfaction de me voir brisée. Je respire profondément, je calcule chaque inspiration pour que mon visage reste ce masque de sérénité que j'ai appris à porter depuis qu'on m'a dit que Zeylan ne se souvenait plus de moi.

Zeylan est assis tout au bout de la table, silhouette lointaine nimbée de pouvoir et d'une tristesse que je suis la seule à percevoir peut-être. J'aimerais qu'il me regarde, qu'il croise mes yeux, qu'il voie au fond de mes prunelles tout l'amour qui le reconnaît encore. Mais il ne me voit pas. Il ne sait pas que la femme qu'il a épousée devant un autel en flammes est assise à vingt mètres de lui, en train de se noyer dans une humiliation qui devient une seconde nature.

Au moment où je crois que l'épreuve va se terminer, Elara Vancourt se tourne vers moi avec une lenteur calculée, ses lèvres ourlées de rouge s'étirant en un sourire cruel.

— Vous êtes bien silencieuse, ma chère. C'est à peine si l'on remarque votre présence. C'est peut-être mieux ainsi, vous ne trouvez pas ?

Les conversations s'arrêtent. Les regards se tournent vers moi, curieux de voir comment la petite couturière va s'effondrer. Je lève lentement les yeux vers Elara. Mon cœur cogne contre mes côtes, mais mon visage reste lisse.

— Vous avez raison. Le silence est parfois la meilleure des présences. Il permet d'observer, d'écouter, d'apprendre. Et croyez-moi, j'apprends beaucoup ce soir.

Le sourire d'Elara se fige. Elle ne s'attendait pas à une réponse, encore moins à une réponse qui retourne son mépris contre elle avec une politesse si tranchante qu'elle en devient une arme. La matriarche Sforza daigne enfin poser son regard sur moi, et j'y lis une lueur de surprise, peut-être même une once de respect.

Elara détourne les yeux la première. Mes mains, sous la table, se desserrent enfin. Je ne me suis pas brisée. J'ai tenu bon. Et au fond de moi, une certitude grandit : un jour, ce ne sera pas une simple phrase que je leur opposerai, mais une tempête. Et ce jour-là, ce seront eux qui trembleront.

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