Share

Chapitre 9

last update publish date: 2026-08-06 02:29:10

Chapitre 9

Elyssa

La nuit est douce autour de nous, une nuit de velours que percent seulement le chant des grillons et le souffle régulier de Zeylan contre ma nuque, et je me dis que je pourrais rester ici pour l'éternité, blottie dans la chaleur de son corps, protégée par le rempart de ses bras qui m'entourent avec une possessivité rassurante, une force tranquille qui repousse toutes mes peurs et toutes mes angoisses, comme si la simple certitude de sa présence suffisait à faire reculer les ténèbres qui nous guettent. La colline est un îlot de paix suspendu entre ciel et terre, et les étoiles, là-haut, semblent veiller sur nous, innombrables sentinelles de lumière qui nous protègent de tout ce qui rampe dans l'ombre, de tout ce qui complote dans les palais et les salles de conseil.

Zeylan a étendu une couverture sur l'herbe, une couverture de laine épaisse qu'il a sortie du coffre de la voiture avec des gestes presque cérémonieux, comme s'il accomplissait un rituel, comme si chaque détail de cette soirée devait être parfait, inoubliable, à la hauteur de ce qu'il voulait m'offrir, et j'ai senti mon cœur se gonfler d'une gratitude si intense qu'elle en devenait douloureuse, une gratitude mêlée d'incrédulité, parce que cet homme qui ne se souvient pas de moi, cet homme à qui on a volé notre passé, cet homme que sa propre famille manipule et enferme dans un rôle qu'il n'a pas choisi, cet homme-là est en train de tomber amoureux de moi une seconde fois, et cette pensée est à la fois un miracle et une malédiction, un bonheur trop grand pour être vrai, une promesse trop belle pour ne pas être menacée.

Nous sommes rentrés dans la voiture quand la fraîcheur est devenue trop vive, et il a incliné les sièges en arrière, il a ouvert le toit ouvrant pour que nous puissions continuer à regarder les étoiles, et nous sommes allongés côte à côte, nos doigts entrelacés, nos respirations synchronisées, et le silence entre nous n'est pas un vide mais une présence, une communion qui n'a pas besoin de mots pour exister, qui se passe de déclarations et de serments parce qu'elle est inscrite dans chaque battement de nos cœurs, dans chaque frisson de notre peau, dans chaque regard que nous échangeons et qui en dit plus long que toutes les phrases du monde.

— Tu sais, je murmure en tournant la tête vers lui, je n'ai jamais été aussi heureuse que ce soir. Même avant, même quand tout allait bien, je ne crois pas avoir jamais ressenti une paix aussi profonde. Comme si tout le reste n'avait plus d'importance, comme si le monde entier pouvait s'effondrer sans nous atteindre.

Il tourne lui aussi la tête, et son visage est si proche que je peux compter ses cils, que je peux voir les paillettes dorées qui dansent dans le gris de ses yeux, que je peux sentir la chaleur de son souffle sur mes lèvres, et ce qu'il y a dans son regard n'est pas de la passion, n'est pas du désir, c'est quelque chose de plus rare, de plus précieux, une tendresse absolue, une vulnérabilité qu'il ne montre à personne d'autre et qu'il dépose devant moi comme une offrande, comme une armure qu'il accepte d'enlever parce qu'il sait que je ne le blesserai pas, que je ne le trahirai pas, que je suis la seule en qui il peut avoir confiance.

— Moi non plus, répond-il en caressant ma joue du bout des doigts, et sa voix est un murmure rauque, une confidence qui vient du plus profond de son être. Je ne sais pas ce que nous avons vécu avant, je ne me souviens de rien, mais ce que je ressens pour toi, ici, maintenant, c'est plus fort que tout ce que j'ai jamais connu. C'est plus fort que la peur, plus fort que le doute, plus fort que toutes les menaces qu'on fait peser sur nous. Toi et moi, Elyssa, c'est une évidence. C'est la seule certitude de ma vie.

Les larmes me montent aux yeux, des larmes que je ne retiens pas, des larmes qui coulent sur mes tempes et vont se perdre dans mes cheveux, et ce sont des larmes de joie, les premières depuis si longtemps, les premières depuis cette explosion qui a failli nous tuer et qui, au lieu de nous détruire, est en train de nous reconstruire, de nous réinventer, de nous offrir un amour neuf qui ne doit rien au passé et tout à l'avenir.

— Reste avec moi, je le supplie en serrant sa main plus fort. Reste avec moi pour toujours. Ne me laisse jamais partir.

— Jamais, dit-il, et ce mot est un serment, une signature au bas d'un contrat qui nous lie l'un à l'autre pour l'éternité, et il se penche vers moi, il dépose un baiser sur mon front, sur mes paupières, sur mes lèvres, des baisers légers comme des ailes de papillon, des baisers qui scellent notre promesse sous le regard indifférent des étoiles.

Mes paupières deviennent lourdes, si lourdes, et je lutte contre le sommeil parce que je ne veux pas que cette nuit s'achève, je ne veux pas que cette bulle de bonheur éclate, je ne veux pas que le soleil se lève sur un monde où les ennemis et les complots et les regards méprisants reprendront leurs droits, mais la fatigue est la plus forte, la fatigue accumulée pendant des semaines d'angoisse et d'humiliation, la fatigue d'un corps et d'une âme qui ont enfin trouvé un refuge et qui réclament le repos, un repos profond, sans rêves, sans cauchemars, un repos de paix et de confiance absolue.

Je m'endors contre lui, le visage enfoui dans le creux de son épaule, bercée par le rythme régulier de sa respiration, enveloppée dans la chaleur de son corps comme dans un cocon inviolable, et la dernière pensée qui traverse mon esprit avant de sombrer dans le sommeil est une certitude lumineuse, une foi inébranlable en notre avenir : rien ne pourra nous séparer, rien ni personne, tant que nous resterons unis comme nous le sommes en cet instant, deux cœurs battant à l'unisson dans la nuit complice.

Pendant ce temps, à trente kilomètres de là, sur la route de montagne qui serpente entre les falaises et les ravins, une camionnette noire s'arrête au bord d'un virage en épingle, tous feux éteints. Deux hommes en descendent, vêtus de combinaisons sombres, le visage masqué, les gestes précis et silencieux de ceux qui ont déjà fait cela des dizaines de fois et pour qui la mort n'est qu'une question de logistique. Ils ouvrent le hayon, sortent des pains de plastic, des détonateurs, des fils qu'ils déroulent avec soin le long de la chaussée, et leurs lampes frontales jettent des lueurs rouges sur l'asphalte, des lueurs qui dansent comme des feux follets, comme des présages funestes que personne n'est là pour voir. Ils travaillent vite, très vite, et en moins d'une heure, le dispositif est en place, invisible, indétectable, une toile d'araignée mortelle qui n'attend plus que le passage de sa proie pour se refermer sur elle. La camionnette redémarre sans un bruit et disparaît dans la nuit, avalée par l'obscurité qui se referme derrière elle comme une eau noire sur un secret, et la route redevient silencieuse, innocente, paisible sous les étoiles, comme si la mort ne s'y était pas invitée, comme si l'aube à venir n'était pas déjà souillée par la promesse du sang.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • L'épouse oubliée du roi noir   Chapitre 66

    Chapitre 66ElyssaJe marche. Sans but. Sans direction. Les rues sont vides à cette heure. Le froid me mord la peau. Mais je ne le sens pas. Je ne sens plus rien. Rien que cette douleur. Cette douleur qui m'a réveillée ce matin. Cette douleur qui ne me quitte plus.Il a failli mourir. À cause de moi. Pour moi. Une balle. Dans sa poitrine. Parce qu'il s'est jeté devant moi. Parce que son corps a agi avant sa mémoire. Parce que son âme n'a rien oublié. Et moi. Je suis restée là. À le regarder. À crier. À supplier. À me briser.Je m'arrête au milieu du trottoir. Je ferme les yeux. Je revois la scène. Le coup. Le bruit. Son corps qui tombe. Le sang. Partout. Sur mes mains. Sur mes vêtements. Sur mon âme.— Je ne peux plus, je murmure dans le vi

  • L'épouse oubliée du roi noir   Chapitre 65

    Chapitre 65ZeylanLa douleur me réveille. Une brûlure sourde dans la poitrine. Une gêne qui pulse. J'ouvre les yeux lentement. Le plafond blanc. Les bips réguliers. L'odeur d'antiseptique. L'hôpital. Encore.Je tourne la tête. Péniblement. Le couloir de mon regard balaie la chambre. La chaise près du lit. Vide.Je fixe cette chaise. Longtemps. Trop longtemps. Quelque chose se serre dans ma poitrine. Plus fort que la blessure. Plus fort que la balle. Un vide. Un manque. Une absence qui n'a pas de nom mais qui a un visage.— Où est-elle ?Ma voix est rauque. À peine audible. Un garde se penche vers moi.— Monsieur ?— La femme. Celle qui était là. Celle qui...Je m'arrête. Je cherche mes mots. Je

  • L'épouse oubliée du roi noir   Chapitre 64

    Chapitre 64ElyssaJe ne bouge pas. Je ne peux pas bouger. La porte de sa chambre est là, devant moi, fermée, et derrière cette porte, il se bat pour sa vie. Pour ma vie. Parce qu'il a pris une balle qui m'était destinée. Parce qu'il s'est jeté devant moi sans réfléchir. Parce que son corps a agi avant sa mémoire. Parce que son âme, elle, n'a rien oublié.Alors je reste. Debout. Adossée au mur froid du couloir. Les heures passent. Les infirmières vont et viennent. Les médecins entrent et sortent. Chaque fois que la porte s'ouvre, je retiens mon souffle. Chaque fois qu'elle se referme, je prie. Je prie pour qu'il vive. Je prie pour qu'il se réveille. Je prie pour qu'il se souvienne.Mes jambes tremblent. Mes blessures me font mal. Mon corps crie grâce. Mais je ne bouge pas. Je ne peux pas. Pas

  • L'épouse oubliée du roi noir   Chapitre 63

    Chapitre 63SereinaLa nouvelle m'atteint en plein conseil. Un messager entre, tremblant, et murmure quelques mots à l'oreille de Malrik. Mais je les entends. Je les entends tous. Le Roi Noir a été blessé. Par balle. En protégeant une femme. Une inconnue. Une moins-que-rien.Le silence qui suit est assourdissant. Les regards glissent vers moi. Furtifs. Gênés. Puis les murmures commencent. D'abord discrets. Puis plus audacieux.— Il a pris une balle pour elle ?— Pour une étrangère ?— Et sa fiancée ? Elle ne compte donc pour rien ?Je reste droite. Le menton haut. Le visage de marbre. Mais à l'intérieur, quelque chose se fissure. Quelque chose se brise.— C'est une honte, souffle un vi

  • L'épouse oubliée du roi noir   Chapitre 62

    Chapitre 62ZeylanLe noir. Puis des éclats. Des bribes. Des lumières qui dansent. Des voix qui passent. Des bruits. Des silences. Je flotte. Entre deux eaux. Entre deux mondes. Je ne sais pas où je suis. Je ne sais pas qui je suis. Je ne sais plus.La douleur est là. Quelque part. Dans ma poitrine. Une brûlure sourde. Un fer rouge. Mais elle est lointaine. Comme si elle appartenait à un autre. À un corps que j'aurais laissé derrière moi. Je dérive. Dans un océan noir. Sans boussole. Sans repère.Et puis. Une voix. Qui perce le brouillard. Qui traverse les ténèbres. Qui vient jusqu'à moi. Une voix que je connais. Une voix qui m'est plus familière que la mienne. Plus intime. Plus ancienne. Une voix qui parle à un endroit de moi que je ne connaissais pas. Un endroit que l'amnésie

  • L'épouse oubliée du roi noir   Chapitre 61

    Chapitre 61ElyssaLe coup part. Le bruit claque dans l'air. Et Zeylan s'écroule.Je ne comprends pas tout de suite. Je ne réalise pas. Une seconde passe. Deux. Le monde continue de tourner. Les voitures passent. Les gens marchent. Mais moi, je suis figée. Mon corps ne répond plus. Mon cœur s'est arrêté.Et puis je le vois. Par terre. Devant moi. Son corps affaissé sur le trottoir. Du sang. Beaucoup de sang. Qui coule. Qui imbibe son manteau. Qui forme une flaque sombre sous lui.— Zeylan !Le cri sort de ma gorge. Déchirant. Animal. Je me jette à genoux près de lui. Mes mains se posent sur son visage. Ses joues. Ses tempes. Je le tiens. Je le serre. Je le cherche.— Zeylan ! Réponds-moi ! Regarde-moi !Ses paup

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status