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LA BELLE ET LE MAFIEUX SANGUINAIRE
LA BELLE ET LE MAFIEUX SANGUINAIRE
Author: Déesse

Chapitre 1 : Le monde de verre

Author: Déesse
last update publish date: 2026-08-19 00:21:06

Élia

Les projecteurs me brûlent la peau, et pourtant, je souris.

C'est ce que je fais de mieux. Sourire. Me tenir droite, le menton relevé d'un angle précis, laisser mes pas dessiner sur le podium cette ligne parfaite que le monde applaudit sans jamais se demander ce qu'il y a derrière.

La musique bat comme un cœur trop lent. Je compte les mesures. Une, deux, trois, pivot. La soie de la robe glisse sur mes épaules nues, et j'entends le murmure admiratif du public, ce souffle collectif que je connais par cœur. Ils voient une femme sculptée dans la lumière. Ils voient le succès, la beauté, la fortune. Ils voient Élia Moretti, vingt-quatre ans, l'un des visages les plus demandés de la mode européenne.

Ils ne voient rien.

Au bout du podium, je m'arrête. La pose. Trois secondes où je dois être une statue, une idée, un rêve en chair et en os. Les flashs crépitent comme un incendie lointain. Je fixe un point au-dessus des têtes, là où la salle sombre avale la lumière, et je laisse mon sourire faire son travail, ce sourire que les magazines appellent « énigmatique » et que moi j'appelle, dans le silence de ma tête, un verrou.

Puis je fais demi-tour et je repars. Chaque pas m'éloigne d'eux et me rapproche des coulisses, de la poussière grise, des cintres qui s'entrechoquent, des filles qui se changent en courant. Dès que je franchis le rideau noir, mon sourire tombe. Personne ne le remarque. En coulisses, on ne se regarde pas dans les yeux. On se frôle, on se bouscule, on crie des noms, des numéros de look, des injures tendres. C'est une ruche qui ne dort jamais, et j'y suis une abeille parmi d'autres, sauf que mon nom est sur l'affiche, dehors, en lettres dorées.

— Élia, la deux ! crie quelqu'un.

Je tends les bras. Deux habilleuses s'affairent sur moi, défont la fermeture, m'arrachent à la soie comme on dépouille un fruit. Trente secondes plus tard, je suis dans une autre robe, une autre femme, un autre sourire en réserve.

Entre deux passages, j'attrape mon téléphone. Un seul message. De la maison.

Ne rentre pas tard. Il y a du monde demain soir et tu dois être présentable.

Pas de « bravo ». Pas de « comment ça s'est passé ». Juste une consigne, sèche comme un coup de règle sur les doigts. Signé : Mère.

Mère. Ce mot, posé sur elle, me fait toujours l'effet d'un vêtement volé, trop grand, qui tombe mal.

Je remets le téléphone dans mon sac. Ma voisine de loge, une fillette de dix-sept ans aux yeux cernés, me regarde avec cette admiration brutale des débutantes.

— Tu es incroyable, tu sais, me dit-elle. Un jour je veux être comme toi.

Je veux lui répondre : non, petite, tu ne veux pas. Tu veux la lumière, pas ce qu'elle éclaire. Mais à la place, je lui souris, le sourire-verrou, celui qui coûte cher à l'intérieur et qui brille si bien à l'extérieur.

— Dors bien, ce soir, lui dis-je simplement. C'est le seul secret.

Sur le podium, une dernière fois, je défile sous les applaudissements. Le créateur vient me prendre par la main pour le salut final, il murmure des éloges que je n'écoute plus. Je regarde la salle obscure, ces centaines de visages levés vers moi comme des fleurs vers un soleil qu'elles croient chaud.

Et au creux de ma poitrine, là où devrait battre l'orgueil, il n'y a que ce vide familier, poli, brillant, un vide que j'entretiens avec le même soin que ma silhouette.

Le rideau tombe. Le bruit s'éteint. Dans les coulisses, on se précipite déjà vers autre chose.

Personne ne voit la statue descendre de son piédestal et redevenir une fille fatiguée qui ramasse son sac et vérifie l'heure à laquelle elle doit rentrer chez une femme qui ne l'a jamais aimée.

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