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CHAPITRE 4

Autor: Trimis Lirus
last update Data de publicação: 2026-04-09 04:16:13

KAELEN

Des yeux qui ne supplieraient pas aisément.

Je n’aimais pas cela.

— Tu regardes cette photographie comme un homme qui voudrait y trouver une faute, dit Lysandre.

— Il y en a toujours une.

— Pas forcément chez elle.

Je ne répondis pas.

Il s’approcha enfin du bureau, jeta un regard au portrait, puis à moi.

— Est-ce qu’elle sait ?

— Non.

— Est-ce qu’elle pressent quelque chose ?

— Probablement.

— Et tu vas quand même te présenter devant elle ce soir comme si ce mariage n’était qu’un accord de plus entre deux familles malades de leur propre orgueil ?

Je reposai la photographie.

— Je vais me présenter devant elle comme il est nécessaire de le faire.

— C’est-à-dire ?

— Avec clarté. Sans explication inutile. Sans place pour l’illusion.

Lysandre laissa échapper un souffle amusé, mais sans gaieté.

— Ta version de la clarté a toujours quelque chose de chirurgical.

— Les choses coupées net guérissent mieux que celles que l’on laisse pourrir.

— Pas toutes.

Je refermai le dossier.

— Ce débat est terminé.

Il me regarda encore quelques secondes avant de déposer son verre vide.

— Très bien. Alors parlons d’autre chose. Si elle refuse ?

— Elle ne refusera pas.

— C’est optimiste, venant de toi.

— Ce n’est pas de l’optimisme. C’est une lecture du rapport de force.

— Et si elle préfère la révolte à la prudence ?

Je marquai une pause.

Cette possibilité, je l’avais déjà envisagée. Pas comme un risque théorique. Comme une réalité probable. J’avais lu assez de choses sur son père pour comprendre ce qu’une fille élevée dans une maison pareil pouvait devenir : soit un reflet soumis de la peur des autres, soit une résistance plus silencieuse et donc plus difficile à plier.

— Alors elle apprendra, dis-je.

— À obéir ?

Je relevai les yeux vers lui.

— À survivre.

Le mot resta entre nous.

Cette fois, Lysandre ne chercha pas à le tourner en ironie. Il me connaissait assez pour entendre dans une phrase ce que je refusais d’expliquer. Il savait quand mon langage changeait d’axe, quand une affaire cessait de relever de l’intérêt pour toucher à autre chose. Il ne prononça pourtant aucun nom. Ni celui que j’évitais. Ni celui qui régnait encore dans certaines pièces du domaine comme une présence qu’aucune année n’avait réellement effacée.

Il s’éloigna du bureau et rejoignit la fenêtre.

— Les choses reviennent toujours, finit-il par dire.

— Pas si on les enterre correctement.

— Tu sais aussi bien que moi que ce n’est pas vrai.

Je n’aimais pas cette conversation. Non parce qu’elle me déstabilisait, mais parce qu’elle me rapprochait de zones que je tenais fermées avec plus de soin que le reste.

Je rassemblai les dossiers avec méthode.

— L’entretien de ce soir n’est pas négociable, dis-je. La sécurité reste discrète. Je ne veux ni agitation visible, ni intervention inutile. Les Dersis doivent croire qu’ils conservent encore une forme de dignité.

Lysandre se retourna.

— Tu fais donc dans la délicatesse ?

— Je fais dans l’efficacité.

— Ce n’est pas incompatible, parfois.

— Chez moi, si.

Il sourit à peine, puis hocha la tête.

— Très bien. Je m’occupe du reste.

Il se dirigea vers la porte, mais s’arrêta avant de sortir.

— Une dernière chose.

Je ne répondis pas. Il prit cela pour une permission.

— Fais attention à ne pas confondre ce que tu veux réparer avec ce que tu es en train de répéter.

Cette fois, mon silence fut plus dur.

Lysandre comprit qu’il était allé assez loin. Il ouvrit la porte et quitta le bureau sans ajouter un mot.

Je restai seul.

Le calme revint aussitôt, plus compact encore qu’avant.

Je contournai le bureau et repris place dans le fauteuil. Mes doigts se posèrent à plat sur le cuir sombre du sous-main. Il y avait des jours où les objets paraissaient plus sûrs que les êtres. Ils ne mentent pas. Ils ne supplient pas. Ils ne réveillent rien.

J’ouvris de nouveau l’enveloppe et repris la photographie.

Je la regardai plus longuement cette fois.

Les gens pensent souvent que la ressemblance tient aux traits. À la courbe d’une bouche. À la structure d’un visage. À une couleur de cheveux. C’est une erreur de débutant. Ce qui revient vraiment, ce n’est pas cela. C’est une manière de tenir la tête. Un silence particulier au fond du regard. Une retenue qui contient déjà une forme de défi.

Je laissai mon pouce glisser près du bord cartonné du portrait, sans le toucher davantage.

Vilanova Dersis.

On l’avait élevée dans l’ignorance. Protégée ou tenue à l’écart, selon le point de vue. Les hommes de sa famille avaient cru qu’en déplaçant des actes, en modifiant quelques vérités, en se retranchant derrière l’argent et le temps, ils finiraient par rendre certaines choses inaccessibles.

Ils s’étaient trompés.

Personne n’échappe réellement au passé. Certains ne font que retarder l’instant où il revient prendre sa part.

J’aurais dû ne voir en elle qu’un levier.

Une présence nécessaire.

Une pièce à déplacer avec précision sur un échiquier déjà ancien.

Je m’étais préparé à cela.

À la logique.

À la maîtrise.

À la froideur.

Tout ce qui m’avait permis de tenir debout jusque-là.

Pourtant, tandis que je fixais encore ce portrait, un détail en elle vint heurter quelque chose que je croyais muré depuis longtemps. Pas sa beauté. Pas sa jeunesse. Certainement pas cette fragilité apparente que tant d’hommes prennent à tort pour une invitation à dominer.

Non.

Ses yeux.

Cette manière d’avoir le regard clair sans être innocent. Ce mélange impossible de retenue et de feu silencieux. Cette impression, presque insupportable, qu’en la regardant trop longtemps je ne voyais pas seulement une femme promise par contrat, mais la trace vivante d’une faute ancienne revenue se tenir devant moi avec un autre nom.

Je sentis ma mâchoire se tendre.

Je détestais quand la mémoire empruntait le visage des vivants.

Le bureau était parfaitement calme. Au loin, quelque part dans l’aile principale, une horloge sonna l’heure avec lenteur. Le jour déclinait déjà derrière la pluie.

Ce soir, j’irais chez les Dersis.

Je verrais Vilanova pour la première fois autrement qu’à travers du papier, des chiffres et des récits incomplets. Je lui parlerais. Je lirais dans son silence ce qu’on lui avait appris à cacher, ce qu’elle ignorait encore, ce qu’elle soupçonnait peut-être sans pouvoir le nommer.

Et je saurais.

Je devais savoir si ce trouble n’était qu’une coïncidence du regard, ou le retour plus cruel d’une histoire que personne n’aurait dû me forcer à revivre sous une autre forme.

Je baissai les yeux vers la photographie une dernière fois.

Puis, sans même entendre le son de ma propre voix avant qu’il ne s’échappe, je murmurai :

— Elle a ses yeux.

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