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Chapitre 4 : Le dernier souffle

Author: Déesse
last update publish date: 2026-10-19 23:52:46

Marlène

L'air me manque et l'air est tout ce qui reste, et je suis allongée sur le parquet froid, la joue contre le bois, et je sens chaque rainure, chaque grain, et mes yeux sont ouverts, et je vois des choses minuscules, une poussière, un cheveu, une fissure qui part de la plinthe et s'en va vers l'ombre, et je respire, mais chaque souffle est une lutte, une corde qui se tend dans ma poitrine, et je ne sens plus mes jambes, et je ne sens plus mes mains, et mes doigts sont là, à quelques centimètres de mon visage, et je les regarde comme des choses étrangères, des choses qui ne m'appartiennent plus, et le froid monte, il monte des pieds, il monte des mains, il gagne, et je tremble, mais ce n'est pas un frisson, c'est quelque chose de plus profond, de plus ancien, et je pense à ma mère, à ses mains, à sa voix qui m'appelait quand j'étais petite, et je pense à la mer, à une plage que j'ai vue une fois, en Bretagne, l'eau grise et le sable mouillé et le vent qui coupait le visage, et je voudrais y être, je voudrais être n'importe où sauf ici, sur ce parquet, avec cette douleur qui irradie dans mon cou comme une étoile noire, et Matteo est toujours là, je le devine plus que je ne le vois, une silhouette floue au bord de mon champ de vision, et l'homme a reculé, il attend, et j'entends Matteo qui dit

— Laisse-la

et l'homme dit

— Elle va parler

et Matteo dit

— Elle ne parlera pas

et sa voix est calme, et c'est ça le pire, cette voix calme, et je voudrais parler, je voudrais dire quelque chose qui reste, quelque chose qui compte, mais les mots ne viennent pas, ils se dissolvent avant d'atteindre ma bouche, et je sens une chaleur liquide sous ma nuque, quelque chose qui coule, qui s'étale, et je sais ce que c'est, et je ne veux pas savoir, et je touche mon lobe, ou je crois le toucher, mes doigts ne répondent plus très bien, et le monde se rétrécit, il se rétrécit comme une pupille qui se ferme, et les bruits s'éloignent, et je n'entends plus que mon cœur, ce battement irrégulier, ce tambour qui ralentit, et j'entends Matteo qui dit encore

— Ce n'était pas censé se passer comme ça

et l'homme qui répond

— C'est fait maintenant

et je pense que c'est étrange, la mort, que ce n'est pas comme dans les livres, que c'est juste une fatigue, une fatigue immense, et je ferme les yeux, et derrière mes paupières il y a des lumières, des taches, des souvenirs qui passent trop vite, un été à Marseille, un rire d'enfant, une robe bleue, et je voudrais m'accrocher à quelque chose, mais il n'y a rien, le sol se dérobe, le sol s'ouvre, et je tombe, et dans la chute il y a une paix bizarre, une paix qui n'a pas de nom, et le froid devient tiède, et la douleur s'estompe, et je ne sens plus mon corps, et je ne sens plus rien, et mes lèvres remuent encore, un mot, un seul, et ce mot c'est peut-être au secours, ou peut-être maman, ou peut-être rien, et le noir m'engloutit, et le noir est doux, et le noir est vaste, et je m'y abandonne, et la dernière chose que je touche, ce n'est pas mon lobe, c'est le vide, et le vide est froid, et le vide est sans fin.

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