Share

CHAPITRE 5

Author: Trimis Lirus
last update publish date: 2026-04-09 04:23:15

VILANOVA

Je n’ai presque pas dormi.

Le peu de sommeil qui avait fini par m’emporter n’avait rien d’un repos. Ce n’était qu’un affaissement du corps, une trêve mauvaise, traversée de visages flous, de couloirs sans fin et de cette voix grave que je n’avais entendue qu’une seule fois, la veille, dans le salon, lorsqu’on m’avait annoncé qu’il viendrait.

Il sera ici ce soir.

Mon père n’avait rien ajouté après cela. Il m’avait laissée seule avec cette phrase comme on abandonne une blessure ouverte sans même faire semblant d’y poser un pansement. J’étais restée longtemps debout dans le salon vide, jusqu’à ce que les braises s’éteignent tout à fait dans la cheminée et que la pluie cesse enfin de battre les vitres. À un moment, j’avais cru entendre ma mère devant la porte. Elle n’était pas entrée.

Le matin vint trop vite.

Une lumière pâle filtrait à travers les rideaux lorsque l’on frappa à ma porte. Je n’avais pas encore quitté mon lit. J’étais assise au bord du matelas, la nuque raide, les mains jointes sur mes genoux comme si je me préparais à recevoir un verdict déjà connu.

— Entrez, dis-je.

Ce ne fut pas ma mère.

Ce fut Claire, l’une des femmes de chambre, qui baissa aussitôt les yeux en entrant avec un soin exagéré.

— Mademoiselle, madame m’a demandé de vous prévenir. La voiture sera prête dans une heure.

Je la regardai sans comprendre.

— Pour aller où ?

Elle hésita. À peine. Mais suffisamment pour que je voie qu’elle savait.

— Chez madame Valerieux, mademoiselle.

Je sentis une froideur me traverser.

Valerieux n’habillait pas les jeunes filles pour les bals ou les déjeuners de charité. Elle confectionnait les robes de celles dont le nom devait faire impression, et plus encore de celles dont la vie venait d’être décidée avant même qu’elles en connaissent les détails.

— Je ne me rendrai nulle part, dis-je.

Claire resta figée.

— Je… madame m’a dit de vous aider à vous préparer.

— Alors madame perd son temps.

Elle releva sur moi un regard inquiet, presque suppliant. Je compris aussitôt qu’elle ne craignait pas ma colère, mais celle de quelqu’un d’autre. Cette maison entière semblait désormais respirer selon une peur commune.

— Très bien, souffla-t-elle. Je vais la prévenir.

Elle sortit aussitôt.

Je restai seule quelques minutes encore, immobile, le regard fixé sur la lumière terne du tapis. Quelque part au fond de moi, une part orgueilleuse se réjouissait de résister au moins à cela. Ils voulaient me marier ? Qu’ils aient au moins la peine de forcer chacune de mes concessions. Je ne leur offrirais pas ma docilité.

Pourtant, une demi-heure plus tard, ma mère entra dans ma chambre sans frapper.

Je levai les yeux vers elle.

Elle était déjà habillée pour sortir, d’une élégance discrète qui me donna presque envie de rire. Une robe grise sobre, un collier de perles, les cheveux relevés avec cette perfection tranquille des femmes élevées à ne jamais laisser leurs émotions défaire leur apparence. Seuls ses yeux la trahissaient un peu. Ils semblaient plus éteints que d’ordinaire.

— Tu es encore en chemise de nuit, constata-t-elle.

— Vous voyez juste.

Elle referma la porte derrière elle. Pas brusquement. Rien, chez elle, n’avait jamais été brusque. Même sa froideur avait toujours eu quelque chose de poli.

— Vilanova, ne rends pas cette journée plus difficile qu’elle ne l’est déjà.

Je la regardai longuement.

— Pour qui ?

Elle détourna légèrement le visage, comme si la réponse était déjà une fatigue.

— Pour tout le monde.

— Voilà donc ce que vous venez me dire ? Que je dois collaborer à ma propre humiliation afin de préserver le confort moral de cette maison ?

Ses doigts se crispèrent sur le petit sac qu’elle tenait.

— Ce n’est pas ainsi qu’il faut voir les choses.

— Alors comment faut-il les voir ? Avec grâce ? Avec gratitude ? Avec ce sourire mondain que l’on sert aux femmes lorsqu’on les conduit là où elles n’ont jamais demandé à aller ?

Elle garda le silence.

Je sentis monter en moi une douleur plus violente encore que la colère. J’aurais presque préféré qu’elle me gifle. Au moins, il y aurait eu là une forme claire de conflit. Mais ce calme, ce refus d’entrer franchement dans la blessure, me donnait l’impression d’être déjà seule contre quelque chose de plus vaste que ma propre famille.

— Vous saviez ? demandai-je.

Elle ne répondit pas immédiatement.

Puis elle dit, très bas :

— Il y a des choses que l’on ne choisit pas.

Je me levai d’un mouvement si rapide que la chaise près de ma coiffeuse recula en grinçant.

— Cela ne répond pas à ma question.

Elle releva enfin les yeux vers moi. Et pendant une seconde, j’y vis quelque chose qui me troubla davantage que son silence : de la honte.

— Habille-toi, Vilanova.

— Mère—

— Habille-toi.

Sa voix n’avait pas haussé le ton. Pourtant, elle venait de se fermer avec une netteté que je lui connaissais peu. C’était la voix qu’elle prenait lorsqu’elle ne pouvait plus supporter d’être interrogée là où elle-même n’avait pas la force de regarder.

Je tournai le dos pour ne pas lui montrer l’humidité soudaine de mes yeux.

Je ne voulais pas pleurer devant elle. Pas aujourd’hui. Pas maintenant. Les larmes auraient eu le goût d’une supplique, et je n’avais plus rien à demander à ceux qui avaient déjà décidé de me perdre.

— Sortez, dis-je.

Un silence tomba entre nous.

Puis je l’entendis s’éloigner, ouvrir la porte, s’arrêter une seconde comme si elle allait parler, et finalement sortir sans un mot.

Une heure plus tard, j’étais assise dans la voiture familiale entre ma mère et Selene.

Mon père était à l’avant, près du chauffeur. Il n’avait pas tourné la tête une seule fois depuis que j’étais montée. Je ne voyais de lui que le profil, rigide, impeccable, et cette main posée sur sa cuisse avec trop d’immobilité pour être naturelle.

Le trajet me parut interminable.

La ville, derrière les vitres, défilait dans une indifférence presque insultante. Des passants marchaient, des commerces ouvraient, des cafés servaient les premiers clients du jour. Le monde continuait sans savoir que, dans cette voiture capitonnée, une vie entière se resserrait jusqu’à n’être plus qu’un arrangement.

Selene croisa lentement ses jambes.

Elle portait une robe ivoire au tombé impeccable, choisie avec trop de soin pour une simple sortie familiale. Son parfum léger finit par m’agacer, non parce qu’il était trop fort, mais parce qu’il l’était juste assez pour marquer sa présence comme une remarque silencieuse.

— Tu devrais au moins essayer de ne pas avoir l’air d’aller à ton propre enterrement, dit-elle finalement en observant mon reflet dans la vitre.

Je tournai lentement la tête vers elle.

— Merci pour cette délicatesse.

Elle eut un sourire presque tendre, ce qui la rendait plus dangereuse encore.

— Je dis seulement que si l’on doit te regarder toute la journée, autant que ce soit supportable.

— Selene, murmura ma mère.

— Quoi ? Je cherche à alléger l’atmosphère.

Je laissai échapper un souffle incrédule.

— Tu n’allèges jamais rien. Tu vernis le mépris, c’est différent.

Ses yeux brillèrent d’un éclat vif.

— Et toi, tu crois encore que la dignité suffit à faire de toi une exception.

Je la regardai quelques secondes sans répondre. Il y avait chez Selene une manière très particulière de blesser : elle ne frappait jamais là où cela saigne immédiatement. Elle choisissait l’endroit où la douleur mettrait quelques minutes à monter.

— Au moins, dis-je enfin, je ne souris pas quand on m’emmène à l’abattoir.

Ma mère ferma les yeux.

— Cela suffit.

Le reste du trajet se passa dans un silence épais.

Lorsque la voiture s’arrêta enfin devant la maison de couture Valerieux, j’eus un instant l’impression absurde qu’il me serait possible de refuser encore. De rester dans la voiture. De croiser les bras. De forcer tout le monde à me porter à l’intérieur s’ils le voulaient vraiment.

Mais mon père descendit le premier, contourna la voiture et ouvrit lui-même ma portière.

Je levai les yeux vers lui.

Il me tendit la main.

Je ne la pris pas.

Je descendis seule.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • LA MARIÉE DU DIABLE NOIR    CHAPITRE 147

    SELENE Les couloirs du domaine étaient déserts quand je sortis de ma chambre. La nuit était tombée depuis longtemps, mais je n'avais pas dormi. Je n'avais pas pu. Les nouvelles étaient arrivées quelques heures plus tôt, comme un coup de poing dans l'estomac : Vilanova avait disparu. Enlevée. Emmenée par des hommes qui n'avaient pas laissé de traces, pas de message, pas de revendication. Juste un vide, une absence, un silence qui hurlait plus fort que tous les cris.Je n'avais pas pleuré. Pas tout de suite. Je m'étais assise sur le bord de mon lit, les mains serrées sur mes genoux, le regard fixé sur le mur. Les heures avaient passé, lentes, interminables, et je les avais comptées une par une, comme on compte les battements de son propre cœur.Je pensais à elle. À Vilanova. À cette sœur que j'avais passée des années à haïr, à jalouser, à mépriser. Cette sœur qui avait tout reçu sans jamais le demander. Cette sœur qui avait été choisie, protégée, aimée, alo

  • LA MARIÉE DU DIABLE NOIR    CHAPITRE 146

    VILANOVA L'obscurité avait une texture, ici. Elle n'était pas simplement l'absence de lumière. Elle était une présence, dense et humide, qui vous enveloppait comme un linge froid. Elle avait une odeur — de poussière, de moisissure, de bois pourri, et de quelque chose d'autre, plus ancien, plus trouble. Une odeur de secrets que les murs avaient absorbés au fil des années.Je ne savais pas depuis combien de temps j'étais là. Les minutes, les heures — elles s'étaient dissoutes dans cette noirceur qui semblait vouloir m'engloutir. Mes poignets étaient liés derrière mon dos, la corde rude contre ma peau, irritant mes poignets à chaque mouvement. Ma bouche était libre, mais je n'avais pas parlé depuis qu'ils m'avaient enfermée. À quoi bon ? Les murs n'avaient pas d'oreilles, et ceux qui m'avaient amenée ici ne méritaient pas ma voix.La porte s'ouvrit. Une lumière crue, venue du couloir, me frappa en plein visage. Je clignai des yeux, aveuglée un instant, senta

  • LA MARIÉE DU DIABLE NOIR    CHAPITRE 145

    KAELENLa première heure fut celle du déni. Je ne voulais pas y croire. Je ne pouvais pas y croire. Elle m'avait promis de rentrer avant la nuit, de rester en contact, de ne pas s'aventurer trop loin. Elle n'avait pas rompu ses promesses. Pas elle. Pas Vilanova.J'attendis. Je regardai les aiguilles de l'horloge tourner avec une lenteur insupportable. Dix-neuf heures. Vingt heures. Vingt et une heures.Ses affaires étaient encore dans la chambre. Sa robe préférée, suspendue dans l'armoire. Son parfum, sur la coiffeuse. Ces petits riens qui disaient qu'elle était là, qu'elle allait revenir. Je les regardai comme on regarde des reliques, des preuves que quelqu'un a existé. Mais l'existence n'est pas une promesse de retour.Vingt-deux heures. Je n'attendis plus.Je pris mon téléphone, composai son numéro. La sonnerie résonna, vide, sans réponse. Je rappelai. Encore. Encore. Rien.Je sortis de la chambre en courant, mes pas martelant

  • LA MARIÉE DU DIABLE NOIR    CHAPITRE 144

    VILANOVA Les jours qui suivirent la conférence de presse furent un tourbillon. Des appels, des messages, des demandes d'interviews. Des avocats qui me contactaient pour m'offrir leurs services, des familles qui voulaient s'associer à mon nom, des ennemis qui tentaient de me faire taire par des menaces voilées. Le monde s'était ouvert devant moi, et avec lui, une marée que je n'avais pas anticipée.Je ne m'y étais pas préparée. Personne ne s'y prépare.Kaelen avait renforcé la sécurité autour du domaine. Des gardes patrouillaient jour et nuit, des caméras surveillaient chaque accès, des hommes en noir se tenaient devant les portes comme des sentinelles silencieuses. Mais malgré cette protection, je sentais que quelque chose n'allait pas. Une ombre. Une présence. Un regard que je ne voyais pas, mais que je sentais.Je me disais que c'était la paranoïa, la fatigue, le stress de ces jours passés à révéler des secrets que j'avais portés trop longtemps. Mais au fond de moi, une voix me mur

  • LA MARIÉE DU DIABLE NOIR    CHAPITRE 143

    VILANOVA La nuit était tombée sur le domaine quand je quittai le cabinet d'Isadora.Je ne me souvenais pas avoir traversé les couloirs. Je ne me souvenais pas avoir descendu les escaliers, ni avoir poussé la porte du jardin. Mon corps avait agi sans moi, comme si une partie de moi, plus ancienne et plus instinctive, avait pris le relais pendant que mon esprit tournait encore autour des mots qu'Isadora avait prononcés.Il a choisi sa vie à elle.Alaric.Mon père.L'homme que j'avais imaginé mort, disparu, effacé. L'homme que j'avais pleuré sans le connaître, que j'avais haï sans le rencontrer. Et maintenant, je découvrais qu'il était vivant. Qu'il avait vécu, caché, pendant que ma mère mourait. Qu'il avait choisi sa survie plutôt que l'amour qu'il lui portait.Je m'arrêtai au milieu du jardin, les mains serrées sur les bras, le regard fixé sur la fontaine noire qui se dressait au loin, immobile et silencieuse. La lune éc

  • LA MARIÉE DU DIABLE NOIR    CHAPITRE 142

    VILANOVA Il y a des moments où l'on croit que la vérité va vous libérer. On s'imagine qu'enfin, quand elle sera posée sur la table, nue et crue, on pourra respirer, avancer, tourner la page. C'est une illusion que l'on entretient, parce que la vérité, elle, ne libère jamais proprement. Elle écrase. Elle pèse. Elle vous laisse à terre, à regarder les morceaux de ce que vous croyiez être. C'était cela que je ressentais en franchissant le seuil du cabinet d'Isadora, cette lourdeur dans la poitrine, cette certitude que rien ne serait plus jamais comme avant. Je n'avais pas frappé. Je n'avais pas annoncé ma venue. J'étais entrée comme on entre dans un champ de bataille : avec la peur au ventre et la détermination dans les veines. Kaelen m'avait dit ce qu'Auguste lui avait révélé. Il avait voulu me protéger encore une fois, me dire qu'il allait s'en occuper, qu'il allait lui parler, qu'il allait gérer. J'avais ref

  • LA MARIÉE DU DIABLE NOIR    CHAPITRE 2

    VILANOVA — Alors dites-le-moi.— Je ne peux pas.Je le regardai sans le reconnaître.— Non, rectifiai-je. Vous ne voulez pas.Ses mâchoires se contractèrent.Pendant une seconde, j’aperçus en lui l’homme d’affaires, celui qui impose, qui tranche, qui n’explique pas. Mais cette façade ne tenai

  • LA MARIÉE DU DIABLE NOIR    CHAPITRE 1

    VILANOVALa pluie tombait depuis le matin.Elle ne frappait pas les vitres avec violence ; elle glissait dessus avec une obstination froide, comme si le ciel s’était installé pour durer, pour peser sur la maison entière et lui rappeler qu’il existe des jours où la lumière renonce sans faire de bru

  • LA MARIÉE DU DIABLE NOIR    CHAPITRE 6

    VILANOVA Son regard glissa sur moi une seconde, puis s’écarta. C’était désormais sa manière de supporter ce qu’il avait fait : ne pas me regarder assez longtemps pour y voir ma condamnation. À l’intérieur, tout respirait le luxe discret, la perfection étudiée, l’humiliation rendue belle. Les tis

  • LA MARIÉE DU DIABLE NOIR    CHAPITRE 4

    KAELENDes yeux qui ne supplieraient pas aisément.Je n’aimais pas cela.— Tu regardes cette photographie comme un homme qui voudrait y trouver une faute, dit Lysandre.— Il y en a toujours une.— Pas forcément chez elle.Je ne répondis pas.Il s’approcha enfin du bureau, jeta un regard au po

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status