MasukSOFIA
Je ne me fais pas prier pour fuir. Je cours à travers les couloirs, le souffle court, jusqu’à m’enfermer à double tour dans ma chambre. Une fois seule, j’éclate en sanglots... des sanglots de haine.
J’ai envie de tout briser. Les bibelots de luxe, les meubles coûteux, toute cette cage dorée qui vient de se refermer sur moi.
Mes cuisses me brûlent si violemment que je suis incapable de m’asseoir. Je me laisse tomber sur le ventre, le visage enfoui dans mes oreillers pour étouffer mes cris. Chaque mouvement est un rappel cinglant de la ceinture de mon père.
J’ai dix-neuf ans. J’ai passé l’âge de recevoir des corrections, passé l’âge qu’on choisisse à ma place. Je suis majeure. Je suis une femme. J’ai des rêves, des ambitions... J’ai été admise à l’école de chant, merde ! C’était ma porte de sortie, mon billet pour une vie normale, loin du sang et des comptes de la mafia.
Je me redresse d’un coup, malgré l’élancement dans mes jambes. J’essuie mes larmes d’un revers de main rageur. Jamais je ne céderai. Jamais.
Qu’il amène son Léo Vitiello, qu’il prépare son contrat... Je trouverai une solution. S’ils pensent pouvoir me dresser comme un animal, ils vont découvrir que même une rose que l’on piétine peut avoir des épines mortelles.
On frappe à la porte. Je ne réponds pas, mais j’entends la clé tourner dans la serrure. Ma mère entre, sa démarche feutrée, son visage impeccable comme si rien ne s’était passé.
Elle referme la porte derrière elle, me laissant seule avec le silence et ma douleur.
Je me traîne jusqu’au miroir de ma coiffeuse. Je fixe mon reflet à travers le voile de mes larmes. Lorsque je regarde ma mère, c’est moi que je vois dans vingt ans. Grande, élancée, brune et très jolie. Je suis son portrait craché. Nous avons le même port de tête altier, la même courbe des lèvres... jusqu’à la noirceur de ses yeux.
— Sofia... murmure-t-elle en s’approchant du lit. J’ai entendu. Fais-moi voir.
Je me détourne brusquement, la rage me brûlant la gorge.
— Pour quoi faire ? Pour que tu puisses compter les marques ? Pour que tu te réjouisses de voir que ton mari sait “dresser” sa fille ?
Elle ignore mon sarcasme et s’assoit sur le bord du matelas. Ses mains sont froides quand elle soulève doucement le bas de ma robe pour constater les dégâts. Je l’entends inspirer entre ses dents, mais elle ne dit rien. Pas un mot de révolte. Pas un cri de mère.
— Il faut que tu te calmes, ma chérie, finit-elle par dire d’une voix monocorde. Lucien est nerveux. Les temps sont durs pour la famille.
— Nerveux ? Il m’a traitée comme une bête, maman ! Et tu restes là à trouver des excuses ?
Elle lève les yeux vers moi, et j’y vois une tristesse si profonde qu’elle me glace.
— On n’a pas le choix, Sofia. C’est signé. Ils ont signé ce contrat avec les Vitiello avant même que tu ne saches marcher. Tu ne peux pas lutter contre des hommes comme eux. J’ai essayé, autrefois... et regarde-moi. J’ai appris à me taire, et j’ai survécu.
Elle pose une main sur mon front, un geste que j’aurais trouvé tendre hier, mais qui me dégoûte aujourd’hui.
— Léo est un homme puissant. Si tu es intelligente, si tu arrêtes de te battre, tu auras tout ce que tu désires. Des bijoux, du pouvoir, une maison magnifique...
— Je veux ma voix, maman ! Je veux chanter ! Pas porter les diamants d’un assassin !
— Le chant est un rêve de petite fille, tranche-t-elle en se levant. Demain, tu seras une femme. Lave-toi, mets de la glace sur tes jambes. Demain, Léo arrive et je veux, non, j’exige que tu te tiennes comme une fiancée docile et non comme une gamine turbulente. Notre honneur est en jeu, Sofia. Il n’y a pas que toi qui comptes ! Je vais t’envoyer Mercedes avec des glaçons.
Je me redresse péniblement, la regardant comme si elle était une étrangère.
— Tu trouves ça normal ce qu’il m’a fait, maman ? Je plonge mon regard dans je siens et essais de retenir mes larmes sans y reussir.
— Je suis majeure !
Elle se retourne, un pli de mépris au coin des lèvres.
— Je trouve normal qu’un père remette sa fille à sa place. Chez nous, il n’y a pas d’âge pour l’obéissance. Peut-être aurions-nous dû être plus sévères avant, au lieu de t’encourager dans tes idées saugrenues de devenir chanteuse.
Elle éclate d’un rire cristallin, un son qui me glace le sang.
— Tu en as vu beaucoup, toi, des enfants de la mafia devenir chanteuses de cabaret ?
— J’ai été admise à l’école, maman ! Ce n’est pas un cabaret, c’est mon avenir ! crié-je, la gorge serrée.
— Oui, bien sûr... mais ça n’empêche que tout ça n’était qu’une utopie. Maintenant, oublie. Tourne-toi vers l’avenir et cesse de geindre. Il y a des places bien pires que la tienne dans ce monde. Allonge-toi et attends Mercedes.
Elle sort sans se retourner, refermant la porte sur mon avenir. Elle ne m’a pas sauvée. Elle m’a juste préparée pour le prochain bourreau
Je reste là, seule dans ma chambre, la peau en feu et l’âme en miettes. Ma mère a raison sur un point : mon “utopie” est morte ce soir sur le bureau de mon père. Mais elle se trompe sur le reste. Si mon père m’a “remise à ma place”, c’est une place de captive qu’il a choisie.
Je me regarde dans le miroir. Je suis son portrait craché. Grande, élancée, brune... jusqu’à la noirceur de ses yeux. Mais là où elle a choisi de laisser sa lumière s’éteindre pour les diamants, je sens une rage froide s’allumer en moi.
S’ils veulent une poupée docile pour Léo Vitiello, ils vont être déçus. Je ne serai pas une épouse. Je serai leur pire erreur.
SOFIASofiaJe recule d’un pas. Mon dos heurte le guichet en bois vermoulu. L’homme derrière la vitre a disparu – volatilisé dans l’ombre comme s’il avait senti le danger avant moi. Les néons du quai clignotent au-dessus de nos têtes, jetant des éclats bleus et blancs sur le visage d’Antonio. Il est calme. Trop calme. Ses yeux noirs brillent d’une lueur presque amusée, comme s’il assistait à un spectacle qu’il a lui-même mis en scène.— Tu nous as bien amusés, ce soir, dit-il d’une voix posée, presque douce.Les deux autres avancent, lentement, en arc de cercle. Des loups qui savent que leur proie n’a plus vraiment où fuir. L’un d’eux – un type massif avec une cicatrice qui barre sa joue gauche – fait craquer ses phalanges. L’autre, plus mince, plus nerveux, garde la main près de sa ceinture, là où je devine la crosse d’un pistolet.— Vince veut te voir, ajoute Antonio.Je serre les dents jusqu’à ce que mes mâchoires me fassent mal.— Je ne retourne pas là-bas.Antonio soupire, presqu
SOFIALa ruelle sent l’urine et le jasmin pourri. Mes pieds nus écrasent des éclats de verre, des mégots, des pétales de fleurs fanées. La douleur est là, mais lointaine, comme un écho. Je cours. Je ne pense pas. Je respire, par saccades, l’air salé de la mer toute proche me brûlant la gorge. Derrière moi, des cris déjà. Des portes qui claquent. Des moteurs qui vrombissent.Je tourne à gauche, puis à droite, m’engouffrant dans des venelles si étroites que je pourrais toucher les murs des deux côtés. Les façades des immeubles sont lépreuses, leur plâtre s’effritant comme de la chair morte. Des draps pendent aux fenêtres, fantômes blafards agités par le vent. Quelque part, une radio grésille une chanson napolitaine. Une voix d’homme rit, ivre. Je me plaque contre un mur, le cœur battant à se rompre.Trois minutes d’avance. Pas assez.Je soulève ce qu’il reste de ma robe, déchirée jusqu’à mi-cuisse, et arrache un nouveau morceau de soie. Le tissu se déchire avec un bruit de déchirure hum
VINCEJe suis encore debout près de la loge quand Antonio revient, et je sais avant même qu’il ouvre la bouche.Son visage est une lame. Trop fermé. Trop tendu. Ses yeux évitent les miens, comme s’il avait peur de ce qu’il va y lire.— Elle n’est plus là.Ma main se fige sur le verre de whisky que je n’ai pas bu. Le cristal me mord la paume.— Répète.Sa pomme d’Adam tressaute. — Elle s’est enfuie. Par les toilettes. La fenêtre. On a retrouvé ses chaussures. Sa robe… déchirée. Elle a sauté dans la ruelle derrière l’Opéra.Enfuie.Le mot me frappe comme une balle en pleine poitrine. Je le sens me transpercer, brûlant.— Par… les toilettes.Ma voix est un grattement de pierre. Trop basse. Trop calme.— Oui, monsieur.Je reste immobile. Une seconde. Juste une. Puis quelque chose en moi craque.Mon verre explose contre le mur. Les éclats pleuvent comme des dents brisées.— TROIS PUTAINS DE MINUTES, ANTONIO !Ma voix déchire le velours des murs. Des têtes se tournent dans le couloir. Je m
sofiaLa porte des toilettes se referme derrière moi avec un déclic feutré.Antonio reste dehors, une ombre massive devant l’entrée.Je m’appuie un instant contre le bois sombre. Mon cœur cogne trop fort, trop vite. J’ai l’impression qu’il va résonner jusque dans le couloir, alerter Vince, alerter tout le monde. La musique de l’opéra filtre à travers les murs, étouffée, déformée, comme si elle venait d’un autre monde.Les toilettes ressemblent à un sanctuaire. Marbre rose, miroirs cerclés d’or, lumière douce tamisée par des appliques anciennes. Deux lavabos en porcelaine, des serviettes brodées posées sur un plateau d’argent. Tout est trop propre. Trop luxueux. Trop calme pour ce que je m’apprête à faire.Et puis je la vois.La fenêtre.Petite. Discrète. Entrebâillée. Juste au-dessus des cabinets. Assez haute pour qu’on n’y prête pas attention. Assez large pour une femme en robe de soie, si elle est prête à tout.Je n’ai pas le temps d’hésiter.D’un geste vif, je soulève ma robe et g
SOFIALa limousine s’immobilise dans un chuintement de pneus sur le gravier. Devant nous, l’Opéra Massimo se dresse, colosse de marbre et d’or. Sous le balayage nerveux des projecteurs, la façade semble de glace. Vince sort le premier, puis me tend une main de fer. Ses doigts se referment sur mon coude avec une fermeté qui ne laisse aucune place à l’hésitation.— Respire, murmure-t-il, la mâchoire immobile, le regard fixé droit devant lui. Souris. Tu es chez toi ici.Je sens le poids des regards avant même d’avoir franchi le seuil. C’est un bourdonnement sourd, une nuée d’insectes invisibles qui courent sur ma nuque.« Qui est-elle ? »« Il s’est marié en secret ? »« Regarde comme il l’expose enfin… »Je redresse le menton, un mouvement sec, presque altier. Je calque mon pas sur le sien : une cadence mesurée, celle d’une reine ou d’une condamnée. À l’entrée, un homme en smoking s’incline, le buste cassé en deux.— Monsieur Moretti. Madame ?Vince ne ralentit pas, mais son buste se bo
SOFIALa porte de ma chambre s'ouvre en milieu d'après-midi. Une employée entre, silencieuse comme une ombre, portant une housse de protection imposante qu'elle suspend à l'armoire avant de se retirer sans un mot.Je m'approche, le cœur battant. En ouvrant la fermeture éclair, le tissu se déverse comme une cascade de minuit : c'est une robe en soie d'un bleu profond, presque noir, avec des broderies d'argent qui scintillent au moindre mouvement. Elle est magnifique, et je la hais. C'est l'uniforme de ma reddition.Je commence mes préparatifs, seule devant le grand miroir. Je me maquille avec une précision que je n'ai jamais eue, soulignant mes yeux pour leur donner cette profondeur mystérieuse qui plaît tant aux hommes de son espèce. Mais derrière le fard, mon regard reste aux aguets.Je passe la robe. La soie est fraîche contre ma peau, le corset serre ma taille, me rappelant à chaque inspiration que je suis encore sa prisonnière.C’est alors que je me dirige vers le petit bureau dan







