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Chapitre 118 : L’Intrus 3

Author: Dledition
last update publish date: 2026-08-21 08:01:57

Je serre le rebord du plateau plus fort que je ne devrais.

Je regarde.

Je la regarde s’avancer vers un petit groupe d’architectes que je reconnais de loin, l’un d’eux ayant travaillé pour Aether Tech pendant trois mois il y a des années sans que je lui prête à l’époque la moindre attention. Aujourd’hui, il rit à ce qu’elle vient de dire. Il rit franchement. Il n’a pas ce petit rire courtisan que j’avais l’habitude de récolter dans les mêmes salons. Il rit d’un homme qui
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    Je l’entends penser.Je l’entends recomposer, dans sa mémoire de la soirée, chaque visage qu’elle a croisé, chaque main qu’elle a serrée, chaque silhouette qu’elle a croisée sans y prêter attention.Elle ne pose toujours pas de question directe.Elle attend.Je continue.— Je n’étais pas invité, évidemment. J’étais en gilet noir croisé, avec un plateau de verres d’eau, au fond, côté verrière. Je ne t’ai pas parlé. Je ne me suis pas approché. Je n’ai rien tenté. J’ai regardé, deux heures. J’ai vu comment Gideon posait la main sur ton dos. J’ai vu comment tu riais avec la conservatrice. J’ai vu comment il pose la main sur ton ventre pendant une seconde, sans que personne d’autre que moi ne le remarque probablement. J’ai vu la plaque en laiton au fond. J’ai vu tout ce que je n’avais pas su te donner, en cinq ans, réuni dans une pièce, en une soirée. Et j’ai compris que tu ne reviendrais jamais.Ma voix se casse à peine.

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    Arnaud DelcourtJe passe les trois jours qui suivent le vernissage à ne presque pas sortir du studio, non pas parce que je récupère physiquement, non pas parce que je réfléchis, non pas parce que je prépare quoi que ce soit qui aurait une allure de plan, mais parce que quelque chose est en train de se cristalliser en moi, à mon insu, dans une couche que je n’observe plus, une couche que je ne pilote plus, une couche qui a désormais ses propres décisions et qui, par de petits déclenchements successifs, me pousse à faire des gestes que je ne comprends qu’après les avoir faits.Le premier geste, c’est de sortir la carte SIM d’un ancien téléphone, une carte SIM que j’avais gardée dans un tiroir, une carte qui n’a plus servi depuis trois ans, une carte qui n’est plus rattachée à mon nom depuis longtemps, une carte qui appartenait autrefois à un chauffeur d’Aether Tech que j’avais renvoyé sans indemnités, et qui l’avait laissée dans une boîte au moment de son départ

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    Personne ne remarque quoi que ce soit.Je regarde Evelyn au moins encore quatre ou cinq fois pendant l’heure suivante, et à chaque fois quelque chose, en moi, se recasse.Je la regarde poser la main sur le bras d’une femme âgée qui doit être un mécène.Je la regarde éclater de rire, plus franchement, à une phrase que Lucas vient de dire.Je la regarde regarder Gideon, une seconde, dans le silence qui a suivi le rire.Je la regarde regarder son propre cabinet, très brièvement, en levant les yeux vers la plaque en laiton, avec quelque chose qui ressemble à de la fierté, non pas la fierté conquérante, non pas la fierté à démontrer, mais la fierté silencieuse d’une femme qui a construit un endroit dont elle avait, pendant longtemps, cessé de croire qu’elle avait le droit.Je repose le plateau.Je pose les deux mains sur la table de service.Je ferme les yeux.Je me murmure, à voix intérieure, une

  • L'épouse qui n'existait pas    Chapitre 118 : L’Intrus 3

    Je serre le rebord du plateau plus fort que je ne devrais.Je regarde.Je la regarde s’avancer vers un petit groupe d’architectes que je reconnais de loin, l’un d’eux ayant travaillé pour Aether Tech pendant trois mois il y a des années sans que je lui prête à l’époque la moindre attention. Aujourd’hui, il rit à ce qu’elle vient de dire. Il rit franchement. Il n’a pas ce petit rire courtisan que j’avais l’habitude de récolter dans les mêmes salons. Il rit d’un homme qui vient d’entendre une phrase intelligente et qui a le respect d’en reconnaître la qualité même s’il ne l’a pas produite lui-même.Elle sourit à peine.Elle ne rit pas fort.Elle n’a plus besoin.Elle se déplace ensuite vers la conservatrice principale du musée.Elles parlent à voix moyenne pendant plusieurs minutes.Je ne peux pas entendre.Je vois seulement les gestes.Evelyn pose la main sur le mur, à un endroit précis. El

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    Je passe devant les cafés que je fréquentais autrefois. Personne ne me reconnaît. Personne ne se tourne. Une serveuse d’un bar que j’aurais salué chaque semaine il y a deux ans, qui aurait bondi de sa terrasse pour venir me faire la bise, lève à peine les yeux et retourne aussitôt à son plateau. Elle ne m’a même pas vu. Ou elle m’a vu et ne m’a pas reconnu. Ou elle m’a reconnu et a décidé, sans hésiter, dans une petite fraction de seconde, de ne pas me reconnaître.Je continue.J’arrive à la petite place à sept heures moins vingt.Le cabinet est éclairé.De l’extérieur, à travers les grandes ouvertures rectangulaires du rez-de-chaussée et à travers la verrière du fond, on voit déjà quelques silhouettes. Des employés du traiteur en train de dresser les buffets. Anna en train de vérifier une liste sur une tablette. Sofia, encore en jean, qui monte à l’étage pour se changer. Un jeune homme du service traiteur, chef d’équipe, en costume noir avec un badge, qui donne des consignes à trois

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    Arnaud DelcourtJe lis l’annonce dans un journal de Kolonaki abandonné sur une table de café d’Exarchia, une annonce qui ne concerne pas grand monde en apparence, quelques lignes seulement, insérées entre un communiqué d’une galerie et une brève sur un ministre déplacé, une annonce qui aurait pu passer sous mes yeux sans que je la remarque si, depuis des semaines, mes yeux n’étaient pas devenus des instruments de veille dédiés à un seul nom, un seul prénom, un seul patronyme accolé, et cette annonce sobre, presque austère, presque professionnelle, indique que le cabinet Harper et Cross Architecture organise un vernissage privé à l’occasion de la présentation d’une nouvelle exposition scénographique liée à une commande culturelle municipale, dans les locaux du cabinet lui-même, un mardi soir, à partir de dix-neuf heures, sur invitation.Je repose le journal.Je regarde la table.Je regarde le café.Je regarde le mur d’en face de la petite salle, un mur en carrelage vert bouteille des a

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