LOGINNora VanelIl ne me porte pas. Il me guide, sa main dans la mienne, à travers les salons déserts, les escaliers silencieux. Nous ne nous parlons pas. Le désir est un courant électrique entre nous, palpable, lourd de toute notre histoire. Les regards échangés, les mains qui se frôlent, tout est chargé de sens, de souvenirs, de promesses.Nous n’allons pas dans la suite de l’aile sud. Nous allons dans la chambre principale, la chambre des maîtres de maison. La pièce est immense, avec sa fresque au plafond représentant l’enlèvement d’Europe, ses fenêtres ouvertes sur la nuit qui tombe, son lit monumental.Dès que la porte se referme, le monde extérieur cesse d’exister. Il n’y a plus que l’espace entre nous, chargé de deux ans de passion transformée, de haine métamorphosée, de lutte devenue danse.Il me regarde, simplement, de la tête aux pieds.– Déshabille-moi, dis-je, ma voix basse, sûre.Il obéit. Avec une lenteur cérémonielle, il défait les boutons de ma robe, laissant le tissu gliss
Nora VanelDeux ans.La mer, vue de la terrasse ouest de la Villa Vanel, n’a plus la même couleur. Elle n’est plus cet azur menaçant de l’île, ni le miroir froid du premier jour ici. C’est une étendue familière, changeante, qui reflète mes humeurs. Aujourd’hui, elle est d’un bleu profond, paisible, piqueté de reflets dorés où le soleil de fin d’après-midi vient se briser.Mes doigts effleurent la rambarde de pierre tiède. Un anneau lourd un saphir que Hugo a fait sertir l’année dernière , tourne autour de mon doigt. Ce n’est pas la bague de nos « fiançailles », cette mise en scène macabre. C’est un cadeau. Un vrai. Offerte un soir sans raison, juste parce que, avait-il dit, la pierre avait la couleur de mes yeux quand je le regardais d’une certaine manière. Quand je le défiais.Le chemin a été long. Tortueux. Parfois, la nuit, je me réveille encore en sursaut, le goût du sable et du sel dans la bouche, l’écho d’un cri étranglé dans la gorge. Les fantômes de l’île, de la tour parisienn
Hugo VanelLa peur, pour la première fois, remplace la rage dans ses yeux. Elle comprend que je ne bluffe pas. Que pour la protéger, cette femme que j’ai enlevée, épousée, brisée et reconstruite, je brûlerais tout. Même les restes de mon propre monde.Elle se dégage, recule.– Tu es monstrueux, souffle-t-elle.– Oui, dis-je. Et elle est à moi. Souviens-t’en.Je la laisse là, tremblante de fureur impuissante, et je retourne vers le hall.Nora est toujours là, debout près de la porte, entourée par deux ou trois hommes plus âgés qui semblent captivés par ce qu’elle dit. Elle a un petit sourire énigmatique aux lèvres. Elle me voit arriver, et son regard croise le mien. Il y a quelque chose de nouveau, là-dedans. Une étincelle. Pas de l’amour. Pas de la haine non plus. De la complicité, peut-être. La complicité de deux gladiateurs dans l’arène.Nous quittons le Cercle. La nuit est froide et claire. Dans la voiture, le silence est différent. Il n’est plus chargé de désespoir ou de rage cont
Hugo VanelC’est une mise en scène. Un tribunal mondain.Hugo pose une main sur le bas de mon dos, une pression à la fois protectrice et directive. Il me guide à travers la foule qui s’écarte devant nous. Les murmures reprennent, chuchotés comme des incantations.La voilà… l’assistante… comment a-t-elle pu… pauvre Élodie… Vanel a perdu la tête…Nous nous arrêtons devant le groupe Martel. Le silence se fait à nouveau, pesant.– Laurent, dit Hugo d’une voix claire, sans chaleur. Élodie. Je vous présente Nora. Ma femme.Laurent Martel me toise, son regard bleu, hérité par sa fille, aussi froid qu’un glacier.– Madame Vanel, dit-il, en inclinant légèrement la tête. Un… mariage surprise. Nos félicitations.Le poison est là, dans l’hésitation feinte, dans le mot « surprise ». Élodie ne dit rien. Elle me sourit, un sourire qui n’atteint pas ses yeux, et sa main se serre si fort sur sa coupe de champagne que je crois voir le cristal trembler.– Il faut avoir du courage, poursuit Martel, pour
Hugo VanelLa Villa Vanel digère Nora lentement, comme un organisme ancien et capricieux. Les premiers jours qui suivent la scène avec Élodie sont marqués d’un silence de mort. Le personnel , une armée de domestiques en tenue discrète, dont les visages semblent taillés dans la même pierre neutre que les murs , vaque à ses occupations en évitant soigneusement son regard. Ils l’appellent « Madame », mais le mot résonne, vide, dans les couloirs immenses.Je la guide à travers le dédale de la maison. La bibliothèque aux rayonnages sombres où les reliures de cuir sentent la poussière et le savoir séculaire. La galerie des portraits, où les yeux des aïeux Vanel , des hommes aux mâchoires carrées, des femmes aux regards impénétrables , semblent la suivre, jugeant cette intruse. La serre tropicale, jungle de marbre et de verre où l’air est lourd d’humidité et de parfums entêtants.Elle marche à mes côtés, silencieuse, absorbant tout. Elle ne touche plus rien du bout des doigts comme à l’île.
Nora Je recule d'un pas, instinctivement, mais Hugo est déjà devant moi. Son dos large me masque la vue de la femme, une barrière humaine. Je vois ses épaules se carrer, un mouvement presque imperceptible de protection.– Tu vas te taire, Élodie, dit-il, et sa voix a changé. Ce n'est plus le ton neutre d'il y a une seconde. C'est un ton que je connais bien. Bas, dangereux, chargé d'une menace qui fait frissonner l'air même. Nora est ma femme. Tu lui parleras avec respect, ou tu quitteras cette maison.– Ta femme ? Elle ricane, un son hideux, inhumain. Ta femme, c'était censé être moi ! Je t'ai attendu ! J'ai tout préparé ! Et tu t'es marié avec ta bonne à coucher pendant un voyage ! Tu m'as humiliée devant le monde entier !Je vois ses doigts, aux ongles parfaitement manucurés, se crisper sur le journal. Son regard bleu glacé dépasse l'épaule de Hugo et se plante dans le mien. Ce que j'y vois me glace le sang : une jalousie si toxique, si meurtrière, qu'elle dépasse tout ce que j'ai







