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Chapitre 2 : La maison froide

Author: Déesse
last update publish date: 2026-08-19 00:21:34

Élia

Le taxi s'arrête devant le portail, et je reste un instant sans bouger, les doigts posés sur la poignée de la portière.

La maison est là, immense, éclairée comme un paquebot dans la nuit. Trois étages de pierre blonde, des fenêtres hautes, un jardin que des jardiniers taillent chaque semaine sans que personne ne s'y promène jamais. De l'extérieur, c'est le genre de demeure qui fait rêver les passants. De l'intérieur, c'est le genre de demeure qui vous apprend à marcher sans bruit.

Je paie le chauffeur et je descends. L'air de la nuit est doux, presque tiède, et je respire une dernière bouffée de liberté avant que le portail ne se referme derrière moi avec un chuintement électrique.

Dans le hall, la lumière est déjà tamisée. C'est un mauvais signe : quand Viviane reçoit le lendemain, la veille au soir, la maison entière doit avoir l'air d'être endormie de bonne heure, comme une scène de théâtre qu'on prépare pour le spectacle du lendemain.

— Tu es en retard.

Sa voix vient du salon. Elle n'a pas besoin de crier. Viviane n'a jamais crié de sa vie : crier, c'est perdre la face, et Viviane préférerait mourir plutôt que de perdre la face. Sa voix porte à travers les portes ouvertes, nette, froide, posée avec la précision d'une lame qu'on retire lentement de son fourreau.

Je dépose mon sac sur la console et j'entre dans le salon. Elle est assise dans son fauteuil, celui qu'elle a choisi lui-même, en velours bleu nuit, placé de telle sorte que quiconque entre dans la pièce doive s'approcher d'elle comme on s'approche d'un trône. Un verre de quelque chose d'ambre repose sur la table basse, intact. Elle ne boit presque jamais. Le verre est un accessoire, comme tout le reste.

— Le défilé a fini tard, dis-je.

— Le défilé a fini à l'heure prévue, répond-elle sans me regarder. Tu as traîné.

Elle tourne enfin la tête vers moi. Son regard me parcourt de haut en bas, lent, méthodique, le regard d'une experte qui évalue un objet et le trouve définitivement insuffisant.

— Tu as les yeux cernés, constate-t-elle. Demain soir, la baronne Verneuil sera là, et elle adore répéter que tu te désoles. Tu te reposeras. Tu ne laisseras personne dire que ma maison produit des filles fatiguées.

Ma maison. Toujours ma maison. Jamais notre maison, et encore moins ta maison. Mon père a épousé cette femme il y a douze ans, et depuis douze ans, chaque meuble, chaque tableau, chaque être vivant entre ces murs porte son étiquette invisible : propriété de Viviane.

— Bien, dis-je.

— Et ton cachet du mois ?

Voilà. Voilà pourquoi elle m'attendait. Pas l'inquiétude, pas même la curiosité professionnelle qu'elle simule parfois devant les autres. Le cachet.

— Il arrive en fin de semaine, dis-je.

— Fais-le virer sur le compte commun, dit-elle en reposant son verre. Comme d'habitude.

Le compte commun. Ce compte sur lequel je ne peux rien retirer, ce compte dont elle seule détient les codes, ce compte qui avale, mois après mois, l'argent de mes podiums, de mes campagnes, de mes nuits blanches sous les projecteurs. « Pour la famille », dit-elle. « Tu vis ici gratuitement », dit-elle. « Ta mère aurait voulu que tu contribues », dit-elle parfois, et c'est la seule phrase qui me transperce encore, parce qu'elle ose prononcer le mot mère avec cette bouche-là.

— Comme d'habitude, répète-t-elle, et son ton dit clairement qu'elle attend que je confirme.

— Comme d'habitude, dis-je.

Elle hoche la tête, satisfaite, et se lève. En passant près de moi, elle s'arrête. Elle est plus petite que moi, mais elle a l'art de vous regarder de haut quand même.

— Lya sera à table demain. Tâche de ne pas l'éclipser avec tes histoires de mannequinat. Elle traverse une période délicate.

Lya traverse une période délicate depuis sa naissance, ai-je envie de répondre. Lya, sa fille, ma demi-sœur par alliance, vingt-deux ans de caprices polis et de sourires empoisonnés. Mais je me tais. Je me tais toujours. Le silence est la seule monnaie que cette maison accepte sans la dévaluer.

— Bonne nuit, dis-je.

Elle ne répond pas. Elle ne répond jamais aux politesses : les politesses, chez elle, sont une taxe que les autres lui doivent, pas un échange.

Dans l'escalier, je passe devant le grand portrait de famille accroché à l'entrée du premier étage. Viviane au centre, resplendissante. Mon père à sa droite, le sourire vague de celui qui a cessé de décider. Lya à sa gauche, jolie et déjà mauvaise. Et moi, au bord du cadre, à demi coupée, comme une erreur de composition que le photographe aurait dû recadrer.

Douze ans que ce portrait est là. Douze ans que personne n'a songé à le remplacer.

Dans ma chambre, je ferme la porte, et seulement là, j'autorise mes épaules à tomber. Je m'assieds sur le lit, je défait mes chaussures une à une, lentement, comme si chaque geste pouvait retarder le lendemain.

Dehors, la maison est silencieuse, énorme, froide.

Un monde de verre. On y voit tout de l'extérieur, et on n'y respire jamais à l'intérieur.

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