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Le soleil de Sicile cogne déjà contre mes volets clos, mais la fraîcheur de la climatisation maintient ma chambre dans une atmosphère de morgue. Mercedes est venue tôt. Elle n’a pas dit un mot en appliquant les compresses glacées sur les zébrures violacées qui barrent mes cuisses. Elle a juste baissé les yeux, habituée au silence complice qui règne dans cette maison.
Je me tiens debout devant mon immense dressing. Ma mère a déjà fait livrer une robe. Une pièce de soie ivoire, virginale, col montant, manches longues. Le message est clair : cache ta honte, sois la sainte que l’on vend au diable.
Je l’enfile. Le tissu glisse sur ma peau comme une insulte. Je me maquille avec une précision chirurgicale. Je creuse mes pommettes, j’assombris mes paupières pour rendre mon regard plus dur, plus impénétrable. Je ne suis pas une mariée, je suis une guerrière qui endosse son armure.
Le vrombissement d’un moteur puissant déchire le silence de la propriété. Puis un autre. Un cortège.
Je m’approche de la fenêtre et entrebâille le volet. Trois SUV noirs aux vitres teintées remontent l’allée de gravier blanc. Ils s’arrêtent devant le perron avec une synchronisation militaire.
Un homme en sort.
Il ne ressemble pas aux vieux mafieux bedonnants qui entourent mon père. Il est jeune, athlétique, vêtu d’un costume noir taillé sur mesure qui souligne la largeur de ses épaules. Ses cheveux sont sombres, sa peau mate, et même d’ici, je peux deviner l’aura de danger qui émane de lui. Il ne marche pas, il possède le sol qu’il foule.
Léo Vitiello.
Mon futur mari. Mon propriétaire.
On frappe à ma porte. La voix de ma mère, mielleuse et autoritaire, traverse le bois :
— Sofia, descends. Il est là. Ne le fais pas attendre.
Je prends une profonde inspiration, mes ongles s’enfonçant dans la paume de mes mains. Je jette un dernier regard à mon piano dans le coin de la pièce, mon seul ami, mon seul témoin.
Je descends l’escalier de marbre, le dos bien droit malgré la brûlure de mes blessures. Mon père est déjà là, dans le grand salon, affichant son plus faux sourire de patriarche. À côté de lui, Léo se tient debout, une flûte de champagne à la main qu’il ne boit pas.
Quand mes talons claquent sur la dernière marche, il se tourne vers moi. Ses yeux d’un gris d’orage, presque métalliques me parcourent de la tête aux pieds avec une impudeur révoltante. Ce n’est pas le regard d’un homme charmé. C’est le regard d’un acheteur qui vérifie la qualité de la marchandise.
— Sofia, commence mon père d’une voix joviale qui me donne la nausée, je te présente Léo Vitiello.
Léo s’avance. Il ne me baise pas la main. Il se contente de s’arrêter à quelques centimètres de moi, envahissant mon espace vital de son parfum boisé et d’une odeur de tabac froid.
— Tu es plus petite que sur les photos, dit-il, sa voix basse et rauque vibrant jusque dans mon ventre.
Il tend la main et, avant que je puisse reculer, ses doigts serrent mon menton pour m’obliger à soutenir son regard. Ses yeux descendent un instant vers mon cou, là où le col montant de ma robe cache les traces de la veille. Un sourire cruel étire ses lèvres.
— Mais tu as les yeux d’une femme qui a envie de mordre. J’aime ça. On s’ennuie vite avec les agneaux.
Le rire de mon père résonne dans le salon, un son gras et complice qui me donne envie de vomir. Il est fier de lui. Il pense qu’il vient de livrer le produit parfait : une fille avec juste assez de piquant pour amuser le prédateur, mais déjà assez brisée pour ne pas s’enfuir.
— Elle a le sang chaud, c’est une Balsamo ! lance mon père en tapant amicalement sur l’épaule de Léo. Mais ne t’inquiète pas, Léo, elle sait où est sa place. On y a veillé.
Le regard de Léo ne quitte pas le mien. Ses doigts pressent un peu plus fort mon menton, m’obligeant à rester ancrée dans son sillage glacé. Il a entendu le sous-entendu de mon père. Il sait exactement ce que “veiller à sa place” signifie dans nos familles.
— Oh, je n’en doute pas, répond Léo sans lâcher ma peau.
Il se penche vers mon oreille, son souffle chaud contrastant avec la froideur de ses yeux.
— Ton père pense t’avoir dressée, Sofia. Mais moi, je vois encore l’incendie derrière tes pupilles.
Il recule d’un pas, me libérant enfin de sa prise, mais son regard descend sur ma silhouette avec une lourdeur insupportable.
— Lucien, je ne suis pas venu ici pour boire du champagne tiède. Je veux marcher. Sofia va me montrer les jardins. Seule.
Ce n’est pas une demande. C’est un ordre. Ma mère s’empresse d’acquiescer avec un sourire obséquieux.
— Bien sûr, Léo ! Sofia, emmène ton fiancé voir les roseraies. C’est le moment idéal.
Je sens le poids de la ceinture de la veille mordre mes cuisses à chaque mouvement, mais je ne cille pas. Je me tourne vers la porte-fenêtre sans un mot, sentant l’ombre massive de Léo Vitiello s’attacher à mes pas.
Une fois dehors, loin des regards de mes parents, le silence devient oppressant. Le gravier crisse sous nos pas. Léo marche les mains dans les poches, d’une allure prédatrice, m’obligeant à presser le pas pour ne pas paraître traîner derrière lui.
— Tu ne parles pas beaucoup, petite chose, finit-il par dire en s’arrêtant brusquement devant une fontaine. Tu as peur que si tu ouvres la bouche, tu te mettes à hurler ? Ou peut-être que tu préfères chanter ?
Je m’immobilise, le cœur manquant un battement. Comment sait-il pour le chant ?
— Je n’ai rien à vous dire, Monsieur Vitiello.
— “Monsieur” ? Il va falloir t’habituer à m’appeler autrement. Dans un mois, je serai celui qui décidera de l’heure à laquelle tu te lèves et de celle à laquelle tu te couches.
Il s’approche de moi, si près que je sens la chaleur de son corps traverser ma robe.
— Dis-moi, Sofia... Est-ce que ça te fait mal quand tu marches ? J’ai vu la manière dont tu as descendu l’escalier. Ton père a la main lourde pour un homme de son âge. Presque autant que moi lorsqu'on me contredit !
ÉPILOGUE : LA ROSE ET L’HORIZONLe soleil de la Méditerranée caresse le pont en teck du yacht avec une douceur presque irréelle, une chaleur dorée qui semble vouloir laver les derniers vestiges de noirceur ancrés dans ma mémoire. Ici, loin du tumulte de Palerme, des complots de couloir et des effluves métalliques du sang, l’air ne sent que le sel, l’iode et la liberté. Le navire fend les vagues avec un ronronnement apaisant, un rythme régulier qui cadence notre fuite vers un horizon où plus rien ne peut nous atteindre.Je suis installée dans un large fauteuil de cuir blanc, une brise légère jouant dans mes cheveux, emportant avec elle les derniers échos des hurlements de la clinique. Contre mon sein, un petit miracle de vie respire doucement. Son cœur bat cont
SOFIALa lame du scalpel brille sous les projecteurs du bloc, reflétant la terreur pure qui décompose le visage de Léo. Il pleure, il bave, il rampe comme le rat qu’il a toujours été derrière ses costumes à trois pièces.— Tu voulais me faire souffrir, Léo ? Mon murmure est un sifflement glacial qui semble pétrifier l’air. Regarde-moi bien. Tu te croyais supérieur à moi à cause de ça...Je sens le regard de Vince sur moi, son étonnement presque palpable lorsqu’il me voit m’agenouiller près de cet homme brisé. Ce n’est pas de la pitié. C’est de l’anatomie. D’un geste sec, d’une précision chirurgicale que la haine rend infaillib
SOFIALa lame du scalpel brille sous les projecteurs du bloc, reflétant la terreur pure qui décompose le visage de Léo. Il pleure, il bave, il rampe comme le rat qu’il a toujours été derrière ses costumes à trois pièces.— Tu voulais me faire souffrir, Léo ? Mon murmure est un sifflement glacial qui semble pétrifier l’air. Regarde-moi bien. Tu te croyais supérieur à moi à cause de ça...Je sens le regard de Vince sur moi, son étonnement presque palpable lorsqu’il me voit m’agenouiller près de cet homme brisé. Ce n’est pas de la pitié. C’est de l’anatomie. D’un geste sec, d’une précision chirurgicale que la haine rend infaillib
VINCELes portes de l’ascenseur de service s’ouvrent dans un sifflement hydraulique. Je sors le premier, mon arme au poing, le silencieux pointé vers l’avant. Luca est juste derrière moi, couvrant l’autre angle. L’odeur du désinfectant me brûle les narines, mais c’est l’adrénaline qui consume mes veines.Le couloir est désert, évacué par l’alarme que Luca a déclenchée. On avance comme des ombres. Les voyants de sécurité clignotent en rouge, baignant les murs blancs d’une lueur de boucherie.— Le bloc 4, souffle Luca.Je n’ai pas besoin qu’il me le dise. Je sens sa présence. Je sens l’odeur de la trahison d
SOFIA— Alors, ma chérie ? Prête pour le grand nettoyage ?Léo me lance cette question avec une désinvolture qui me glace le sang. Dans son regard, je ne suis déjà plus une femme, mais un chantier qu’on s’apprête à livrer.— Dans deux heures, tu seras enfin digne d’être ma femme, poursuit-il en caressant le revers de son costume coûteux. Mais je me demande si je ne vais pas demander à mon ami John de te marquer au fer rouge juste après... après ton réveil, évidemment. Je veux que tu sois bien consciente, que tu sentes précisément ce que cela fait de m’appartenir.L’idée de la brûlure, de cette nouvelle cicatrice qu’il veut imposer sur les débris de la précédente, devrait me faire hurler. Mais je reste de marbre. Je le regarde, et pour la première fois depuis des jours, je ne baisse pas les yeux. Je puise dans ma haine une force que je ne soupçonnais pas. Je ne suis plus la proie, je suis le témoin de sa fin prochaine.À quelques pas de nous, je vois l’infirmière vacataire vérifier dis
VINCELe moteur de la caisse ronronne dans le parking souterrain de cette planque anonyme que Luca a dégotée. C’est un sous-sol humide, qui pue le béton froid et l’essence, à moins de dix minutes de la clinique. Parfait pour un départ rapide. Parfait pour une exécution.Je descends de la voiture, chaque mouvement me rappelant que mon corps est encore une dentelle de points de suture. Mais l’adrénaline est un anesthésiant puissant. Je ne sens plus la déchirure dans mon épaule, je ne sens que le poids de mon arme contre ma hanche.Luca sort du coffre deux sacs de sport noirs. Il en jette un sur le capot.— Voilà ton équipement. Silencieux, munitions, et les plans que







