LOGINSELENE
J'ai toujours su voler sans faire de bruit.Pas des objets, au début.Des regards.Des silences.Des détails que les autres laissaient tomber entre deux phrases comme s'ils n'avaient aucune importance.Dans les familles comme la mienne, les enfants apprennent très tôt que tout ce qui se dit clairement est déjà presque inutile. La vraie matière des maisons bien élevées se tient ailleurs : dans les hésitations, dans les portes refermKAELENIl existe des colères qu'on peut employer.On les prend, on les aiguise, on les dirige vers une cible utile, et elles font le travail. Elles coupent net. Elles rétablissent les distances. Elles permettent à un homme de garder le visage froid tout en donnant aux autres la mesure exacte de ce qu'il ne tolérera pas.Puis il existe les autres.Celles qui ne servent à rien parce qu'elles ne visent plus un adversaire extérieur, mais un point de faille à l'intérieur de la maison même. Celles-là sont plus dangereuses. Pas parce qu'elles sont plus violentes. Parce qu'elles vous obligent à reconnaître que le désordre ne vient plus du dehors seul, mais des murs que vous croyiez encore capables de le contenir.C'est dans cet état-là que j'allai trouver ma mère.Je sortais des appartements de Vilanova. J'y laissais derrière moi un feuillet jauni, un nom, une mention incomplète sur un enfant déplacé avant l'aube, et le sentiment de plus
VILANOVA Non.Je rapprochai la lampe.Sous le prénom et la date, une autre mention apparaissait. Plus difficile à lire, l'encre étant plus pâle, le coin du papier plus usé. Je déchiffrai lentement. Une partie manquait, arrachée avec le reste du document. Mais ce qui subsistait suffisait déjà à me faire comprendre que je ne tenais pas entre les mains un souvenir sans portée.Ce n'était pas un simple nom conservé.C'était une annotation liée à un événement.Une naissance.Ou un passage.Ou un transfert.Le mot exact m'échappait encore parce que la moitié de la phrase avait disparu, mais le sens, lui, montait déjà en moi comme une évidence empoisonnée.Je pris une grande inspiration.Puis je recommençai depuis le début, plus lentement, comme si en lisant mieux j'allais réussir à garder mon calme.AureliaUne date.Puis quelques mots dispersés.Un terme presque effacé qui évoqu
VILANOVA Il me ramena jusqu'à mes appartements sans me toucher. Je ne sais pas pourquoi ce détail m'a frappée avec autant de force. Peut-être parce qu'entre Kaelen et moi, tout semblait désormais reposer sur cette frontière étrange : il n'avait pas besoin de poser la main sur moi pour me déplacer. Sa voix suffisait. Son regard aussi. Sa colère, surtout, lorsqu'elle se tenait froide au lieu d'éclater. Je marchais devant lui dans les couloirs du domaine avec le papier serré dans ma main et l'impression de porter, en même temps, une preuve et une blessure. Il n'essaya pas de me le reprendre. Ce fut peut-être cela, au fond, le plus troublant. Comme s'il savait déjà que ce feuillet ne pouvait plus être ôté de moi sans provoquer quelque chose de pire encore. Comme s'il avait compris qu'à partir du moment où j'avais vu le nom d'Aurelia surgir seul, entier, au fond d'un tiroir oublié, il ne s'agissait plus d'un simp
KAELEN Vilanova se tenait près du vieux classeur, un feuillet jauni dans la main.Elle se retourna aussitôt en m'entendant.Je la vis d'abord comme une silhouette prise sur le fait : robe sombre, cheveux défaits, genoux encore un peu marqués par la poussière du tiroir qu'elle avait forcé, regard plus brillant qu'à l'ordinaire sous l'effet de l'adrénaline. Puis je vis autre chose. Le papier. Le nom que je pouvais presque deviner de là où j'étais. L'intensité de son visage. Et, derrière tout cela, cette impression de plus en plus insupportable qu'elle avançait au milieu du passé comme si le passé lui-même, décidément, se souvenait de son corps.Je refermai doucement la porte derrière moi.Pas de bruit.Je ne hausse jamais la voix quand la situation devient réellement grave.— Donnez-moi ça, dis-je.Elle jeta un coup d'œil au papier, puis releva les yeux vers moi.— Non.Une réponse simple. Sans
KAELEN Les maisons anciennes ne se trahissent presque jamais par ce qu'elles montrent.Elles se trahissent par ce qu'elles cessent soudain de retenir.Une porte qu'on croyait condamnée et dont la serrure cède trop bien. Une lampe qu'on avait l'habitude de laisser éteinte et qui brûle encore au détour d'un couloir. Une clé cachée au bon endroit. Un tiroir trop facile à ouvrir. Un silence trop exact pour être innocent. Le désordre véritable, dans les maisons comme la mienne, ne ressemble pas à une irruption. Il ressemble à une autorisation minuscule, donnée au mauvais moment à la mauvaise personne.Quand j'ai vu la dalle déplacée au pied du banc, j'ai compris une chose avec une netteté glaciale : on n'avait pas seulement voulu que Vilanova atteigne la fontaine.On avait voulu qu'elle en reparte avec quelque chose.Le problème n'était donc plus seulement sa colère, ni même sa curiosité. Le problème, c'était l'intelligence de la mai
VILANOVA J'entrai.La pièce était petite.Aucune fenêtre.Juste un plafond bas, des murs couverts d'un papier ancien jauni par le temps, et deux lampes murales que l'on pouvait encore allumer à la main. Je n'osai pas les toucher tout de suite. J'avançai de quelques pas dans la pénombre, laissant mes yeux s'habituer à la forme des choses.Ce n'était pas un refuge.Cette pensée me vint immédiatement, avec une netteté presque décevante.Tout, chez moi, depuis des jours, cherchait parfois encore à croire qu'au bout du domaine, sous ses interdits et ses murs trop bien gardés, il existait peut-être une pièce qui me parlerait enfin avec douceur. Un lieu où la vérité aurait la grâce de se déposer sans violence. Un endroit préparé par une femme morte pour celle qui viendrait après elle.Cette pièce n'avait rien de cela.Elle portait l'utilité froide des espaces faits pour dissimuler.Une table étroite
VILANOVAJe n'aurais pas dû mentir.Je le sus à l'instant même où le mot rien franchit mes lèvres et vint se déposer entre Kaelen et moi avec toute l'insuffisance d'une défense déjà morte.La marque sur mon poignet parlait d'elle-même.Je la voyais à présent av
KAELENJe remarque toujours les mains.C'est une habitude ancienne. Peut-être plus qu'une habitude. Une discipline. Les visages mentent trop facilement. Les voix apprennent vite à se tenir. Les corps eux-mêmes finissent par imiter ce qu'on attend d'eux. Mais les mains trahissent
VILANOVAJe restai seule avec Kaelen.Ou aussi seule qu'on peut l'être lorsque tout dans un homme semble vouloir réduire la distance sans jamais la franchir tout à fait.— Vous appréciez décidément les conversations privées, dit-il.— Vous préférez sans doute q
VILANOVANous entrâmes dans le grand salon.La musique nous frappa la première. Un quatuor installé près des fenêtres jouait une pièce lente, raffinée, admirablement vide de tout ce qui aurait pu aider à respirer. Les lustres répandaient une lumière dorée sur les épaules, les bi







