MasukSOFIA
Je sens mon sang se glacer. Ses paroles ne sont pas une mise en garde, c’est une promesse de possession brutale. Je lève les yeux vers lui, refusant de baisser la tête malgré la peur qui me tord les entrailles.
— Vous ne me connaissez pas, Monsieur Vitiello. La douleur ne m’effraie pas.
Il laisse échapper un rire sombre, un son qui ne monte pas jusqu’à ses yeux d’acier. Il réduit l’espace entre nous jusqu’à ce que son torse frôle ma poitrine. Je peux sentir l’odeur de son parfum cher mêlée à celle, plus sauvage, de sa peau.
— C’est ce que nous allons voir, Sofia. La douleur est une excellente enseignante, mais l’humiliation l’est encore plus. Et je soupçonne que tu es bien trop fière pour ton propre bien.
Il tend la main et attrape une mèche de mes cheveux, l’enroulant lentement autour de son index, me forçant à rester immobile.
— Ton père m’a dit que tu voulais devenir chanteuse. Un talent inutile pour une femme de ta position. À partir d’aujourd’hui, ta seule voix sera celle que j’autoriserai. Tes seuls chants seront ceux que tu murmureras dans mon oreille, entre deux gémissements.
Ses doigts glissent de mes cheveux à ma mâchoire, sa peau rude contre la mienne.
— Dis-le, Sofia. Dis mon nom. Je veux l’entendre avant de rentrer annoncer à ton père que je t’embarque avec moi dès ce soir.
Mon cœur rate un battement.
— Ce soir ? Mais... le mariage est dans un mois !
— Je n’ai pas l’habitude d’attendre pour ce qui m’appartient. Tu vas faire tes valises. Tu finiras ton “éducation” chez moi, à Palerme. Alors dis mon nom.
Je redresse le menton, puisant dans mes dernières forces pour ne pas trembler.
— Jamais mon père ne dira oui. Lui et maman ne voudront jamais que je vienne chez vous avant le mariage. Pour mon honneur.
Il éclate d’un rire rauque, un son méprisant qui résonne contre les murs de pierre de la fontaine.
— Comme si une fille de ta trempe était encore assez pure pour s’inquiéter de son honneur... Tu crois que je suis dupe ?
— Oui, Monsieur, je pense à mon honneur ! craché-je, révoltée par son insinuation. On ne va pas vivre chez un homme avant d’être unis par les liens du mariage. C’est la tradition, et c’est ma dignité.
Léo s’arrête de rire brusquement. Son visage devient un masque de pierre. Il fait un pas vers moi, réduisant l’espace jusqu’à ce que je sois acculée contre le rebord gelé de la fontaine. Il pose ses deux mains de chaque côté de mes hanches, me prisonnière de son corps massif.
— Ta dignité m’appartient désormais, Sofia. Ton père m’a déjà vendu ton “honneur” en échange de la protection de mes ports. Quant à ton pucelage... que tu l’aies encore ou non n’est qu’un détail technique. Je compte bien vérifier moi-même ce soir, dans mon lit à Palerme.
Il se penche, ses lèvres effleurant presque les miennes, son souffle chargé d’une menace sombre.
— Et pour ton père ? Il a déjà accepté. Il est trop heureux de se débarrasser d’une fille turbulente avant qu’elle ne fasse une bêtise qui ruinerait son contrat. À ses yeux, tu es déjà chez moi.
Je sens les larmes monter, mais je les refoule. Je refuse de lui donner ce plaisir.
— Je vous déteste.
— Bien, murmure-t-il avec un sourire carnassier. La haine est une émotion bien plus chaude que l’indifférence. Elle me tiendra compagnie pendant le trajet. Maintenant, dis mon nom. Sinon, je t’emmène sans tes valises. Et dès que nous serons chez moi, je te mettrai à nu et je te prendrai par ton vilain petit trou, laissant l’autre — ton précieux honneur — intact pour le mariage.
L’insulte est de trop. Le dégoût et la rage explosent dans ma poitrine, balayant la peur. C’est plus fort que moi. Ma main part toute seule, cinglant son visage dans un claquement sec qui déchire le silence du jardin.
Le choc me fait mal aux doigts. Sa tête a peine pivoté sous l’impact.
SOFIASofiaJe recule d’un pas. Mon dos heurte le guichet en bois vermoulu. L’homme derrière la vitre a disparu – volatilisé dans l’ombre comme s’il avait senti le danger avant moi. Les néons du quai clignotent au-dessus de nos têtes, jetant des éclats bleus et blancs sur le visage d’Antonio. Il est calme. Trop calme. Ses yeux noirs brillent d’une lueur presque amusée, comme s’il assistait à un spectacle qu’il a lui-même mis en scène.— Tu nous as bien amusés, ce soir, dit-il d’une voix posée, presque douce.Les deux autres avancent, lentement, en arc de cercle. Des loups qui savent que leur proie n’a plus vraiment où fuir. L’un d’eux – un type massif avec une cicatrice qui barre sa joue gauche – fait craquer ses phalanges. L’autre, plus mince, plus nerveux, garde la main près de sa ceinture, là où je devine la crosse d’un pistolet.— Vince veut te voir, ajoute Antonio.Je serre les dents jusqu’à ce que mes mâchoires me fassent mal.— Je ne retourne pas là-bas.Antonio soupire, presqu
SOFIALa ruelle sent l’urine et le jasmin pourri. Mes pieds nus écrasent des éclats de verre, des mégots, des pétales de fleurs fanées. La douleur est là, mais lointaine, comme un écho. Je cours. Je ne pense pas. Je respire, par saccades, l’air salé de la mer toute proche me brûlant la gorge. Derrière moi, des cris déjà. Des portes qui claquent. Des moteurs qui vrombissent.Je tourne à gauche, puis à droite, m’engouffrant dans des venelles si étroites que je pourrais toucher les murs des deux côtés. Les façades des immeubles sont lépreuses, leur plâtre s’effritant comme de la chair morte. Des draps pendent aux fenêtres, fantômes blafards agités par le vent. Quelque part, une radio grésille une chanson napolitaine. Une voix d’homme rit, ivre. Je me plaque contre un mur, le cœur battant à se rompre.Trois minutes d’avance. Pas assez.Je soulève ce qu’il reste de ma robe, déchirée jusqu’à mi-cuisse, et arrache un nouveau morceau de soie. Le tissu se déchire avec un bruit de déchirure hum
VINCEJe suis encore debout près de la loge quand Antonio revient, et je sais avant même qu’il ouvre la bouche.Son visage est une lame. Trop fermé. Trop tendu. Ses yeux évitent les miens, comme s’il avait peur de ce qu’il va y lire.— Elle n’est plus là.Ma main se fige sur le verre de whisky que je n’ai pas bu. Le cristal me mord la paume.— Répète.Sa pomme d’Adam tressaute. — Elle s’est enfuie. Par les toilettes. La fenêtre. On a retrouvé ses chaussures. Sa robe… déchirée. Elle a sauté dans la ruelle derrière l’Opéra.Enfuie.Le mot me frappe comme une balle en pleine poitrine. Je le sens me transpercer, brûlant.— Par… les toilettes.Ma voix est un grattement de pierre. Trop basse. Trop calme.— Oui, monsieur.Je reste immobile. Une seconde. Juste une. Puis quelque chose en moi craque.Mon verre explose contre le mur. Les éclats pleuvent comme des dents brisées.— TROIS PUTAINS DE MINUTES, ANTONIO !Ma voix déchire le velours des murs. Des têtes se tournent dans le couloir. Je m
sofiaLa porte des toilettes se referme derrière moi avec un déclic feutré.Antonio reste dehors, une ombre massive devant l’entrée.Je m’appuie un instant contre le bois sombre. Mon cœur cogne trop fort, trop vite. J’ai l’impression qu’il va résonner jusque dans le couloir, alerter Vince, alerter tout le monde. La musique de l’opéra filtre à travers les murs, étouffée, déformée, comme si elle venait d’un autre monde.Les toilettes ressemblent à un sanctuaire. Marbre rose, miroirs cerclés d’or, lumière douce tamisée par des appliques anciennes. Deux lavabos en porcelaine, des serviettes brodées posées sur un plateau d’argent. Tout est trop propre. Trop luxueux. Trop calme pour ce que je m’apprête à faire.Et puis je la vois.La fenêtre.Petite. Discrète. Entrebâillée. Juste au-dessus des cabinets. Assez haute pour qu’on n’y prête pas attention. Assez large pour une femme en robe de soie, si elle est prête à tout.Je n’ai pas le temps d’hésiter.D’un geste vif, je soulève ma robe et g
SOFIALa limousine s’immobilise dans un chuintement de pneus sur le gravier. Devant nous, l’Opéra Massimo se dresse, colosse de marbre et d’or. Sous le balayage nerveux des projecteurs, la façade semble de glace. Vince sort le premier, puis me tend une main de fer. Ses doigts se referment sur mon coude avec une fermeté qui ne laisse aucune place à l’hésitation.— Respire, murmure-t-il, la mâchoire immobile, le regard fixé droit devant lui. Souris. Tu es chez toi ici.Je sens le poids des regards avant même d’avoir franchi le seuil. C’est un bourdonnement sourd, une nuée d’insectes invisibles qui courent sur ma nuque.« Qui est-elle ? »« Il s’est marié en secret ? »« Regarde comme il l’expose enfin… »Je redresse le menton, un mouvement sec, presque altier. Je calque mon pas sur le sien : une cadence mesurée, celle d’une reine ou d’une condamnée. À l’entrée, un homme en smoking s’incline, le buste cassé en deux.— Monsieur Moretti. Madame ?Vince ne ralentit pas, mais son buste se bo
SOFIALa porte de ma chambre s'ouvre en milieu d'après-midi. Une employée entre, silencieuse comme une ombre, portant une housse de protection imposante qu'elle suspend à l'armoire avant de se retirer sans un mot.Je m'approche, le cœur battant. En ouvrant la fermeture éclair, le tissu se déverse comme une cascade de minuit : c'est une robe en soie d'un bleu profond, presque noir, avec des broderies d'argent qui scintillent au moindre mouvement. Elle est magnifique, et je la hais. C'est l'uniforme de ma reddition.Je commence mes préparatifs, seule devant le grand miroir. Je me maquille avec une précision que je n'ai jamais eue, soulignant mes yeux pour leur donner cette profondeur mystérieuse qui plaît tant aux hommes de son espèce. Mais derrière le fard, mon regard reste aux aguets.Je passe la robe. La soie est fraîche contre ma peau, le corset serre ma taille, me rappelant à chaque inspiration que je suis encore sa prisonnière.C’est alors que je me dirige vers le petit bureau dan







