ANMELDENJe ferme les yeux. Je revois la scène. Je revois surtout la seconde où il m'a regardée, cette seconde-là, avant de poser le veston, où il avait pris le temps de me regarder, moi, pas la tache, pas la robe, pas le scandale , moi. Et où j'ai eu, très bêtement, très absurdement, l'impression d'être vue pour la première fois de ma vie.— Vous êtes silencieuse, dit-il.J'ouvre les yeux. Nous avons quitté le boulevard. Nous roulons dans une avenue plus étroite, bordée d'arbres, où les fenêtres allumées se font rares. Je ne reconnais pas ce quartier. Je me demande, un instant, où il m'emmène. Puis je me dis que je ne le lui demanderai pas. Je ne veux pas le lui demander. Je ne sais pas ce que ça veut dire, ne pas vouloir le lui demander, mais je le sais quand même.— Je pense, dis-je.— À quoi.Ce n'est pas une question, pas vraiment. C'est une invitation. Ou un ordre poli. Je ne parviens pas à trancher, et je découvre que je n'ai pas
Élia La portière de la berline se referme dans un claquement feutré, presque poli, comme si la voiture elle-même savait qu'il ne faut pas troubler ce qui vient de se passer. Je m'enfonce dans le cuir crème du siège arrière, et je n'ose pas bouger. Le veston d'Alessandro pèse sur mes épaules d'un poids étrange, un poids qui n'est pas seulement celui du tissu. Il sent quelque chose que je n'arrive pas à nommer , du cèdre, peut-être, un peu de tabac blond, et cette odeur métallique, sèche, que je crois reconnaître sans savoir de quoi il s'agit vraiment. Une odeur d'homme, mais pas seulement. Une odeur d'homme qui n'a peur de rien. Je serre les pans du veston contre ma poitrine. La tache de vin rouge sur ma robe, en dessous, me pique la peau. Je le sens encore, ce liquide sombre coulant entre mes seins tout à l'heure, sous les projecteurs, et le rire à peine étouffé de Lya, quelque part sur le côté, un rire aigu qu'elle voulait faire passer
Je me lève, je me déshabille, je me glisse sous la couette. Le veston, je le pose sur l'oreiller à côté de moi, et je m'endors en respirant son odeur. Deux jours plus tard, la photo de la robe tachée fait le tour des réseaux. Lya n'a pas perdu de temps. Elle a trouvé un photographe qui a immortalisé la scène : moi, figée, couverte de vin, le collier brillant sous les flashs. L'image est partout. Les légendes sont cruelles. La chute d'une icône, la robe ruinée, le gala gâché. Viviane me convoque dans le salon. — Tu nous as humiliés, dit-elle. — On m'a renversé du vin. — Tu aurais dû esquiver. Tu aurais dû t'écarter. Tu es sur un podium, pas dans une grange. Je la regarde, droite, et je pense au veston plié dans ma chambre. Je pense à Alessandro. Je pense à sa main sur mon dos, à sa voix dans la nuit. — J'ai fait ce que j'ai pu, dis-je. — Ce n'ét
L'appartement est silencieux. Je m'avance sur le parquet, les pieds nus, et je trouve Alessandro dans la cuisine. Il a retiré sa veste et son nœud. Les manches de sa chemise sont relevées sur ses avant-bras, et il verse du café dans deux tasses, sans hâte, avec une précision de gestes qui me trouble. Tout chez lui semble mesuré. Chaque mouvement, chaque silence, chaque mot. — Du café, dit-il sans se retourner. Noir, un sucre. Je le regarde, interdite. — Comment savez-vous ? — Je vous ai vue ce soir, pendant que les autres ne regardaient pas. Il se tourne, me tend une tasse. Nos doigts se frôlent, et je sens ce contact minuscule se propager dans tout mon corps. Je m'assois sur un tabouret, face à lui, la tasse entre mes mains, et je bois une gorgée. Il est parfait. Noir, un sucre. Exactement comme je l'aime. — Vous êtes étrange, dis-je. — On me le dit souvent.
Élia La voiture nous attend dans une cour latérale, loin des flashs. Alessandro me guide à travers les couloirs de service, une main posée sur le bas de mon dos, cette main qui semble être la seule chose qui me tient debout. Le veston me couvre encore, lourd, chargé de son parfum, de sa chaleur, de cette présence qui ne ressemble à rien de connu. Le vin a séché sur ma robe par endroits, et le satin tire, collé à ma peau. Je marche comme on sort d'un rêve, ou d'un cauchemar, les jambes cotonneuses, le cœur en charpie. — Où allons-nous ? dis-je. — Quelque part où vous pourrez respirer. La voiture est noire, longue, conduite par un homme en costume que je ne vois qu'à peine. Alessandro ouvre la portière, me fait monter, s'installe à mes côtés. L'habitacle sent le cuir et l'argent. Un silence profond, tiède, coupé du monde. La portière se referme avec un bruit sourd. Je m'enfonce dans le siège. — Vous n'êtes pas obligé de faire ça, dis-je. — Faire quoi ? — Ça. Me sauver. Me couv
Élia Je retourne dans la salle, comme il me l'a dit. La lumière, la foule, les rires. Je m'y jette, je m'y fonds, et je fais semblant d'être celle qu'on attend. Mais tout a changé. Les voix me parviennent à travers un voile. Les visages passent, flous. Je ne vois plus la salle. Je vois Lya, humiliée. Vasseur, avec sa montre bleue. Et Alessandro, ce nœud de danger et de soie. Lya n'a pas mis longtemps à se venger. Je l'aperçois, une heure plus tard, de l'autre côté de la salle. Elle rit, entourée d'un petit cercle, et son rire est trop haut, trop clair. Elle a bu. Elle boit toujours quand elle a été mordue. Elle cherche à mordre plus fort. Je la vois parler à l'oreille d'un serveur. Puis le serveur me regarde. Puis il disparaît vers les cuisines. Mon instinct se tend. Je devrais partir. Je devrais me fondre, m'effacer, rentrer dans ma cage et attendre que la tempête passe. Mais ce soir, je ne veux pas. Ce soir, le collier pèse trois millions, la robe me grandit, et il y a encore,







